FÉNELON
aux enfants des images sensibles et non abstraites dr la religion. 11 exige une religion raisonnable, sensée. « 11 ne faut jamais mêler dans la foi ou dans les pratiques de piété rien qui ne soit tiré de l'Évangile, ou autorisé par une approbation constante de l'Église... Accoutumez donc les filles, naturellement trop crédules, à n'admettre pas légèrement certaines histoires sans autorité, et à ne s'attacher pas à de certaines dévotions qu'un zélé indiscret introduit, sans attendre que l'Église les approuve. » Et Fénelon ajoute quelques préceptes très inteUigentsettrès tolérants sur la manière de défendre ses croyances contre les critiques des protestants. — Au chapitre ix, nous avons d'ingénieuses Remarques sur plusieurs lU'fauts des filles : il faut les habituer à parler d'une façon brève et pri'cise, à éviter la finesse « qui vient toujours d'un cœur bas et d'un petit esprit ». Tout ce passage sur les subtilités de l'esprit est excelre nt ; et Fénelon ne s'en est pas assez souvenu pendant la querelle du quiétisme. — Un spirituel chapitre, le x% est consacré à la Vanité de la beauté et des ajustements. « Je voudrais, dit-il, faire voir aux jeunes filles la noble simplicité qui paraît dans les statues et dans les autres figures qui nous restent des femmes grecques et romaines 5 elles y x^erraient combien des cheveux noués négligemment par derrière et des draperies pleines et flottantes à longs plis sont agréables et majestueuses. Il serait bon même qu'elles entendissent parler les peintres et les autres gens qui ont ce goût exquis de l'antiquité. Elles pourraient, sans aucune singularité, prendre le goût de cette simplicité d'habits si noble, si gracieuse, et d'ailleurs si convenable aux mœurs chrétiennes (1). » Il veut, en effet, rendre les jeunes filles modestes ; que rien, surtout, dans leur extérieur n'excède leur condition. Autre précepte important : les désabuser du bel esprit. — Avec le chapitre xi, nous avons des préceptes pratiques sur les devoirs des femmes. « La science des femmes, comme celle des hommes, doit se borner à s'instruire par rapport à leurs fonctions ; la différence de leurs emplois doit faire celle de leurs études. » La femme doit être prête à faire l'éducation de ses enfants, à surxisiller et à tenir sa maison ; sur ce dernier point, Fénelon dit très justement : « C'est le bon ordre, et non certaines épargnes sordides, qui fait les grands profits. » Il x-eut qu'une femme sache ranger et nettoyer. — C'est aussi une science que de se faire servir. Et là que diobservations piquantes sur les domestiquesl « Faites entendre que les hommes ne sont point faits pour être servis; que le service étant établi contre l'égalité naturelle des hommes, il faut l'adoucir autant qu'on le peut; que les maîtres, qui sont mieux élevés que leurs valets, étant pleins de défauts, il ne faut pas s'attendre que les valets n'en aient point,
(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 616.
Des Gua-sges. — Littérature. 19
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<ii\ i|(ii oiii màiiqàé â'ihdriiciipii et de bons exemples (I)... » (cliap. xii). Dans} ce même ciMpi tfe', É'énelôri denvdiide « qu'on apprenaé à une Ûlle k lire et à écrire correctement » ; qu'elle saciie la grammaire, rôrthogràphe, les è[tiatre règles d'aritliméticfue ; un I)eu de droit usuel et coutumiêr pour l'administration de sa fortune et de ses terres ; de l'ïiistoirè grecque et romaine; celle de la France et dès payé voisins. C'était la mode pour ïèé jeunes filles d'apprendre l'italien et Fespaignol ; Férielon n'y tient pas, il préférerait le latin. Dans la lecture des ouvrages d'éloquence et de poésie, il veut une « exacte sobriété » ; mêmes précautions pour la musique et la peinture. Une observation générale terminé ce long chapitre, et le domine : <■ On doit considérer, pour l'éducation d'urié jeune fille, sa condition, lès lieux où elle doit passer sa vie, et la pfo^ession qu'elle embrassera selon les apparences. » — Enfin, dans le xïn* et dernier chapitre, Fénelôn ajoute de judicieuses remarques sur les gouverùantes.
