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La Société et rOpinion

La cour.. — Dès les premières années du dix- huitième siècle, la cour perd son influence prépondérante. Ce n'est pas qu'on y soit moins assidu, jusqu'à la Révolution, et que la faveur du Roi ne soit demeurée précieuse et utile. Mais ce Roi, Louis XIV vieillissant et surtout Louis XV, ne cherche plus à diriger le goût ni l'esprit public. Rien ne confirme mieux la réalité de l'influence exercée par Louis XIV jusque vers 1700, que l'incertitude et le désarroi qui succèdent à l'unité harmonieuse imposée par sa forte personnalité. A la cour de Louis XV, divers partis se combattent, qui l'emportent à tour de rôle. Un changement de ministre remet tout en question ; le Roi règne encore et ne gouverne plus. En face de cette cour divisée, mais où l'étiquette conserve sa tyrannie et où les idées sont aussi opprimées que les mœurs y sont libres, se dressent les salons.

Les salons. — Si les premiers salons du dix-huitième siècle, la Cour de Sceaux et le salon de M™« de Lambert, sont frivoles ou précieux, déjà celui de M"»® de Tencin, et surtout ceux de M"^« du Deffand e't de M'"^ Geoffrin deviennent des centres philosophiques. Ce qui caractérise ces réunions, c'est d'abord le mélange plus intime des différentes classes : les gentilshommes ne sont plus les protecteurs des gens de lettres ou de science, ou ne croient plus les honorer en les traitant d'égal à égal. Eux-mêmes, ils font de la littérature et de la science; gens d'épée, de robe ou de finance, ils sentent que la puissance et l'avenir sont aux mains qui tiennent une plume ou un compas. Et désormais la grande aristocratie est celle ^de l'esprit. — De plus, la conversation, si elle a

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«es joai's (le J'rivolitr, roiilr de prôJ'ùj-ciicc sur des sujets 'scientifiques, politiques, économiques. 11 ne s'agit plus de faire des portraits, d'organiser des parties de campagn-e, de comparer des sonnets, ni même de rédiger des inaùcimes: dans ces dîners et dans ces èoirées de la rue de Beaune ou de la rue Saint-Iîonoré, on réforme l'État, on réorganise les finances, on corrige les abus, on prépare la nuit du 4 août ou les Droits de l'homme ; on discute une découverte astronomique ou physique, on écoute avec application et avec complaisance un savant qui vulgarise sa science. Lanoblesse, qui se désintéresse de plus en plus des affaires courantes de l'État, est à la tête du mouvement. C'est elle, n'en doutons pas, qui a préparé la Révolution, dont elle ne prévoyait pas les conséquences : la noblesse a émigré devant le choc en retour des idées qu'elle avait lancées.

L'opinion. — Grâce aux salons, et aussi grâce à la lecture plus répandue, aux petits journaux, aux pamphlets, aiix pièces de théâtre remplies d'allusions ou de thèses, se forïne une puissance nouvelle, Vopinion. Ce n'est plus de la côûr qu'un ouvrage est justiciable, non plus que du bon goût des connaisseurs ou des initiés, mais bien du suffrage plus étendu, plus libre, mieux informé, de cette masse éclairée qui comprend à la fois des grands seigneurs, de hauts magistrats, des écrivains, des amateurs, des femmes, des clercs assidus au parterre, et des « pauvres diables *. Puissance niystérieuse, indéfinissable, plus efficace de jour en jour, qui brave la censure et favorise les contrefaçons de Hollande oli de Genève ; puissance qui impose au gouvernement une demitolérance et l'achèvement de V Encyclopédie . C'est en s'appuyant sur elle, et en la flattant, que Voltaire, créant une âme commune dans le corps social, apprend à la nation à se rendre redoutable aux rois et à user à son tour de l'intimidation.

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