V. — Les Mémoires
Tout le monde peut écrire ses mémoires. Et ces dix dernières années en ont vu paraître de tous les genres : mémoires de généraux et de sergents, mémoires de duchesses et de gouvernantes, mémoires d'acteurs et de coiffeurs. Tous ne sont pas intéressants; il faut attendre, pour les juger, que le temps ait trié ces publications de valeur très inégale. Et justement les mémoires du dix-septième siècle, très nombreux aussi, peuvent être aujourd'hui classés et appréciés.
Pour en parler d'une façon générale, quel est le mérite propre des mémoires — ^l'ils soient écrits par Philippe de Commines, par M°^® do Caylus, par Saint-Simon ou par Marbot? C'est de compléter l'histoire officielle, l'histoire que tout le monde voit se faire au grand jour ; c'est de montrer, derrière la grande façade parée ou illuminée, souvent monotone, parfois énigmatique et muette, l'intérieur même du palais et de la maison ; de pénétrer dans la vie intime, de
(1) On a publié les œuvres de M"'« de Maintenon sous le titre de : Lettre.t et Entretiens sur l'cdiication, Lettres édifiantes, Mémoires des dames de Saint-Cyr etc. (édition Lavallée, 1854, et suiv., la première des éditions authentiques). — Morceaux choisis, l"'^ cycle, p. 209 ; 2« cycle, p. 489.
révéler les petites causes des . grands événements ou les mesquines passions des crrands hommes. C'est aussi de reconstituer la vie journalière et bourgeoise d'une époque, que les bulletins de victoire ou les actes administratifs ne nous font connaître qu'à demi.
Souvent ils ont un mérite de plus, celui du style. Là, nous avons la même surprise que dans les lettres. Des gens du monde, qui n'ont écrit que pour eux et pour leurs intimes, se trouvent parfois supérieurs, par des dons de nature et par la sincérité, à des auteurs de profession.
Mn^^de Motteville (1621-1689) nous a laissé des Mémoires sur Anne d'Autriche, à laquelle elle fut attachée de 1643 à 1666, et qui ne furent publiés qu'en 1723. C'est un récit très simple, animé parla sympathie etje dévouement, d'un style agréable», et qui vaut par son exactitude et son impartialité (1).
M"^*^ de la Fayette (1034rl693). — Nous ne possédons probu: blement que des fragments des Mémoires do M^" de la Fayette sur les années 1688 et 1689 (édités en 1731). L'auteur de la Princesse de Clèves est supérieure à M"i'' de Motteville. Elle reste psychologue en histoire; et son analyse des sentiments et des actes de Louis XIV et de Jacques H nous fait regretter la brièveté de son ouvrage.
M'"» de Caylus (1673-1729) est la nièce de M"«de Maintenon, et l'une des plus brillantes élèves de Saint-Cyr. C'est pendant sa vieillesse quelle dicta à son fils des Souvenirs, inachevés, sur la cour de France à la fin du dix-septième siècle (édités en 1770). Pour connaître M"^« de Maintenon, le duc du Maine, ia Dauphine, Saint-Cyr, la duchesse de Bourgogne, il n'est pas de plus aimable livre que les Souvenirs de M™« de Caylus. Son style est, selon Sainte-Beuve, un modèle d'urbanité.
Le cardinal de Retz (1614-1679). — Paul de Gondi, cardinal de Retz, né en 1614, fut nommé, en 1643, coadjuteur de l'archevêque de Paris, son oncle. 11 joua, pendant la Fronde, un rôle brillant et aventureux. Nommé cardmal, il s'assagit, et vécut dans une retraite studieuse, où il écrivit ses Mémoires, consacrés presque exclusivement à l'histoire de la Fronde. —
(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. /i96.