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RACTNE ET LA TRAGÉDIE DE

cimetière de Port-Royal-des-Champs, aux pieds de M. Hamon. Lors de la destruction de cette abbaye, en 1711, on transporta les restes de Racine à l'église Saint-Étienne-du-Mont, où ils sont encore, et où l'on peut lire son épitaphe latine, composée par Boileau(l).

Histoire de son théâtre.— La Thébaïde ouïes Frères ennemis

(1664). — Pour composer sa première pièce, Racine s'est inspiré des Sept contre Thèbes d'Eschyle, des Phéniciennes d'Euripide, des Phéniciennes de Sénèque, du poème épique de Stace, la Thébaïde, et d'une pièce française, VAnligone de Rotrou (1638). Le sujet essentiel, c'est la rivalité fameuse des deux fils d'Œdipe, Étéocle et Polynice, qui finissent par se donner mutuellement la mort. Mais, en disciple de Corneille, du Corneille d'OEdipe, Racine mêle les fadeurs de l'amour galant à cette épouvantable histoire.

1665. Alexandre le Grand. — Le sujet est tiré de Quinte-Curce, qui nous a laissé un récit en latin des exploits d'Alexandre. Mais bien que Racine se vante, dans sa préface, d'avoir suivi fidèlement l'histoire, c'est le romanesque qui domine dans cette tragédie. Le fond en est simple. — Alexandre a poursuivi ses conquêtes jusqu'aux Indes; là, il se trouve en présence de deux rois, Taxilc et Porus; le premier se soumettrait volontiers, et n'est pas un adversaire bien dangereux; Porus résiste, il est vaincu, et tombe aux mains d'Alexandre : celui-ci pardonne à Porus et lui rend ses États. Mais, pour faire une tragédie, il faut de l'amour, et l'on sent, par avance, que l'amour, dans un pareil sujet, « servira d'ornement et non de corps ■'. Racine supposera qu'Alexandre est amoureux de Cléofile, sœur du roi Taxile, et Porus amoureux de la reine Axiane. — La seconde tragédie de Racine est donc, par le mélange de la grande politique et de l'amour galant, un compromis entre Corneille et Quinault, les deux poètes qui se partageaient alors la laveur du public. La pièce n'en eut que plus de succès, mais elle reste datée. Racine la dédia à Louis XIV.

1667. Andromaque. — Les sources de la pièce sont grecques et latines. Racine a puisé dans V Iliade d'Homère (chants VI et XXII), dans les Troijennes et Y Andromaque d'Euripide, dans V Enéide do Virgile (livre III), et dans la tragédie de Sénèque, Andromaque. Chez les poètes anciens, Andromaque, devenue la captive et l'épouse de Pyrrhus, avait eu de ce nouveau mariage un fils, Molossos; en l'absence de Pyrrhus, lïermione, jalouse, veut faire périr l'enfant, qui est sauvé par l'intervention du vieux Pelée, tandis que Pyrrhus est tué à Delphes par 0 reste. — Racine suppose au con-

(1) Cf. BoUeau (Halier), p. .%0.

