RACINE ET LA TRAGÉDIE DE IGOO A 1700 5J0ÎS
dans le goût de son temps, certains emheUisscments de détail, que Racine supprimerait aujourd'hui. Et peut-être aussi modernUcrait-'û tout à fait son sujet : la poésie verbale, sans doute, y perdrait ; mais l'unité de vie y gagnerait assurément. Car il n'est pas de pièce où Racine ait atteint un plus fort degré de réalisme ; là, sa psychologie confine à la physiologie ; — et vous conviendrez que les souvenirs de la Crète avec son labyrinthe, et les allusions à la descente de Thésée aux enfers, et le monstre incohérent trop bien décrit par Théramène, ne parviennent pas à se fondre harmonieusement avec la peinture si hardie d'une passion vraie, Bajazct, certes, n'est pas supérieur à Phèdre: mais je sais qu'au théâtre Bazajct est une des pièces de Racine qui offrent le plus d'unité et de franchise, parce que l'érudition n'y vient jamais gâter la vie.
Le style de Racine. — Voltaire voulait que Ton écrivît, â chaque page de Racine : beau, m/dime, admirable ! — La lecture de Racine donne, en effet, tout d'abord, une impression générale d'harmonie, de justesse, de poésie mesurée et continue. Mais c'est au théâtre qu'il faut le juger ; ou du moins il faut savoir le lire comme un auteur qui a écrit pour que ses vers « passefit la rampe ». Ce style, si parfait à la lecture, ne révèle ses qualités propres que dans la bouche des personnages que Racine fait parler. Il est, d'abord, précis, en ce sens que, dans les analyses de sentiments, toutes les nuances sont exprimées de manière à nous paraître claires et distinctes. Ensuite, il est approprié aux situations : élégant, quand c'est un Britannicus, un Pyrrhus, un Xipharès, qui en usent ; souple et insinuant, avec un Narcisse ou un Mathan ; violent ou superbe, chez une Agrippine ou une Athalie ; tendre et élégiaque, chez une Andromaque ou une Monime; il acquiert un étonnant degré de majesté et de force chez un Agamemnon, ou chez un Joad. Mais reconnaissons que, dans les passages calmes, ce style nous paraît souvent trop distingué; les images et les métaphores y sont trop bien balancées ; les inversions y sentent l'art. Où ce style étonne le plus, je veux dire où l'on sent le moins que « c'est un style », c'est quand « la passion toute pure » anime les per-
soimages. Hermione, Roxane, Phèdre, Agrippine, Joad, etc., quand ils entrent dans leurs fureurs, rejettent toutes les élégances et tout l'appareil de la rhétorique. L'inversion et l'anacoluthe ne sont plus alors des figures ou des procédés : elles ont je ne sais quoi d'involontaire qui s'accorde avec les sursauts du coeur. Bien plus, la langue, en sa force directe, va jusqu'au trivial : c'est la nature.
La versification de Racine est simple et « scénique >, sans nulle recherche, toujours harmonieuse, et, dans les moments passionnés, très vigoureuse.
Œuvres en prose de Racine. — Racine est un excellent prosateur. Nous avons de lui des Lettres assez nombreuses, — celles qu'il écrit pendant son séjour à Uzès, en 1661-1662, à l'abbé Le Vasseur, à Vitart, etc., — celles qu'il échange avec Boileau, de 1687 à 1699, — celles qu'il adresse à son fils Jean-Baptiste. Les premières ont autant de charme piquant que les autres ont de gravité simple et douce ; partout, il y a de l'esprit. — Nous possédons seulement quelques fragments de Y Histoire de Louis XI V écrite par Racine en collaboration avec Boileau et Valincourt. La plus grande partie a été détruite par un incendie. — Mais si l'on veut se faire une idée exacte de Racine prosateur et historien, il faut lire fion Abrégé de l'histoire de Port-Royal, publié après sa mort. Là, dans une langue sobre, aux délicatesses» exquises, il plaide, sans en avoir l'air, pour son cher Port- Royal. C'est un admirable mémoire d'avocat. — Citons enfin, parmi ses discours académiques,sa réponse à Thomas Corneille (1684), qui contient un éloge magnifique et tout à fait critique du (IrandCorneille (1).
Contemporains et successtuirs de Raeine.
11 faut se rappeler les luttes de Racine contre tant de rivaux qui essayaient de lui disputer la faveur du public, et ne pas l'isoler dans son temps comme dans la littérature. N'oublions pas, d'abord, que Corneille, de 1664 à 1^74, a produit de nombreuses tragédies, non des meilleures sans doute,
(1) Morceaux choisis, 2" cycle, p. 56^».
HACINK ET I-A TJIAGKDIK DK 1060 A 1700 507
mais que son grand nom protégeait. Suréna, la dernière, est de la même année quUpliigénk. — Thomas Corneille, dont nous avons déjà parlé, obtenait de très gros succès ; il donnait en 1672 (l'année de Bajazet) son Ariane, et en 1678 (un an après Phèdre) son Comte d'Essex.
Quinault (1635-1688) fut un médiocre poète tragique^ et son Astrate (1663) mérite les railleries de Boileau ; mais il composa des livrets d'opéras {Proserpine, Armide, etc.) dont Lulli écrivit la musique et qui sont remarquables par l'harmonie et la douceur de la versification.
Pradon (1632-1698) n'a été sauvé de l'oubli que par sa Plièdre. Mais il a écrit un très grand nombre de tragédies, dont la moins mauvaise est un Hégulus (1688).
On peut signaler encore le Germanicus de Boursault (1679), le Genséric de M"^" Deshoulières (1680), des tragédies de La Chapelle, de M'^*^ Bernard, etc., non pas qu'on doive en retenir même les titres, mais pour que l'on sache bien que la tragédie était toujours en grande faveur.
Racine eut deux imitateurs fort compromettants en Gampistron (1656-1723) et La Grange-Chancel (1677-1758). Nous les retrouverons au chapitre de la tragédie du dix-huitième siècle.
BIBLIOGRAPHIE
Les éditions classiques (liatier, Ilachetto, Belin, etc.).
Édition de la Collection des grands écrivains (Hachette. 8 vol.),
Saint-Marc ( lu; aim.in. Cours de litléralvre, \ vol. Charpentier. NiSARi), Histoire de la littérature française, t. IIF. Deltour, les Ennemis de Racine, 1859.
Le BiDOis, La Vie dans la tragédie de Racine. Poussielgue, lîXIl.
F. Brunetière, les Époques du théâtre français, Lévy, 1898. Sainte-Beuve, Port-Royal, liv. VI. Hachette.
Taine, Nouveaux essais de critique et d'histoire, 1858. Hachette. J. Lemaitre, Racine, 1908; Impressions de théâtre (passim). Lecène et Oudin.
G. Larroumet, Racine (Co/feefion des r/ranih écrivains français). Hachette, 1898.
A. Gazier, Édition deVAljrégéde Port-Royal de Racine. Colin, 1908,
G. iMiciiAiJT, La Bérénice de Racine, 1907.
G. liEVMEii. Thomas Corneille^ sa vie et son a'uvre. Paris, 18î):j.