Sur bien des points, ce traité peut nous sembler insuffisant. Mais il faut le jiïger à sa date, et féliciter Féfielori d'atoîr montré dans son premier ouvrage tant de bon sens et de justesse, sans se laisser aller aiix chimères qui vont bieriiôt cliez lui se mêler aux théories les meilleures. Le style est d'une simplicité élégante et d'un naturel parfait ; on le dirait presque d'une plume féminine.
Fénelon précepteur du duc de Bourgogne. — Fénelon eut pour élèves les trois fils du Grand Dauphin : le duc de Bourgogne, héritier présomptif, le diic d'Anjou (qui devint roi d'Espagne), et le duc de Berry. On a surtout retetiù le nom du pretnier, d'abord parce qu'il prend de bonne heure une plus grande importance politique, ensuite parce que ses frères semblent avoir été plus dociles et moins intelligents. Selon Saint-Simon, le jeune duc « était né terrible, dur et colère jusqu'aux derniers emportements... impétueux avec fureur... opiniâtre à l'excès... naturellement poi'té à la cruauté, barbare éii railleries... » Et F'énelon lui-même a> dans ses Fables, dans ses Dialogues des morts, dans son Télémaque, plusieurs fois représenté le duc de Bourgogne avec ses caprices, son
(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 617. — On trouve, dans les sermons et dans les traités de morale du dix-septièine siècle, une foule d'observations de ce genre, sur l'égalité des hommes, et sur l'obligation de bien traiter les domestiques. La différence avec le dix-huitième siècle, c'est que celui-ci parle au nom de l'égalité sociale, tandis que le dix-septième parlait au nom de l'égalité devant Dieu et de la charité chrétienne.
FÉNEI.ON ^"^'J
orgueil insolent", et ses retours pleins de franchise (1).
A cette nature excessive et riche, Fénelon et le duc de Beauvilliers appliquèrent un régime approprié. Les études étaient surtout pratiques; et si l'on en excepte le latin, conaiô^éxé plutôt çop;iipae une méthode de ^isçip,lir;e po,\ir l'esprit, on y Yoit que la plus grande part est Mte à l'histoire et à la politique. La religion est répandue sur h tout; elle est stricte et profonde, mais ferme et dégagée' de toute dévotion mystique. Enfin, de§ exercices physiques de tout genre, et qui cony^ep-nert à un hoinme qui doit çoinn[iander le§ ai:'n^ées, viennent compléter le programme.
En tout cela, la vraie part de Fénelon est l'éducation morale du prince. Avec une admirable patience, au moyen de leçons tirées des circonstances, d'artifices pédago^iquessans c^sse renouvelés, et aussi en fai^a^ijit appçl à l'honneur, à la religion et à l'affection de l'enfant, il parvint à le dompter (2). Il y réussit trop peut-être. Car le duc de Bourgogne, devenu liomme, fut un peu hésitant et timide. Mais il était loyal, pénétré de ses devoirs, et si une maladie prématurée ne l'eût egnlevé aux espérances de la nation, il nous eût du moins évité le règne déplorable de Louis Xy.
O^y^gigeç composas pour le duc de Bourgogne. — 1" Les Fables^ — La plupart sont d,e petites pas t07^aiés, où l'on sent un vôrita\)le goût pour la nature, mais aussi un peii d'esprit chimériquo, Fénelon s'irpaginant volontiers que les bergers sont essentiellement vertueux et poétiques. Il ne faut voir» d'ailleurs, dans cos aiinabjes fictions composées en vue de la moralité^ que des écrits pédagogiques, et destinés à un enfant (3).
2" lies Dialogues des morts. — Renouvelant un procédé illustré par Lucien chez les Grecs, Fénelon suppose que deux persoiina^-es, historiques ou littéraires, se rencontrent aux Enfers, dans les Champs Élysées, et échangent leurs idées, leurs impressions, leurs théories. Le genre est, en soi, des plus (au:^, puisqu'il fait dialoguer, sur un même thème, des individus de temps très différents, qui souvent n'ont pas pu se connaître, et entre lesquels il n'y a point de commune mesure. Mais enfin, pour un précepteur, c'est un cadre ingénieux. Parfois aussi deux personnages contemporains sont les interlocuteurs d'une conversation i|u'il^ sont s^ipposés
(1) Morceaux choisis, l'"' cycle, p. 27^».
