CHAPITRE IX RACINE ET LA TRAGÉDIE DE 1660 A
SOMMAIRE
!■ Racine (1639-1699), élevé à Port-Royal, débute au théâtre en 1664, par la Thébaïde. Son premier succès est AndromaquH (1667); il renonce au ttiéâtre en 1677, après l'échec momentané de Phèdre.
2° Racine puise ses sujets dans l'histoire, là légende, les poètes tragiques grecs. Il est avant tout préoccupé de les rendre vraisemblables, c'ést-à-dire capables de donner l'illusion delà vie; entre l'exposition de la pièce et le dénouement^ aucun fait, mais seulement le jeu des passions et l'analyse psychologique.
3° Le ressort des tragédies de Racine est Yamour. — Racine fait parler V amour-galant selon la mode de son temps; mais dans V amour-passion, il est la nature même; il obtient surtout la force tragique par la jalousie.
4° Imitateur des anciens, Racine leur emprunte le premier dessin de ses caractères, et il y ajoute toutes les acquisitions psychologiques des temps modernes. Parfoi;?', il n'a pas su éviter les disparates entre les traits anciens et les traits nouveaux.
5° Écrivain en vers. Racine est dramatique et scénique, et d'autant plus vaturel que ses personnages sont i)lus passionnés.
6° En prose, Racine a laissé des Lettres, des fragments d'une Histoire de Louis XIV, et surtout l'Abrégé de l'histoire de Port Royal, publiés seulement après sa tnort.
1" Poètes contemporains. — Corneille n'abandonne le théâtre qu'en 1674 : son IVere Thomas donne, de 1672 à 1678, ses |iièces à succès; — Pradon reste célèbre par la (luerelle de Phèdre; — QuiNAULT est Un médiocre poète tragique, mais écrit des livrets d'opéms (Proserpiupf Armide, etc.), qui sont en leur genre des chefsd'œuvre.
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Racine (1089-1099).
Enfance. — Jean Racine appartenait à une, famille dont les antécédents influèrent sur son éducation et sur sa vie tout entière. En effet, à La Ferté-Milon, où le père de Racine était contrôleur du grenier à sel, vinrent se réfugier, en 1638, quelques-uns des plus célèbres jansénistes, Lancelot, Le Maître et Séricourt. Dispersés par une première persécution, ils avaient cherché un asile dans les familles favorables à leurs idées, et en particulier chez les Vitart de la Ferté-Milon, proches parents des Racine. Jean Racine naquit le 21 décembre 1039; deux ans après, sa mère mourait, et, deux années plus 'tard, son père. Le petit Racine, orphelin, fut recueilli par sa grand'mère Marie des Moulins, sœur de M"'" Vitart. Or, cette Marie des Moulins avait une fille religieuse au couvent de Port-Royal, la mère Agnès de Sainte- Thècle; elle y avait aussi deux sœurs religieuses; et elle-même, devenue veuve en 1649, alla y rejoindre sa fille et ses sœurs. Désireuse de faire élever son petit-fîls dans les mêmes idées, elle l'envoya au collège de Beauvais (1), dirigé par des jansénistes. A l'âge de seize ans. Racine quitta Beauvais, pour entrer dans l'école où enseignaient, auprès de Port-Royal-des- Champs, les Messieurs eux-mêmes, les Granges.
Sur le penchant septentrional de la colline qui regarde le vallon, subsiste encore l'ancienne maison qui servait d'école, elle a conservé sa physionomie du dix-septième siècle (2). — C'est là, en reconstituant par la pensée l'abbaye détruite, qu'pn peut évoquer le souvenir de ces solitaires, dont le petit Racine fut l'élève ; c'est là que, pendant trois ans, Racine subit, loin de toute distraction extérieure, l'influence profonde de ses maîtres, et le charme discret et pénétrant d'une
(1) Delà ville de Beauvais; il y avait à Paris même un collège de Beauvais, qui tirait son nom de son fondateur, évoque de Beauvais, et dont la chapelle subsiste aujourd'hui dans la rue Jean-de-Beauvais.
