V. — La f'Orrespouclaiiee
Il nous reste de Voltaire environ dix; mille lettres; et nous ne possédons pas la moitié de sa vaste correspondance, enti*e 1713 et 1778. A qui écrit-il ainsi? à tout le monde. Toute la société du dix-huitième siècle, française et étrangère, est en rela.tions épistolaires avec lui (2).
(1) Sur les anlres romans «Je Voltaire, cf. p. 680.
'2) Pour tous les correspondants de Voltaire que nous allons citer, oû consultera les divers Cfipix de lettres de Voltaire (E. Fallex, BruneJL, AuberUn, etc.) et le Choix de lettres 4u dix liuitièrne siècle, de M. Lanson, où l'on ir(tuveia des notices et des citations. Nous n'jnsistons. d'ailleurs, que sur ceux de ces personnages que nous n'avons pas l'occasion d'étudier ailleurs. Ainsi, on se reportera au chapitre des Salons pour les femmes, au chapitre de l'Encyclopédie pour les philosophes, etc. Cf. Morceaux choisis, !"■ cvcle, p. 308 , 2« cycle, p. 677.
Un premier groupe peut être formé de ses amis, de ceux qui l'aident soit à faire publier ses ouvrages, soit à faire jouer ses pièces, soit à placer ou à distribuer son argent : — le comte d'Argen- TAL (f 1788), neveu de M"'^ de Tencin, conseiller au Parlement de Paris, particulièrement chargé des rapports de Voltaire avec la Comédie-Française, le tripot. Quand Voltaire lui écrit, à lui et à sa femme, il les appelle wies anges. — Cideville (-f 1776), conseiller au Parlement de Rouen, ancien condisciple de Voltaire à Louisle-Grand; il l'aide pour la publication de la He7iriadeetdes Lettres arifflaises. — L'abbé Moussinot (f 1741), chanoine de Saint-Merri, le trésorier et le « factotum » de Voltaire à Paris pendant cinq ans; celui-ci le charge des commissions les plus diverses, et est toujours servi à point. — Thiébiot (f 1772), que Voltaire avait connu dans l'étude de M' Alain, place Maubert. C'était un paresseux, incapable de la moindre suite dans l'organisation de sa vie, mais pour lequel Voltaire conserva, tout en le grondant beaucoup, une sorte de tendresse. Personne, d'ailleurs, ne lui fut plus dévoué.
On peut réunir en un second groupe, le plus varié et le plus original, les femmes : W^^ de Graffigny (f 1758), l'auteur de Cénie et des Lettres d'une Péruvienne. Nous avons d'elle une piquante peinture de la vie à Cirey. — M"* de Lespinasse (f 1776). — M""" DU Deffand (t 1780). — La duchesse de Choiseul (f 1801), une des pins simples, des plus aimables et des plus honnêtes. — M"" Denis, fille de M""e Mignot, sœur de Voltaire, veuve depuis 1744 : elle alla chercher son oncle à son retour de Berlin, et s'établit auprès de lui aux Délices et à Ferney. De Berlin, Voltaire écrit à sa nièce ses lettres les plus intéressantes; c'est là qu'on peut suivre au jour le jour l'évolution de ses rapports avec Frédéric.
— M"'*" NEncER (f 1794), femme du ministre et mère de 31™'^ de Staél. Elle entreprit une sousci-iption pour faire exécuter la statue de Voltaire par Pigalle. A ce sujet, le patriarche de Ferney lui envoya un billet qui est un chef-d'œuvre d'humour (21 mai 1770) (1).
— M"" Quinault (t 178'!), soubrette, de la Comédie-Française, sœur d'un des principaux .interprètes de Voltaire, Quinault-Dufresne; elle était célèbre par ses bons mots et ses dîners philosopliiques, dits du bout du banc. Voltaire lui écrit souvent, de Cirey. — M"" Clairon (f 1803), qui débuta à la Comédie en 1743. Voltaire lui lit créer quelques-uns de ses grands rôles, et il a souvent l'occ;!sion de lui adresser des conseils ou des compliments.