(2) Morceaux choisis, l*"' cycle, p. 273. CS) Morceaux choisis. ■" r\r]>\ p. «US.
580 LITTÉRATURF. FRANÇAISE
avoir tenuo pendant leur vie. — Tantôt ce sont d'illustres écrivains, comme Virgile et Horace, qui se comi>limentent et qui avouent mutuellement leurs défauts, avec une candeur d'outretombe (1); ou Démosthène et Cicéron, qui se définissent et s'opj)Osent (ce dialogue est excellent). Ou bien c'est le brillant et capricieux Alcibiade qui cause avec Socrate, ou avec Périclès, de philosophie et de politique. (Alcibiade a quelque chose de l'élève, et Fénelon est bien persuadé qu'il unit la sagesse de Socrate au génie politique de Périclès.) Puis, ce sont des dialogues sur le vrai patriotisme : Bavard mourant reproche au connétable de Bourbon sa trahison (2) ; Commines apprend à Louis XI qu'un roi est justiciable de la postérité, etc. Tous les grands rois, Louis XII, François I", Henri IV et les grands ministres comme Richelieu sont appelés à donner ou à recevoir des leçons, dont le successeur de Louis XIV doit tirer profit.
o"* Le Télémaque. — C'est de tous les ouvrages de Fénelon le plus connu. Sa réputation est même européenne; et il n'est pas de peuple qui n'en possède la traduction. — Comment le Télémaque fut-il composé? Fénelon, qui ne séparait. jamais, dans son système pédagogique, la formation littéraire de ses élèves de leur éducation politique, entreprend de leur faire connaître la poésie grecque, tout en leur apprenant leur métier de roi. Il imagine de continuer le quatrième livre de VOdyssée, celui où l'on voit le jeune Télémaque partant à la recherche de son père Ulysse. Tandis qu'Homère mène Télémaque seulement à Pylos et à Sparte, et le fait revenir à Ithaque, où Ulysse lui-même vient de rentrer, Fénelon prolonge les voyages du prince qu'il mène successivement chez les Phéniciens, en Egypte, à Chypre, en Crète, aux Enfers, — et dans l'île de Calypso, où Télémaque raconte lui-même une partie de ses aventures. Fénelon enchâsse dans ce voyage tous les épisodes qu'il peut emprunter aux poètes et, aux historiens grecs. Si bien que, pour des élèves, la lecture attentive du Télémaque, da.ns une édition où les sources sont indiquées, est des plus instructives (3).
La Politique et la Satire dans le Télémaque. — Mais on peut dire que le véritable objet de Fénelon n'est pas là. H s'agit surtout, à propos de chaque épisode, de donner au futur roi une leçon de morale ou de gouvernement. Et voilà par où le Télémaque fut considéré, à son apparition, comme une véritable satire du caractère et de la politique de Louis XI V. Il est bien évident que les livres X et XI, dans lesquels le
(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 621.
(2) Morceaux choisis, l^" cycle, p. 269.
(3) Morceaux choisis, 2» cycle, p. 62.^^,
FKNELON . 581
sage Mentor donne une constitution à. Salente, contiennent les idées de Fénelon : et comme Fénelon n'aime ni la guerre, ni le luxe, ni l'absolutisme royal, l'exposé même de son proij:ramme semble dirigé contre la façon dont Louis XIV a vécu et gouverné. D'ailleurs, ces théories énoncées dans un roman, Fénelon les confirme dans sa Lettre à Louis XIV (1), dans V Examen de conscience sur les devoirs de la, royauté, dans les Mémoires concernant la guerre de la succession d'Espagne.