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traire qu'Andromaque. veuve d'Hector, emmenée en captivité par Pyrrhus après la guerre de Troie, a conservé son fils Astyanax, Pyrrhus, déjà liancé à llermione, fille de Ménélas et d'Hélène, est amoureux d'Andromaque et lui demande de l'épouser. Celle-ci ne veut pas y consentir; Pyrrhus la menace de faire périr le petit Astyanax, dont les Grecs exigent la mort. La pièce commence au moment où Oreste, envoyé par l'assemblée dos (îrecs pour réclamer le fils d'Hector, arrive en Épire; Oreste est lui-même amoureux d'Hermione fiancée à Pyrrhus; il espère qu'Andromacpie, pour sauver son fils, consentira à épouser Pyrrhus, et qu'il pourra luimême épouser llermione. D'abord Pyrrhus refuse à Oreste de lui livrer l'enfant: puis, comme Andromaque ne lui est pas plus favorable, il déclare qu'il abandonne Astyanax et qu'il épouse llermione. Mais Andromaque tente une dernièi'e démarche auprès de Pyrrhus, et se décide à l'épouser pour sauver le lils d'Hector, avec rintention de se tuer au sortir du temjjle. llermione, furieuse, ordonne à Oreste de sacrifier Pyrrhus à sa jalousie; Oreste lui obéit; mais, Pyrrhus mort, llermione est désespérée et va se tuer auprès de lui. Andromaque et Astyanax .sont sauvés; Oi'oste devient fou. — La nouveauté cV Andromaque fut au.ssi vivement sentie que celle du Cid; le succès en fut éclatant et soutenu. On avait dit : Hean comme le Cid; on aurait pu dire : Vrai et naturel comme Andromaque. Cette nouveauté consistait essentiellement en deux points, auxquels se rattachent tous les autres : la simplicité de l'action, où tout dépend d'une décision d'Andromaque, et l'amourpa.ssion substitué à l'amour de tête Corneille) et à la galanterie (Quinault). Aussi avons-nous une querelle d'Andromaque, comme une querelle du Cid. Les poètes jaloux, Thomas Corneille, Boursault, Le Clerc, Quinault, Pradon et le grand Corneille lui-même, auxquels se joignirent des critiques comme Conrart, Ménage, Chapelain; des spectateurs qui avaient pour idéal le genre plus héroïque de Corneille (M""* de Sévigné, la Grande Mademoiselle, le duc de Longueville, etc.) résistèrent, pour des raisons « professionnelles» ou sentimentales, au charme d'Andromaque. D'autre part, Saint- Évremond, alors en Angleterre, écrivit à M. de Lionne une lettre Huv Andromaque et A Itila (représenté la même année) : il ne trouvait dans la pièce de Racine que des beautés spécieuses, et exprimait l'opinion des partisans de Corneille. Molière fit représenter sur son théâtre du Palais-Royal, le 25 mai 1668, la Folle Querelle de Sul)ligny, sorte de pamphlet dialogué à travers une intrigue rudimentaire, et peut-être y collabora-t-il(l). Racine avait pour lui la jeune cour, et sa dédicace à Henriette d'Angleterre nous dit clairement à qui désormais il voulait plaire.

(1) Sur la Folle Querelle, et, en général, sur lous ces ennemis de Bacine, nous renvoyons, une fois pour toutes, au livre de F. Deltour. Cf. Molière^ (Jlatier), p. li^l.

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16(18. Les Plaideurs. — Pour se venger d'un procès perdu, et |M'ut-(Hre aussi i)our prouver qu'il n'était pas moins capable que t oriunlle d'exceller dans les deux genres, Racine, au lendemain V Andromaque et à la veille de Britannicus, édrit une charmante comédie en trois actes. Il imite, pour une partie de l'intrigue, les Guêpes d'Aristophane, mais il ne doit qu'à la tradition française iPalhelin, les •< chats-fourrés » de Rabelais, etc.), et à ses amis Boileau, Furetière, La Fontaine et Chapelle, qu'il rencontrait à l'auberge du Mouton-Blanc, la satire à la fois si aiguë et si spirituelle des juges et des plaideurs. — Un juge, Perrin Dandin, est devenu si fanatique de son métier, qu'il ne veut plus quitter le tribunal, et que son fils est obligé de le faire enfermer et garder à vue dans sa maison. Dandin essaye par tous les moyens de s'échapper, afin de courir à l'audience. Enfin, pour Foccuper à domicile, on lui fait juger un chien qui vient de manger un chapon ; son secrétaire l'Intimé défend le coupable; son portier Petit-Jean plaide contre le chien. Une petite intrigue vient renforcer cette situation : le Mis de Dandin, Léandre, aime Isabelle, fille de Chicaneau, incorrigible plaideur, et l'épouse à la fin de la pièce. La comtesse de Pinibesche est un autre type de plaideuse enragée. — Le style de cette comédie est exquis, et annonce le meilleur Regnard. D'abord accueillis froidement, les Plaideurs amusèrent beaucoup Louis XIV, et chacun voulut y avoir ri comme lui. Depuis 1668, la pièce n'a jamais quitté le répertoire.