Les philosophes et gens de lettres (il faudrait les nommer tous!) forment un troisième groupe. Ceux avec lesquels Voltaire aie plus souvent correspondu, sont : d'Alembert, Diderot, Marmontel. La Harpe, que nous retrouvons ailleurs. — L'abbé Duros (f 1742), contre ies théories historiques duquel Montesquieu a dirigé les deux derniers
(1) Morceaux choisis, 2'' cycle, p. 680,
VOLTAIRE 64i
livres de V Esprit des lolSy et dont Voltaire estimait fort les Réflexioii$ critiques sur La poésie et la peinture. — Le journaliste et avocat Li.\GUET-(t 1763). —L'adversaire des philosophes, Palissot (f 1814). -- L'abbé Trublet (f 1770), journaliste, d'un grand talent, long- ' temps décrié par Voltaire qui finit par se réconcilier avec lui (27 août 1761). — Vauvenargues (f 1747), dont l'amitié fait le plus grand honneur à Voltaire, et qui, s'il n'était mort trop tôt, eût peut-être exercé une excellente influence morale sur un homme qui l'admirait avec enthousiasme et émotion. — Rattachons à cc groupe les lettres de Voltaire à ses anciens maîtres, les jésuites : le P. TouRNEMiNE (f 1739), directeur du Journal de Trévoux; le P. PoRÉE (f 1741), son ancien professeur de rhétorique; le P. de la Tour (f 1766), principal de Louis-le-Grand, avec lequel il est en coquetterie, quand il se présente pour la troisième fois à l'Académie française.
Parmi îes hommes d'État, les grands seigneurs, les magistrats, citons : le marquis d'AROENSON, ministre des Affaires étrangères (f 1757), à qui il adresse un si joli billet sur la bataille de Fontenoy. — Le COMTE d'ARGENSON, ministre de la Guerre (f 1764). — Le i.LG DE Richelieu (f 1788), « son héros », qu'il entretient familièrement de tous les sujets. — Le président de Brosses (f 1777), à qui il loua le comté de Tournay, et avec lequel il eut une ridicule dispute à propos d'une coupe de bois. — Le président Hénault (f 1770), célèbre à la fois par ses vers et par son Abrégé chronologique de l'histoire de France. Voltaire, après l'avoir flatté, le persifla (Uiand il fut converti (1). — Turgot (f 1781), le plus célèbre économiste du dix-huitième siècle, dont Voltaire salua avec joie l'entrée aux affaires. — Le cardinal de Bernis (f 1794), qui ne fut d'abord qu'un bel esprit aimable, et qui devint diplomate, ministre et excellent prêtre.
Mais Voltaire est aussi en relations avec des étrangers : milord Hehvey, garde des sceaux d'Angleterre (-r 1743), qu'il avait connu à Londres, et auquel il écrit, en 1740, une lettre célèbre sous le titre de Siècle de Louis XIV. — Le comte de Schouvalow (+ 1798), chambellan de l'impératrice Elisabeth de Russie, à qui il demanda des renseignements pour son Histoire de Pierre le Grand. — M. de Sou- ALVROKOFF, autre grand seigneur russe. — Horace Walpole (f 1797), dont Voltaire avait connu le père et la famille à Paris et à Londres. — GoLDONi (f 1793), célèbre poète comique itahen, qui fit représenter à Paris son Bourru bienfaisant, en 1771. — Le marqui? Sgipion Maffei (f 1755), auteur d'une Mérope, etc.
Enfin, nous trouvons, parmi les correspondants de Voltaire, des
(1) Sur le Président Hénault, qui mérite une place parmi les historiens au dix-huitième siècle, voir l'étude récente de M. Henri Lion, Paris, Pion,
DES Granges. — Littérature. 21
rois, des reines et des princes : Frédéric II, d'abord comme prince royal de Prusse, puis comme roi; — Catherine II, impératrice de Russie (elle a écrit une fort belle lettre sur la mort de Voltaire, 1778); — La duchesse de Saxe-Gotha, qui lui donna l'hospitalité à, son retour de Berlin, et pour laquelle il écrivit les Annales de l'Empire; — Le roi Stanislas; — La duchesse du Maine, etc.
Cette liste, très incomplète, n'a d'autre but que de prouver à quel point la correspondance de Voltaire est instructive pour l'histoire des lettres et des mœurs au dix-huitième siècle. Une lecture attentive d'un'choix bien annoté, est de celles qu'on peut recommander le plus aux élèves. Cette lecture leur révélera également le fond de Voltaire : son tempérament vif, nerveux, charmant, malin, contradictoire ; ses engouements, ses enthousiasmes, ses haines. Enfin, jamais Voltaire n'a été meilleur écrivain que dans ces lettres et dans ces billets qu'il griffonnait ou qu'il dictait à la hâte.