(2) Cf. Port-Royal-des-Champs, notice historique, par A. Gazier, 4« éd., 1905. Pion-, — et Le Pèlerinage de Port-Royal, par André Hallays, 1909,
erriu.
Portrait de Racine.
D'après l'estampe gravée par Gérard Edelinck.
DES Granges. — Liltéralure.
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campagne harmonieuse et calme, campagne qu'il a décrite flans ses premiers vers. Sous ces ombrages, il passait de longues heures à lire dans le texte grec les tragédies d'Euripide ou le roman d'Héliodore, Théagène et CImriclée. Mais, surtout, il fut élevé dans des sentiments religieux d'une sévérité scrupuleuse, dans cette morale janséniste dont l'intransigeance est à la fois la gloire et le défaut ; et cette première éducation laissera chez Racine une impression tellement profonde, tellement indélébile, que ses succès dramatiques seront empoisonnés par le souvenir de sa pure et religieuse jeunesse, et qu'il voudra, après l'échec momentané de Phèdre, se faire chartreux, pour expier, comme il l'a dit, les scandales de sa vie passée.
Itacine acheva ses études au collège d'Harcourt, à Paris, collège qui se trouvait 'i peu près sur l'emplacement actuel du lycée Saint-Louis. Cette maison était, elle aussi, toute dévouée au jansénisme (1).
Débuts poétiques. — Nous arrivons à l'année 1660, où Racine publie sa première pièce de vers, une ode intitulée : la Nymphe de la Seine, composée pour le mariage du Roi. Circonstance curieuse et presque ironique, le jeune poète, qui devait devenir l'ami docile de Boileau, demanda, pour cette œuvre de début, les conseils de Chapelain. — Dès cette année-là, il commence à songer au théâtre, comme en fait foi sa correspondance. — Il occupait alors une petite place chez son oncle Vitart, intendant de la famille de Chevreuse; et déjà il s'émancipait de la sévère discipline de Port-Royal. Sa tante, la mère Agnès, écrivait à son sujet des lettres encore plus désolées que sévères. Mais Racine, fatalement entraîné par son démon poétique, résistait à ces appels; il se liait avec La Fontaine, et surtout avec les amis de La Fontaine; et ce milieu-là ne ressemblait guère à celui de Port- Royal .
Séjour à Uzès. — Retour à Paris (1663). — Sa famille tenta un effort suprême pour l'arracher au monde. Un de ses oncles, Antoine Sconin, vicaire général à Uzès, le fît venir
(1) Cf. p. 376.
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auprès de lui, en lui promettant un bénéfice s'il consentait il entrer dans les ordres. Racine partit pour le Midi. On a de lui un certain nombre de lettres datées d'Uzès et adressées soit à son oncle Vitart, soit à l'abbé Le Vasseur. Elles sont charmantes, ces lettres; elles pétillent d'esprit; il y est fort l)eu question de théologie, et beaucoup de la campagne, des moissons, des cigales; beaucoup aussi des poètes latins et italiens, et des poésies auxquelles Racine travaille. S'il parle (le son futur bénéfice, c'est pour nous initier à un procès que lui valent ses ambitions ecclésiastiques, procès qui lui inspira une telle horreur pour la chicane, qu'il s'en vengera plus tard dans les Plaideurs. Bref, en 1663, Racine revint à Paris, tout heureux d'avoir perdu ce procès, auquel, dit-il, ni ses juges ni lui n'entendirent rien. Décidément, sa vocation poétique était la plus forte, et les circonstances s'en mêlaient.
A peine de retour, Racine publia une Ode sur la convalescence du roi. Il reçut à cette occasion une gratification de ()Û0 livres, et crut devoir en remercier Louis XIV par une nouvelle pièce intitulée : la Renommée aux Muses. C'est une allégorie : on y voit la Renommée, la déesse aux cent voix, qui, s'adressant aux Muses, leur annonce qu'un monarque éclairé, ami de la poésie, prend désormais les gens de lettres sous sa protection.