Féneloh s'est défendu d'avoir voulu faire la satire de Louis XIV. 11 écrivait au P. Le Tellier, après la publication subreptice du Télémaque : « Il aurait fallu que j'eusse été non seulement l'homme le plus ingrat, mais encore le plus insensé pour vouloir faire des portraits satiriques et insolents. J'ai horreur de la pensée d'un tel dessein. » Ces portraits étaient, d'après l'opinion de la cour, celui du Roi luimême dans Idoménée, qui aime à l'excès la guerre, le luxe et le plaisir, — celui du duc de Bourgogne dans Télémaque, — celui de Fénelon dans Mentor, — celui de Louvois dans Protésilas, etc. Et il est certain que Fénelon eut en cela, comme Bourdaloue, un succès qu'il ne prévoyait peut-être pas. Car il lui fallait bien prévenir ses élèves contre le faste et la guerre. Il fallait bien leur inspirer la défiance des ministres durs jusqu'à la cruauté. Et encore, il fallait, sans biaiser, les avertir des dangers de l'amour. Alors, pouvait-on empêcher que ces portraits théoriques et poétiques ne fussent, par la force même des choses, ceux d'un Louis XIV, d'un Louvois, d'une M"»« de Montespan? Aussi, Fénelon dit-il dans la, même lettre : € Plus on lira cet ouvrage, plus on verra que j'ai voulu tout dire, sa,ns peindre personne de suite. »
C'est en 1699 que parut la première édition du rétémacjHc, à l'insu de Fénelon. Un copiste infidèle communiqua le manuscrit à la maison Barbin, qui s'empressa de l'imprimer. On peut en croire Fénelon, lorsqu'il proteste contre cette publication tout à fait inopportune pour lui, en cette .année où son quiétisme venait de le faire condamner à Rome, et qui contribua à rendre sa disgrâce définitive.
Le mérite littéraire de l'ouvrage lui a assuré un succès qui
(1) Morceaux clioifiis, 2« cycle, p. 632.
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survit à ractiialité. Bien que cette « prose poétique » paraisse ;i la longue un peu monotone et d'une élégance trop, continue, elle n'en a pas moins une soupJlestS!^ élégante et distinguée, une saveur d'antiquité raj^eipiie, q\ii sont iiniques; da,ns notre littérature.
Le Traité de l'existence de Dieu. — La ppemière partie de ce traité parut en 1712, sans l'aveu de Fénelon; c'est probablement un ouvrage de jeunesse, qu'il a'a pas reyu, et qui çouserve à la fois la- fraîcheur poétique et la prolixitç d'un génie facile. Cette partie est consacrée à la démonstr^tioii de l'existence de Dieu par le spectacle de l'Univers et l'étude de ses lois {les causes finales). — La deuxième partie, publiée seulement en 1718, est métaphysique, et inspirée par un cartésianisme subtil et hardi.
Dialogues sur l'éloquence. — Cet ouvrage appartient à la jeunesse de Fénelon ; il n'a été publié qu'après sa mort. Il y a trois Dialogues, dans lesquels il ne faut pas chercfcter cette vie et ce mouvement qui font le chariue des dialogues platoniciens. Les trois interlocuteurs ne sont même désignés que par des lettres A, B, Ç. Le personnage appelé A est Fénelon lui-même, qui discute les objections complaisantes de B. Quant à C, il est chargé, lui aussi, en général, de présenter des théories plutôt mondaines et profanes. — Dans le premier de ces trois dialogues, Fénelon critique les prédicateurs à la mode, qu'il accuse de courir après le bel esprit et de vouloir plaire. Là se place un remarqua]>le pai'allèle entre Démosthène et Isocrate, entre l'orateur et le rhéteur. — Dans le deuxième dia,logue^ Fénelon aborde les trois parties de l'éloquence : instru.ire, plaire, toucher (1). Un sévère portrait de l'orateur qui abuse des divisions et du raisonnement ast sans doute celui de Bourdaloue. — Dans le troisième, il est surtout question (les sources chrétiennes de l'éloquence : l'Écriture et les Pères.
On s'étonnera peut-être de la sévérité ironique ou indignée que lém oigne Fénçlon contre les prédicateurs d'une époque considérée comme la plus brillante de l'éloquence chrétienne. Mais n'oublions pas, d'abord, qu'il est très sensible à tout ce qui lui paraît s'écarter de la siniplieité des anciens, qu'il conçoit le sermon comme une sorte d'homélie, où l'onction doit l'emporter sur l'éloquence, et qu'il considère if^pn pas les génies supérieurs <\e son teuips (sauf Bourdaloue, qui lui déplaît), mais la masse des prédicateurs à la mode. La Bruyère, peu d'années après, sera aussi sévère, dans son chapitre De la Chaire.
