‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 112 sur 323 · LES LETTKKS. — LES MÉMOIRES. — LES ROMANS · texte numérisé non relu

LES LETTKKS. — LES MÉMOIRES. — LES ROMANS

ce sont des impressions rapides et sincères, au jour le jour, ( t non de ces mémoires que l'on écrit pour poser devant la l)ostérité (1).

3" L'histoire d'une âme. — Mais, sous ces anecdotes, sous ce papotage amusant, il y a surtout une âme, une âme forte et exquise de grande dame et de chrétienne du dix-septième siècle. L'aimable vertu de M™® de Sévigné, qui se trahit sans vanité et qui s'étale sans hypocrisie, nous repose à la fois des héroïnes tragiques et des coquettes de comédie. Ni Emilie, ni Célimène, elle traverse cette société et elle y vit sans rien perdre de sa dignité ni de sa bonne humeur. Elle juge de sang- froid le bien et le mal, sans crédulité et sans prévention. Lisez ces milliers de lettres; vous n'y trouverez pas une médisance. Elle se moquera d'une toilette, ou d'une attitude; jamais elle ne jouera, elle si spirituelle et si mordante, avec une réputation. Tout ce qu'on peut lui reprocher, nous l'avons dit, c'est une tendance au persiflage sur certains sujets (la révolte des paysans bretons, le procès de la Brinvilliers). Mais répétons que ce sont des lettres destinées à amuser sa fille. — L'affection pour cette fille tient la plus large place dans la correspondance de M"^^ de Sévigné, qui a su varier à l'infini l'expression du même sentiment. Dans cet amour maternel, il entre bien un peu à^ idolâtrie et &' orgueil; peut-être même, comme on savait dans le monde la violence de son sentiment, et comme on en attendait curieusement les variations nouvelles, M"'^ de Sévigné a-t-elle fait en cela un peu de virtuosité. P'autre part, la froideur de M'"'^ de Grignan irritait en quelque sorte l'amour de sa mère, et celle-ci se piquait au jeu, et exagérait. Quoiqu'il en soit, rien ne fatigue ni ne rebute dans ces perpétuelles redites d'un amour si sincère et si perpétuellement exploité (2).

4° Le sentiment de la nature. — Ce n'est pas tout. Par les lettres, nous connaissons les goûts de M'"^ de Sévigné : et, d'abord, comment elle sentait la nature. N'allons pas jusqu'à dire que le dix-septième siècle n'avait pas le sentiment de la nature. Les Parisiens de cette époque aimaient la campagne. Beau-

(1) Morceaux choisis, 1" cycle, p. 2W; 2« cycle, p. UlU,

(2) Morceaux choisis, l*"^ cycle, p. 203; 2" cycle, p. ii77.

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coup de bourgeois aisés avaient des maisons en banlieue : Boileau et La Fontaine, par exemple, à Auteuil. Les grands seigneurs passaient plusieurs mois de l'année dans leurs terres. Ces gens, que nous nous représentons volontiers toujours en perruque et en manches de dentelles, menaient alors la vie de gentilshommes campagnards, en plein contact avec les vilains et les animaux. Aussi la campagne ne peutelle être alors une « matière à littérature «, comme elle l'est devenue plus tard, quand la société s'est emprisonnée davantage dans les artifices de la mondanité, et que les exigences professionnelles, la grande industrie, etc., ont forcé les hommes qui veulent arriver ou faire fortune à ne quitter que rarement la ville immense, de plus en plus peuplée et serrée. Joignez-y la mode poétique, qui change souvent les thèmes, et qui, à la psychologie épuisée, substitue le monde extérieur. Soyons donc convaincus que le dix-septième siècle, s'il n'éprouve point pour la nature un amour maladif, l'aime simplement et tranquillement, d'une de ces alïections douces et profondes qui n'ont pas d'histoire. Mais on se plaît tout de môme à rencontrer chez quelques auteurs l'expression plus vive et surtout plus pittoresque de ce sentiment. M™« de Sévigné a-t-elle ciierché, par coquetterie, à tirer des effets particuliers des divers paysages ou des diverses saisons, ou bien est-ce naïvement qu'elle dUtingue et qu'elle peinti Toujours est-il qu'on voit avec elle, soit Livry, soit les Rochers, soit le Buron, soit les bords de l'Allier : et que la façon dont elje distingue les nuances du vert, du rouge, du jaune, l'été du printemps et de l'autonine, lui appartient presque uniquement à son époque. De plus, elle sait, comme La Fontaine, s'abandonner à la rêverie sous les grands arbres de ses mystérieuses allées, et elle écoute au clair de lune le chant du rossignol. M'"« de Sévigné, là encore, est donc bien originale. Ce que d'autres sentaient vaguement, elle le sent avec précision; ce que d'autres évoquent en termes abstraits, elle le peint, et nul ton ne manque à sa palette (1).

