RACINE ET LA TRAGÉDIE DE 16C0 A
neille, en «'emparant d'un sujet qu'il savait que Corneille traitait et devait gâter, tandis que lui, Racine, y trouvait exactement ce qui convenait le mieux à sa poétique et à son style. Bérénice est la tragédie 'ac'mienne par excellence, et la préface en est un véritable manifente. Racine la dédia à Colbert.
Voilà deux pièces, Brilannicus et Bérénice, qui ne sont point imitées de tragédies anciennes, mais entièrement construites par Racine; nous allons en trouver une troisième plus originale encore.
1672. Bajazet. - C'était un sujet tout contemporain. M. de Cézy, ambassadeur à Constantinople, avait raconté à Paris les circonstances qui accompagnèrent la mort de Bajazet, frère du sultan Amurat. Le chevalier de Nantouillet rapporta cette anecdote à Racine qui en tira sa tragédie. Mais Racine devait connaître aussi une nouvelle de Segrais, parue en 1G56, et où le sujet est déjà traité. « Quelques lecteurs pourront s'étonner, dit-il dans sa seconde préface, qu'on ait osé mettre sur la scène une histoire si récente; mais je n'ai rien vu dans les règles du poème dramatique qui dût me détourner de mon entreprise. » Toutefois, Racine ajoute qu'il faut, en pareil cas, placer son action dans un pays étranger. « L'éloignement du pays répare en quelque sorte la proximité du temps. » — Le sultan Amurat a un frère, Bajazet : en partant pour une expédition, Amurat donne à Roxane, la sultane, l'ordre de faire périr Bajazet. Mais Roxane aime le jeune prince; elle lui offre de le sauver, s'il veut l'épouser. Le grandvizir Acomat est du complot. Bajazet étonne Roxane par ses hésitations, et celle-ci découvre son secret : il aime la princesse Atalide, à laquelle il veut rester fidèle. Alors elle le met en demeure de choisir entre la mort d'Atalide et la sienne propre. Bajazet s'indigne : elle le fait tuer, puis elle se tue elle-même. Atalidc ne veut pas non plus survivre à Bajazet; et Acomat meurt en combattant •contre les soldats d'Amurat. — Racine ne s'est point embarrassé, dans Bajazet, de la couleur \oca\e extérieure , si chère aux romantiques; il a plutôt cherché une couleur locale intime, si Ton peut ainsi parler : l'action, dans ses péripéties et dans son dénouement, ne saurait s'être passée ailleurs que dans cet Orient où les passions prennent une intensité particulière; ni Acomat, ni Roxane, qui en sont les protagonistes, ne pourraient être des Grecs, des Romains ou des Français. — On croit que les spectateurs de 1(372 virent en Roxane sacrifiant Bajazet à son amour jaloux, quelques traits de la reine Christine de Suède qui avait fait assassiner son favori Monaldeschi à Fontainebleau, en 1657. — A dater de Hajaict, les pièces de Racine n'ont plus de dédicaces ; le poète pouvait se passer de protecteurs. Mais les critiques les plus violentes ne lui manquèrent pas (1).
(1) Voir, en partiailier. la célèbre lettre tic M ""= do Sévign»' (1<^ '»«<''s 1672),
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1073. Mithridate. - Racine revient à la tragédie historique. Pour Mithridate, il n'a pas non plus de devancier à imiter; et c'est dans Plutarque, dans Dion Cassius et dans Appien qu'il prend son sujet. — Mithridate, roi de Pont, a deux fils : Xipharès et Pharnace. Le premier lui est tout dévoué ; le second est un traître, vendu aux Romains. Mais tous deux, ils sont amoureux de la princesse Monime, fiancée à Mithridate. Le roi expose à ses fils un I)lan de guerre contre les Romains; mais comme il fait arrêter Pliarnace, qu'il soupçonne, celui-ci dénonce à son père l'amour de Xipharès pour Monime. Mithridate, feignant de renoncer à Monime, arrache à la princesse l'aveu de son amour pour Xipharès. Cependant les Romains ont attaqué la ville. Mithridate est vainqueur, mais mortellement blessé ; en mourant, il unit Xipharès et Monime. — Dans cette tragédie, le mélange de la politique et de l'amoui- est tenté une fois de plus. On ne peut dire qu'il y oit aussi logique (jue dans Bajazet, et l'on a accusé Racine d'avoir abaissé Mithridate qui, au plus fort de sa lutte contre les Romains, semble détourné de ses vastes desseins par sa jalousie de vieillard amoureux. Bien plus, il emploie, afin de forcer Monime à déclarer sa préféi-ence pour Xipharès, un procédé digne de la comédie et renouvelé de Molière (l'Avare). Ces critiques sont aisées à réfuter; elles l'ont été victorieusement (1). Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, cette tragédie, où le sens historique, tel que doit l'entendre un poète, est d'une singulière profondeur, contient une des plus belles figures de femme de tout le théâtre classique, Monime. Les partisans de Corneille ne pouvaient plus que se taire : Mithridate parlait comme César et Sertorius; et jamais femme de Corneille n'avait parlé comme Monime.
1671. Iphigénie en Aulide. — Les chefs grecs, coalisés pour aller mettre le siège devant Troie, .sont retenus par un calme plat; les vents ne soufflent pas : la flotte ne peut pas partir. On consulte les dieux; le devin Calchas répond que pour obtenir des vents favorables il faut sacrifier Iphigénie. Or, Agamemnon, roi des rois, a une fille, Iphigénie, qu'il a laissée à Argos; il consent à la faire venir au camp, à Aulis, et à la sacrifier. .Alais au moment où la pièce commence, il se repent d'avoir cédé, et il envoie un nouveau message à sa femme Clytemnestre pour la prier de rester à Argos. Ce message ne parvient pas à son adresse, et au second acte on voit arriver la mère et la fille. Iphigénie croit venir au camp pour épouser Achille, à qui elle est fiancée. Bientôt la mère découvre la vérité, et refuse de laisser immoler sa fille; Achille,
où se trouve le dithyrambe en faveur de Corneille : « Vive donc notre vieil ami Corneille!... •
(1) Cf. en particulier, Berxardix, édition de Mithridate (Delagrave) et F. HÉMON, Cours de littérature^ Racine (Delagrave).