Débuts au théâtre (1664). — Ces pièces d'actualité n'empêchaient point Racine de travailler à une tragédie qui devait être bientôt représentée. La Thébœide ou les Frères ennemis fut donnée par Racine à Molière, qui jouait avec sa troupe sur le théâtre du Palais-Royal ; la première représentation eut lieu le 20 juin 1664. On aurait peine à trouver, dans cette médiocre Thébdide, la promesse d'un grand génie dramatique (1). ■— L'année d'après, le 4 décembre 1665, Racine faisait jouer Alexandre: et cette fois, ce n'était plus seulement Corneille qu'il imitait, mais encore Quinault. Alexandre eut un grand succès : la pièce était dans le goût du jour, — - dans le mauvais goiit, s'entend. Si Racine eût persévéré
(1) Cf. lîacine. édil. Fourcassiô (Halier).
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dans cette voie, il eût été applaudi sans discussion, et ii serait aujourd'hui oublié sans appel.
A lexandre est tout de même une date importante dans la vie de Racine. D'abord ce fut la cause de sa rupture avec Molière. Tandis que la troupe de Molière répétait cette tragédie au Palais- Royal, Racine, mécontent des interprètes, porta sa pièce à l'Hôtel de Bourgogne, et on la joua concurremment sur les deux théâtres. Molière se fâcha. D'autant plus que Racine, poussant plus loin ses mauvais procédés, lit passer la meilleure actrice de Molière, M"^ du Parc, à l'Hôtel de Bourgogne. Ainsi fut brisée, dès ses débuts, une amitié qui pouvait être féconde, — et tous les torts sont du côté de Racine (l). Voilà Ja première manifestation de cet esprit irritable et susceptible, par lequel Racine se créa tant d'ennemis parmi ses contemporains. Mais, en somme, les relations des deux poètes étaient relativement récentes.
Racine et Port-Royal. — Que dire, au contraire, de l'attitude que Racine prit tout à coup à l'égard de Port-Royal et de ces maîtres respectables auxquels il devait tout ! La mère Agnès avait redoublé ses avertissements, et Nicole, un des plus illustres solitaires, avait écrit : < Un poète de théâtre est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes des fidèles, qui se doit regarder comme coupable d'une infinité d'homicides spirituels (2). » Cette phrase toucha Racine au vif; et, s'inspirant des Provinciales de Pascal, il écrivit contre Port-Royal une lettre qui est un chef-d'œuvre d'esprit et un acte de la plus noire ingratitude. Une seconde lettre allait suivre la première, lorsque Boileau, avec sa droiture et son bon sens, fit remarquer à Racine « qu'il attaquait les plus honnêtes gens du monde ». Ajoutez que ces honnêtes gens étaient alors persécutés. Racine ne publia pas sa seconde lettre, — et la première devait lui causer un jour d'incurables remords.
Quoi qu'il en soit, il avait rompu avec Port-Royal. Il était
(1) Cf. Molière (Halier), p. 281.
(2) Nicole s'exprimait ainsi dans une de ses lettres sur les Hérésies imaginaires (déc. 1665), dirigée contre Desmarets de Sainl-Sorliii, auteur de« Visionnaires, qui venait d'atta(iuer Port-Royal.
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(loveiiu, en 16()7, par son Andromaque, le plus grand poète dramatique de son temps. De 1067 à 1677, Racine fait jouer sept tragédies, toutes représentées à l'Hôtel de Bourgogne. Toutes réussirent; mais les unes triomphèrent presque sans aucune difficulté, comme Andromaque, Bérénice et Iphigéîiie; d'autres, comme Britannicus, Bajazet et surtout Phèdre, rencontrèrent de violentes résistances.