Tension prédiççiteur. — Si difficile poqr les prédicateurs de son temps, Fénelon a-t-il laissé, comme sermonnairé, des chefs-d'rpuviv
(1) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 62g.
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égaux à b^XiX dé Bbssliét ou de B'oiîrdâloUc? — L'éâ cbnlempOraiils sont ttH iavol'àblës à son geni-e d'éloquence, à ia fois plt'iii de chaleur et d'onction. Fénelon devait y àppdrtfer dette facilité dis tinguéei cette abondance tlèurie, qui charme dans le style de ses ouVî*âgèB. Mais il noUs est pl-esque irtiiJbssible aujourd'hui d'établi!une tottiparaison enii*e lui et ses rivaiix, Ciiî- nous ne possédôils de Féhëlbn, éii dehors de quelques IVagiilehts, qiiG doux àéi-niohs coKipietS; leur câi-actèrë officiel leur ôte sans doiitè Ce qii'il y àValt de plus Ol'iginal dans le talent de l'oràteùr. — - Le pi*enlièr est le Sermon pour la f'éte de l'Epiphanie, pl'Onbhcé Vé 6 janvier lOSc), datis la ciiapelle des Missions éti-angéres en préseiice défi àmbàssddeui's de Siani. Fénelon se t'éjoUitdes progrès de là foi en Orient; mais il ne réjouit avec tremble nient, craignâiit l'extension dé l'inipiété en Occident. Il trace dans ce second i3oiht un tableau sévèic et prophétique de la corruption des mœurs (1). — Le second sermon a été prêché le 1"" mai 1707, à Lille, pour le Sacre de l'archevêque de Cologne. Ce discours, trop peu connu, est tout un programme des rapports de l'Église et de l'État. « L'Église n'a aucun besoin du secours des priiices dé la Terre; — les princes peuvent lui être utiles pourvu qu'ils s'humilleiit. « C'est un véritable dbcuinent, a comparer aux sermons où Bossuet parle des Devoirs des rois, et à la Politique tirée de l'Écriture sainte.
Sauf ces deux discours officiels, Fénelon a dédaigné, comme Bossuet, de conserver ses sermons; il ne nous a même pas laissé de ces ébauches magistrales qu'on peut rassembler et publier. Mais il fut incontestablement un sermonnâire du plus grand talent, et tout à fait d'accord avec sa propre théorie dé l'éloqueilce chrétienne.
La Lettre à l'Académie. ~ On connaît les circohistances qui tirent naître^ beaucoup plus tard, la Lettre à l'Avadémie. M. Daciér, secrétaire perpétuel de l'Académie française, avait prié les membres de la Compagnie de donner leur avis sur les occupations qui leur semblàieiit lé plhs Utiles (I7l3). l^^énelon, de Cambrai, répondit par Uli Mémoire qui pàbut asse:^ intéressant pour qu'on eh Votât l'impression. Alorsi Fénelon demanda la permission de revoir son riianuscrit, et rédigea la Lettre à l'Académie, qui fut publiée seulement un an après sa mort (1716).
La Lettre à l'Académie se divise en dix chapitres : — l. Le Dictionnaire; IL La Grammaire; III. Projet d'enrichir la langue; IV. Rhétorique; V. Poétique; NI. La Tragédie; VIL La Comédie; VHL L'Histoire; IX. Réfutation de q^ielqlii^'Objèctiûhs ; X. Les Anciens et les Modernes. Il ne faut pas chercher dans chacun de ces paragraphes un traité méthodique sur la question; c'est plutôt une causerie aisée, une suite d'observations tirées de la lecture des an-
(1) Morceaux choùis, 2« cycle, p. b29.
ciens, de l'expérience et du goût. On y trouve à la fois des opinions critiques très justes et très suggestives (sur la rhétorique, ou Fénelon revient à ses idées des Dialogues, - sur l'histoire), et d'autres plus discutables, quoique mêlées de traits excellents (la poétique, la tragédie, la comédie, et surtout le projet d'enrichir la langue). Appelé à se prononcer, dans le dernier chapitre, sur la querelle des anciens et des modernes, il se dérobe avec la politesse d'un grand seigneur qui craindrait de désobliger ses adversaires. Mais son hésitation même est une réponse ; et comme il choisit parmi les anciens tous les exemples qu'il oppose, comme autant de modèles et de leçons, aux écrivains de son temps (Sophocle a Racine, Térence à Molière, Démosthène et les Pères aux orateui-s modernes, etc.), on peut conclure que la Lettre à l'Académie est un plaidoyer en faveur des anciens.