1669. Britannicus. — Les plus déterminés partisans de Racine avaient surtout loué les tendresses cV Andromaque; ils n'en avaient point senti la force, ot semblaient avouer que Corneille restait sans égal dans la tragédie historique. Racine composa donc Britannicus (1), tragédie romaine, tirée des Annales de Tacite. Il se donnait ainsi le mérite d'une plus grande originalité, puisqu'il avait à créer de toutes pièces son action; et il choisissait dans Fhistoire romaine la période la plus sombre, comnie les caractères les plus violents. — Claude, empereur romain, avait un fils de son mariage avec Messaline, Britannicus. Il se remaria avec Agrippine, veuve de Domitius.'Enobarbus, qui, par ses intrigues, fit adopter à Claude son propre fils Néron; puis elle empoisonna Claude, ^i fit nonuner Néron empereur, au détriment de Britannicus, légitime héritier. Mais Agrippine n'a donné le pouvoir à son fils que poui* l'exercer (»lle-mème. Or, au début de la pièce, nous apprenons que Néron commence à s'émanciper. Il a fait enlever Junie, fiancée de Brilannicus, et il refuse de recevoir sa mère qui venait lui demander des explications. Agrippine, pour ressaisit' son pouvoir, menace

(1) Voir le récit de la première représentation par Hoursault, cité par M, F. HÉMON {Cours de lilléralure, Britannicus, p. 1).

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Néron de soutenir les prétentions du fils de Claude; et voilà le monslre naissant qui s'éveille, et qui, résistant aux conseils de l'honnête Burrhus, pour suivre ceux du perfide Narcisse, songe à se débarnisser de Britannicus, son rival en politique et en amour. Après quelques alternatives, qui font l'intérêt psychologique de hi tragédie, Néron se décide à faire empoisonner Britannicus. Junie se réfugie chez les Vestales, et Agrippine prévoit sa propre disgrâce. — Malgré certaines résistances, Britannicus s'imposa, et resta, selon l'expression de Voltaire, « la pièce des connaisseurs >•. Mais d'abord irrité d'une cabale qu'il croyait directement inspirée par Corneille, Racine donna une préface où son glorieux rival était égratigné de cette même plume qui avait écrit la petite lettre contre Port-Koyal. Là encore, Boileau intervint; sur ses remontrances, Racine supprima cette préface de sa seconde édition, et en fit un<autre, exempte de toute personnalité. — * Dans Britanniciat, Racine adoptait donc, lui aussi, le genre de la tragédie historique; il égalait Corneille au premier et au troisième acte; mais ce dont il faut le louer, c'est d'être en même temps resté lui-même, en limitant exactement son action à une crise morale, et en se réduisant à la peinture du • monstre naissant ». Britannicus fut dédié par Racine au duc de Chevrcuse, dont son oncle Vitart était intendant.

1670. Bérénice. — Bérénice eut tirée de deux lignes de l'historien latin Suétone : Titus reginam Berenicem,.. cui etiam nuptias pollicitus ferebatur... stalim ab Urbe dimisit invitus inmtam. — Cette tragédie échappe à l'analyse; elle est faite tout entière des hésitations de Titus, des espérances et des craintes de Bérénice, et, par un mouvement harmonieux, elle aboutit à une séparation librement consentie. Racine, pour rompre et renforcer une intrigue trop simple, a inventé le personnage d'Antiochus qui, amoureux de la reine Bérénice, l'a suivie à Rome, et qui espère profiter de sa rupture avec Titus. Mais Bérénice, qui veut bien renoncer à Titus, vivra de son souvenir, et Antiochus, lui aussi, se résigne à la quitter. — Est'il vrai que Racine ait voulu faire allusion à l'amour de Louis XIV pour Marie Mancini, nièce de Mazarin? Est-il vrai, d'autre part, que Henriette d'Angleterre, qui peut-être eût épousé Louis XIV sans la « raison d'État », choisit elle-même cette situation dramatique, et la proposa également au vieux Corneille et au jeune Racine, pour les mettre aux prises? Cette anecdote, racontée d'abord en termes vagues par Fontenelleen sa Fie de Corneille {1129}) reprise et précisée par Louis Racine en 1747 et par Voltaire en 1761, semble aujourd'hui abandonnée. M. G. Michaut, qui l'a examinée de près, en démontre l'invraisemblance (1). Par contre, il semble bien que Racine ait voulu jouer un mauvais tour à Cor- Ci) G. MiciiAiT, la Bérénice de Racine ( Paris, 1907). Cf. feuilleton de ÉM Faguet, dans les Débals du 8 juillet 1907.

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