Retraite de Racine (1677). — Cependant, en 1673, Racine était entré à l'Académie française, et, en 1674, il fut nommé conseiller du Roi. P'èté au théâtre, reçu à la cour, recherché (le tous pour son génie et pour son esprit mordant, Racine n'était pas heureux. La moindre critique le mettait hors de lui ; en vain, ripostait-il par des préfaces amères et par des épigrammes mortelles. Le souvenir de Port-Royal le hantait : là-bas, sa vieille tante, la mère Agnès, attendait toujours le retour de cet enfant prodigue; Le Maître, Lancelot, Nicole, Arnauld, parlaient de lui en soupirant. Dans cet état d'esprit, Racine vit plier un instant, sous les efforts d'une cabale, sa tragédie de Phèdre^ à laquelle la princesse de Bouillon et la duchesse de Nevers- voulaient opposer la Phèdre de Pradon. Le poète pouvait aisément se consoler d'un instant de dépit payé bientôt par un triomphe définitif et durable. Mais, dans les dispositions troublées où il se trouvait, l'échec momentané de Phèdre lui parut un avertissement du Ciel. On lui rapporta justement qu' Arnauld, le Grand Arnauld, le plus sévère des jansénistes, avait porté sur sa dernière tragédie un jugement favorable; et Boileau se chargea de les réconcilier. Il n'y a guère de scène plus simple et plus touchante. Boileau amène Racine. Celui-ci, au seuil de la chambre, dès qu'il aperçoit Arnauld, sent son cœur se fondre et ses jambes se dérober sous lui; il est redevenu le « petit Racine > de Port-Royal; il tombe à genoux, en pleurant. Arnaud lui crie qu'il se relève, et comme Racine n'en veut rien faire, Arnauld se jette luimême à ses pieds; c'est ainsi qu'ils s'embrasseqt.
De ce jour, Racine est mort pour le monde; l'amour de Dieu lui est rentré au cœur, et l'a si bien repris qu'il veut s'enfermer dans un cloître. Il se résout, enfin, sur l'avis de son confesseur, à se marier. Sa femme, Catherine de Roma-
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net, était simple et bonne, instruite, mais peu sensible aux charmes de la poésie. Il eut de ce mariage sept enfants. L'aîné, Jean-Baptiste, à qui son père adressa des lettres exquises, mourut vieux garçon à soixante-neuf ans; le dernier, Louis Racine, écrivit un Mémoire sur la vie de son père, les poèmes de la Grâce et de la Religion^ et eut un fils qui mourut au tremblement de terre de Lisbonne (1755). Des cinq filles, trois furent religieuses, une seule se maria.
Dernières années. — Pendant cette période qui s'écoule de 1677 à 1099, date de la mort de Racine, sa vie est calme, consacrée soit à Louis XIV qui l'a nommé son historiographe, soit à sa famille; il se partage entre ces deux affections égales. Il a pour Louis XIV une admiration attendrie. Aussi n'hésitera-t-il pas à revenir à la poésie dramatique, qu'il a complètement abandonnée, pour écrire, à la prière de M'°*= de Maintenon, sa tragédie d'Esthev, jouée à Saint-Cyr en 1699 avec le plus brillant succès. Notez bien qu'il ne croit pas alors faire œuvre de théâtre ; il intitule Esther : Ouvi^age propre à être récité et chanté. Deux ans après, il donne Athalie; mais la réussite d' Esther a inquiété M™^ de Maintenon, qui craint de développer chez ses élèves de Saint-Cyr le goût du monde et la coquetterie. Athalie serajouée sans décors ni costumes, à Versailles, devant le Roi.
Est-il vrai ^ue Racine, peu de temps avant sa mort, fut disgracié par Louis XIV, comme cela semble résulter d'une de ses lettres à M™^ de Maintenon? La question est obscure. Louis Racine, son fils, écrit qu'il aurait fait parvenir au Roi un Mémoire sur les souffrances du peuple, et que Louis XIV en aurait voulu au poète de son indiscrète intervention dans les affaires de l'Etat. — D'autres font reirtarquer que Racine était resté très ouvertement l'ami des Messieurs de Port-Royal, plus suspects que jamais et vivement persécutés. — Toujours est-il qu'en effet la faveur du Roi se démentit quelques instants, et que Racine en fut très vivement affecté. Mais cette faveur lui fut promptement rendue; et quand le Roi apprit sa mort, le 21 avril 1699, il parla de lui en termes élogieux et émus.
Racine avait sollicité comme un honneur d'être enseveli au