Le Quiétisme. —Un religieux espagnol, Molinos, avait inventé une sorte de mysticisme religieux et moral. C'était le pur amour de Dieu, qui dispenserait de tous les actes de foi et de piété ; le fidèle n'aurait plus qu'à se laisser vivre dans le repos complet, le quiétisme (du latin quies). Molinos fut condamné à Rome. Une, jeune veuve, M™e Guyon, reprit le fond de cette doctrine, et soit par ses ouvrages, soit par la parole, elle la répandit en Suisse, en Savoie, puis à Paris. — D'abord, on ne vit pas l'hérésie. M™® de Maintenon se laissait séduire, ainsi que Fénelon. — Mais Bossuet, qui veillait sur l'orthodoxie et qui suspectait toutes les nouveautés, intervint. Il fit nommer une commission ecclésiastique pour examiner les livres de M""^ Guyon et pour l'interroger ellemême. Des conférences se réunirent à Issy, et l'on y rédigea un formulaire que M'"^ Guyon et tous ceux qui s'étaient intéressés à sa doctrine, y compris Fénelon déjà archevêque de Cambrai, signèrent docilement (1695). Cependant, M""*' Guyon ayant recommencé à insinuer son quiétisme de différents côtés, on l'arrêta et elle fut enfermée à Vincennes.
Bossuet, qui voulait toujours mettre au point ces questions de dogme, écrivit alors ses Instructions sur les états d'oraison (1697). Fénelon, de son côté, et malgré la lettre où il protestait de sa soumission, publia les Maximes des saints, où il exposait, sur chaque point du mystixîisme, l'opinion vraie et l'opinion fausse. Bossuet jugea ce livre hérétique. La
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r;uise fut portée on cour de Home. A partir de ce jour, c'est un échange de letti*es et dé niéirioires entre les deux adversaires. Bossuet y porte l'ardeur de son tempérament d'apôtre, son autorité de « Père de l'Église », et aussi une certaine violence qui dépasse les bornes de la polémique courtoise. Fénelon est plus fuyant; il se défend en reculant; il désavoue avec des réserves; il irrite son adversaire par des réticences et des distinctions. Mais la victoire reste à liossuet. Le 12 mars 1699, le livre des Maxime:^ des saiîits est condamné à Rome. Fénelon se soumit alors avec une abnégation complète. On raconte que, montant en chaire au moment où il apprit sa condamnation, il prêcha sur l'obéissance.
Ne nous y trompons pas, encore cette fois. Sous ces querelles théologiques, de graves questions philosophiques et humaines sont enfermées. Il n'importait pas seulement à l'orthodoxie catholique que Fénelon fût vaincu par Bossuet ; celui-ci représentait encore la lutte du bon senfi contre une dangereuse utopie.
Pourquoi le dix-huitième siècle a aimé Fénelon. — Le dixliuitième siècle, peu suspect de tendresse pour les hommes d'Eglise, sévère pour Bossuet, a été enthousiaste de Fénelon. Quelles sont les raisons de cette préférence?
1° Fénelon est un disgracié politique et religieux;
2° S'il a été disgracié, c'est qu'il avait des opinions à lui : en politique (Télémaque), en religion [quiétisme).
3" Malgré cette disgrâce et cette condamnation par Rome, il a été vertueux et bienfaisant • il ne le fut donc pas seulement par christiavisme, mais par « amour de l'humanité ».
4° Il est, en critique, une sorte de novateur, dans sa Lettre à l'Académie.
Le dix-huitième siècle a mal compris Fénelon, et a dénaturé son caractère. Il l'a fait beaucoup plus tolérant qu'il ne le fut et ne pouvait l'être, en son siècle; et il a regardé comme une victime du despotisme un des esprits les plus absolus, mais aussi les plus habiles. Cependant, en politique et en critique, il a eu raison de le considérer comme un précurseur.