5° La critique. — M^'^ de Sévigné fait souvent, pour son propre compte, de la critique. On trouve dans ses Lettres,

(1) Morceaux choisis, 1^' cycle, p. 205 ; 2'^ cycle, p. USÙ.

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comme d'ailleurs dans celles de la plupart de ses contemporains, des réflexions sur les écrivains. Ici, l'intérêt est double : nous aimons à savoir quels étaient ses auteurs préférés ; et, d'autre part, son opinion primesautière, ses impressions de lecture ou d'audition, sont un précieux témoignage de ce qu'une femme instruite et intelligente du dix-septième siècle pouvait éprouver au premier contact d'œuvres que d'autres iugeaient au nom des règles et des principes. Elle a certains engouements très naïfs pour des ouvrages aujourd'hui démodés, les romans de M'i° de Scudéry et de LaCalprenède ; elle aime trop Voiture et Nicole ; les petits vers de Godeau et de Benserade la charment. Mais, aussi, quelle solide affection pour Corneille, Pascal, Bossuet, Bourdaloue, La Fontaine! et comme elle a su ren-jontrer, pour exprimer son goût, des formules heureuses, que ne trouvait pas « le savoir enrouillé des pédants »! D'abord injuste pour Racine, n'a-telle pas écrit le meilleur des feuillelons sur Eslher (1)?

Le style de M'"« de Sévigné. — Bien qu'il y ait, dans le style de M""^ de Sévigné, quelques traces d'une préciosité tantôt involontaire, tantôt cherchée, l'impression dominante de ce style, c'est le nalurel. En elTet, M"!^ de Sévigné n'est pas un écrivain de profession, et ce n'est pas un livre qu'elle écrit. Elle a beaucoup lu, sans doute, et elle subit des influences, en particulier celles de Montaigne et de Voiture ; mais surtout elle causait à merveille, et, la plume à la main, elle cause encore. Aussi apporte-t-ellè, à rédiger ses lettres, la même aisance piquante et imprévue que dans la conversation : son style est primesautier. — Elle ajoute, à cette vivacité d'expression, un don de voir et de peindre qui lui est propre, à sa date, et qui la rapproche de La Bruyère et dos romanciers anglais du dix-huitième siècle. Nous ne saurions trop le répéter : elle voulait amuser ses correspondants, et leur faire voir par ses lettres ce qui se passait loin d'eux; de là, cette recherche de la couleur et du geste, et cet art d'accumuler sans confusion tant de joUs détails. Elle voulait aussi extérioriser ses sentiments et laisser lire dans son âme : de là, ces analyses à la fois sincères et coquettes, où il semble que d'elle

(1) Morc&aux choisis, 2" cycle, p. U8U.

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tout ait passé, jusqu'au sourire des lèvres et à l'éclat des yeux (1).

Les amis et les correspondants de M"^'' de Sévigné. — Parmi ses amis et correspondants, dont nous possédons les lettres, et à qui elle a donné si souvent de l'esprit et du cœur, citons :

Bussy-Rabutin (1018-1093), son cousin, typedu gentilhomme à qui il ne manque que du sens moral. Très intelligent^ mais très fat, exilé de la cour pour ses épigrammes et pour son Histoire amoureuse des Gaules, où il portraiturait la plupart de ses contemporains, il a laissé une vaste Correspondance ^ publiée de 1097 à 1704, et des Mémoires; — M"'" de Grignan et Charles db Sévigné, dont les lettres figurent avec honneur à côté de celles de leur mère : celles de la fille sont plus composées, on y sent l'influence des idées générales et de la philosophie; celles du fils sont plus spontanées (2); — Emmanuel DE CouLANGES, cousin de la marquise, et sa femme, dont les lettres sont charmantes; — M"'*^ de la Fayette dont nous parlons ailleurs; — le marquis de Pomponne, etc. (3).

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