I.ES LETTRES. — LES MÉMOIRES. — LES ROMANS
11 ne faut pas demander à Retz un récit fidèle des événements; ce sont plutôt des « faits vus à travers un tempérament ». Ce tempérament excessif, violent, égoïste, est aussi celui d'un écrivain vigoureux, qui annonce Saint-Simon par sa verve et })ar ses brusqueries; qui, comme lui, excelle dans le portrait, mais surtout dans le portrait moral, et qui néglige le costume et l'attitude pour l'âme; et qui est supérieur à Saint-Simon pour la clarté et le relief harmonieux du récit.
11 faut lire dans Retz la Journée des Barricades, comme modèle de narration historique, à la fois vivante et profonde, et parmi les portraits, ceux du duc d'Orléans (Gaston), de M. le Prince (Condé), de MM. de Beaufort,-de La Rochefoucauld, de M'"^^ de Longueville, de Chevfeuse, de Montbazon, etc. (1).
Saint-Simon (1675-1755). — Vie. — Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, était né malingre, délicat, rageur. Son père, disgracié par Richelieu, le nourrit, tout enfant, de ses rancunes et de ses vanités. En 1691, Louis de Saint-Simon fut présenté au Roi, et entra aux mousquetaires ; il démissionna bientôt, parce qu'il se crut victime d'une injustice, mais il demeura à la cour et se maria. Il se donnait une grande importance, briguait toutes les hautes charges, et se rapprochait, en mécontent, du duc d'Orléans et du duc de Bourgogne, dont la mort fut pour lui une cruelle déception. En 1715, Saint-Simon entre au conseil de régence; en 1721, il est nommé ambassadeur d'Espagne. Mais la mort du régent (1723) met fin à sa carrière diplomatique et politique. — Tout le reste de sa vie, plus de trente ans, Saint-Simon le consacrera à écrire ses Mémoires. 11 s'enferme tantôt dans son château de la Ferté, tantôt à Paris dans son hôtel de la rue des Saints-Pères, où il a une magnifique bibliothèque.
Comment il compose. — La première idée des Mémoires lui vint alors qu'il était encore tout jeune; et, dès l'âge de vingt ans, il prenait des notes sur les événements et surtout sur les personnages. En 1730, il commence à lire le Journal de Dangeau, dont une copie lui avait été communiquée par le duc de Luynes. Dangeau avait, de 1684 à 1720, noté tous les
(1) Morceaux choisis, !«' cycle, p. 213; 2" cycle, p. 500.
LITTERATUUE FKANf.AlSE
événements, petits et grands, avec une exactitude de bon comptable. Saint-Simon le jugea « d'une fadeur à faire vomir »; il le surcliargea de notes, et le refit, puis le continua. — Comment ajoute-t-il à Dangeau? Il le transcrit, pour la suite des faits, et quand il rencontre un nom ou une
date de quelque importance, il s'arrête et développe.
1 1 fait appel (i'jibord à ses souvenirs personnels : il y a des choses qu'il a vues, et des hommes qu'il a connus; et il était un observateur prodigieusement attentif, «perçant de ses regards clandestins chaque visage, chaque maintien, chaque mouvement, et y délectant sa curiosité ». Et c'est toujours un témoin passionné. Lisez le récit fameux de la séance du Parlement, du 26 août 1718, où fut cassé le testament de Louis XIV; il nous dit : « J'étouifais de silence... je suais d'angoisse... Mes yeux fichés, collés sur ces bourgeois superbes... je me mourais de joie; j'en étais à craindre la défaillance; mon cœur dilaté à l'excès ne trouvait plus d'espace à s'étendre... » Mais si passionné qu'il soit, ce témoin ne laisse rien échap-
Saint-Simon.
D'après un portrait contemporain.