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Fénelon écrivain. — Le style (]e Fénelon est f^ussi difficile à défiïiir que ^^ personne. Il a par-dessus tout uii caractère d'aisance aristocratique ; c'est le ton de la plus çxquise conversation. Il est attique, par son élégance sobre et vsouple. Il est imagé et poétique, sans hardiesse et sans artifice ; on dirait qi^e d'i]:| volontaires souvenirs d'Homère pt de ï^lcj^ton viennent \e %urir et le parfumer. Le défaut est une pertaine fluidité un peu molle, qui pourtant a encore son charme.
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Frisé i>écorative i>au (i\iJHit;L ue s.vim-Ai iii\ I72'i î/s
QUATRIÈME r^ARTIE
ÙtX-HlJltlÈMË SlÈtLE
SOMMAIRE
l» Entre le dix-septième et le dix-huitième siècle, la limite est difficile à fixéi. Il fstùt considérer sorlout la date des mftuences; par la Bàyle, dont le mctionnaire avait paru en 1697, ési contemporain des Lettres persanes (1721). — Le dix-huitième siècle se divise assez nettement en deux périodes : 1715-1750; 1750-1789.
2" La cour n'est plus le centre du goût; le roi règne et ne gouverne plus ; les salons deviennent tout-puissants, et ïopinîon décide des réputations.
3° La Philosophie abandonne la métaphysiqrié et là ihotale, r>o«i' s'occuper de questions sociales et politiques, - La religion, affaiblie
5SH LITTÉHATURE FRANÇAISE
j)ar les querelles théologiques du dix-septième siècle, est mal défendue. — Le dix-huitième siècle reprend les idées du seizième.
4" 11 n'y a plus à proprement parler de littérature. L'originalité du siècle est dans les ouvrages d'histoire, de sciences, de droit, de polémique sociale.
5° Les Sciences se développent en France <;t à l'étranger, et surtout on commence à en découvrir des applications pratiques. — Les Arts subissent une crise d'affectation, et sont ramenés à la simplicité antique par David.
6" Les pays étrangers parlent notre langue et imitent nos œuvres : c'est la période du cosmopolitisme européen. La France imite surtout l'Angleterre : Locke, Swift, Pope, Richardson.
Les dates, en littérature et en histoire, n'indiquent pas des limites fixes. Cependant, on peut dire que l'on passe assez brusquement du moyen âge à la Renaissance, et plus rapidement encore du dix-huitième au dix-neuvième siècle. C'est que de grands faits historiques (Réforme, Révolution) interrompent le développement lent et normal des idées et des formes d'art. Mais, entre le dix-septième et le dix-huitième siècle, la transition est presque insensible.
A quelle année faut-il faire commencer le dix-huitième siècle littéraire et philosophique? D'une part, certains écrivains classiques, comme Boileau, ne meurent qu'en 1711. D'autre part, Fontenelle, qui a déjà quarante-trois ans en 1701, doit être rattaché au dix-huitième siècle; et Bayle publie en 1697 son Dictionnaire, qui est comme une première Encyclopédie. Regnard, que l'on rattache au dix-huitième siècle, meurt en 1709, avant Boileau et Fénelon, avant Thomas Corneille et Fléchier. Bref, ni l'année 1701, ni la mort de Louis XIV en 1715, ne marquent des limites. Et il faut considérer en ce cas moins la date des œuvres que celle de leur influence. Ainsi l'influence de Bayle ne se fait guère sentir que sous la Régence; et par là le Dictionnaire de 1697 est contemporain des Lettres persanes, de 1721.
En lui-même, le dix-huitième siècle comprend deux parties bien distinctes, divisées presque exactement par l'année 1750, date du premier Discours de J.-J. Rousseau. Aux envi-
IAIU.KAL; (iKNKHAl. DU 1»1X-1J lUTlKMK SIÈCI.K 5H'J
roiis de (-ettc date meurent Montesquieu et Fontenelle ; Voltaire quitte la France pour séjourner à Berlin, d'où il reviendra tout à fait « philosophe ». V Encyclopédie commence à paraître en 1751. Dès lors, par les livres et par les salons, c'est presque exclusivement une propagande et une polémique d'idées et de théories. En même temps le sentiment ou la sensualité sont rentrés dans le style avec Rousseau.