‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 126 sur 323 · RACINE ET LA TRAGÉDIE DE 1660 A · texte numérisé non relu

RACINE ET LA TRAGÉDIE DE 1660 A

fiu'ioiix qu'on ait abusé de son nom, menace Agamemnon; Iphifi^cnio, au contraire, se résigne à son sort, et elle part pour l'autel. Mais, au moment du sacrifice, Calchas annonce que tes dieux désignent une autre Iphigénie qui porte le nom d'Eriphile, et qui, aimant Achille, se réjouissait d'avance de voir périr la fille d' Agamemnon. Ériphile se tue elle-même sur l'autel : les dieux sont satisfaits ; les vents soufflent et la (lotte peut partir. — Sous quelle influence Racine revient-il à Euripide, auquel il n'avait rien emprunté depuis Andromaque, et qu'il imite successivement dans Iphigénie et dans Phèdre'î Nous savons qu'il prépara encore une Iphigénie en Tauride (dont nous possédons le premier acte en prose) et une Alcesle, dont quelques vers sont cités par lui-même dans sa préface d'Iphigénie. Ce retour à l'antiquité grecque eut sans doute une cause déterminante ; mais nous ne la connaissons pas. — Rotrou avait déjà fait une Iphigénie en 1610. Racine ne lui doit rien; il suivit d'assez près son modèle grec, uniquement préoccupé de rendre vraisemblable une action mythologique; l'invention du personnage d'Eriphile lui permet une méprise et un heureux dénouement. — La pièce, une des mieux écrites de Racine, eut, d'abord à ^ Versailles le 18 août 1674, puis à Paris en janvier 1675, un très grand succès : elle répondait à la manière fastueuse et galante dont on entendait alors la mythologie. On essaya d'opposer à V Iphigénie de Racine celle de Leclerc et Coras ; mais la tentative échoua; on. ne connaît plus cette dernière tragédie que par une excellente épigramme de Racine.

1677. Phèdre. — C'est à VHippolyle d'Euripide et quelquefois à celui de Sénèque que Racine emprunte sa Phèdre. Mais, cette fois, il dépasse de beaucoup ses modèles ; il crée en Phèdre un caractère nouveau, inconnu à l'antiquité, et qui est peut-être son chef-d'œuvre de psychologie féminine. Euripide ne lui fournit qu'une donnée et un dénouement; les motifs d'action sont de Racine. — Racine suppose que Phèdre, femme de Thésée, croit son époux mort. Elle vient recommander ses jeunes enfants à son beau-fils Ilippolyte qu'elle aime ; troublée par sa présence, elle lui déclare sa passion. A ce moment même, on lui annonce que Tiiésée est de retour. Prise de remords, elle avouerait à son époux sa démarche imprudente si elle n'apprenait que Ilippolyte aime Aricie. Sa jalousie la torture, et elle laisse sa nourrice Œnone accuser Ilippolyte auprès de son père. Tiiésée maudit son fils, et le dévoue à la colère de Neptune. Le dieu envoie contre le Jeune homme un monstre marin qui épouvante ses chevaux, et cause sa mort. Phèdre, désespérée d'avoir provoqué cette catastrophe, absorbe du poison, et vient mourir devant Thésée après avoir confessé son crime. On a pu soutenir, avec le grand Arnauld, que Phèdre était une chrétienne à gui la grâce avait manqué. — La manœuvre tentée

494 LITTtllATURE FRANÇAISE

contre Iphigénic fut renouvelée,, et cette fois elle réussit mieux. La duchesse de Bouillon, née Marie-Anne Mancini, son frère Philippe Mancini, duc de Nevers, et M"^ Deshoulièrcs, suscitèrent un rival à Racine en la personne de Pradon. Celui-ci eut, on ne sait comment, sans doute par un rôle de théâtre, connaissance de la Phèdre de Racine, en répétitions à l'Hôtel de Bourgogne; en trois mois il bâcla la sienne, qui fut jouée quelques jours après celle de Racine, à l'Hôtel Guénégaud. Afin de faire tomber la pièce de Racine, ses ennemis louèrent les deux salles pour les six premières représentations; ils occupèrent les loges de Guénégaud et firent le vide à l'Hôtel de Bourgogne. On échangea, entre les deux partis, des sonnets injurieux; on promit à Racine des coups de bâton; il fallut l'intervention du Grand Condé pour faire cesser la querelle. D'ailleurs, aussitôt que le public eut accès dans l'un et l'autre théâtre, la Phèdre de Pradon tomba à plat, après la septième représentation, tandis que celle de Racine se relevait et commençait sa triomphale carrière. 11 est donc inexact de dire : la chute do Phèdre, à moins que l'on n'applique cette expression à Pradon. Mais il est vrai que Racine avait été profondément touché par cette aventure, et que ce fut la « goutte d'eau » qui fit déborder le vase. H renonça au théâtre. — Onze années s'écoulent, pendant lesquelles il se contente d'être historiographe du Roi, et surtout excellent père de famille.

Esther. — M"" de Maintenon, qui faisait apprendre des tragédies aux jeunes filles de Saint-Cyr, jugea qu'elles avaient « trop bien joué Andromaque », et demanda à Racine « de lui faire, dans ses moments de loisir, quelque espèce de poème moral ou historique, dont l'amour fût entièrement banni». Pour Racine, c'était un ordre; et cependant, il hésita. Enfin, étant tombé sur le sujet d'Esther, il écrivit cet « ouvrage propre à être récité et chanté ». — Assuérus, roi de Perse, a épousé Esther, nièce du juif Mardochée; il ignore la nationalité d'Esther. Cependant le ministre d'Assuérus, Aman, lui a fait signer un ordre d'exterminer tous les juifs vivant en Perse. Sollicitée par Mardochée, Esther avoue sa naissance au roi et lui demande la grâce des juifs. Assuérus accorde à Esther la vie de son peuple, et fait pendre Aman. — On sait pai' M"" de Sévigné, M""" de la Fayette, M"^ de Caylus, quel fut le succès de cette pièce. Les allusions, peut-être non prévues par Racine, y contribuèrent beaucoup ; on compara M"" de Maintenon à Esther, ce qui ne pouvait compromettre Racine. Mais, chose plus grave, on voulait voir, dans Aman, Louvois, et dans les juifs persécutés, les jansénistes et les protestants; n'alla-t-on pas jusqu'à comparer à Mardochée le Grand Arnauld? Cet ouvrage compasé pour un pensionnat, et dont les rôles avaient été taillés pour des jeunes filles, a survécu aux circonstances et a pu, sans

Page 1