‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 160 sur 323 · VI. — La Philosophie de Voltaire · texte numérisé non relu

VI. — La Philosophie de Voltaire

1» Voltaire a répandu sa philosophie dans tous ses écrits en vers et en prose, et cette philosophie se réduit, en somme, à peu de chose. Le fond en est un certain épicurisme distingué; voilà pourquoi il faut d'abord examiner sa morale privée.

Cette morale tient en deux mots : le plaisir et le bien-être. — Voltaire pense, comme la plupart des gens qu'il fréquente, et dont il n'a fait que préciser les tendances, que l'homme a le droit de vivre à sa guise, pourvu qu'il ne gêne pas son voisin. Sa facilité, à cet égard, est extrême ; sa vie privée en est une preuve, ainsi que l'indulgence qu'il témoigne, dans ses ouvragés d'histoire, dans ses romans, dans ses lettres, pour ce que nous avons la naïveté d'appeler les mauvaises mœurs. — De là vient en grande partie (pas exclusivement) son antipathie pour le christianisme, qui est une contrainte.

2° Mais il y a encore un malentendu de principe entre Voltaire et le christianisme ; et on ne le saisit bien que dans son commentaire sur les Pensées de Pascal. Qui ne l'a pas lu ne peut savoir à quel point la contradiction est irréductible. Voltaire n'admet pas que l'homme soit misérable, et il le prouve, en montrant que la civilisation se développe de jour en jour, que les rues de Paris sont éclairées, qu'on y voit des beaux

carrosses, etc. On croirait au paradoxe et à la plaisanterie, si tous les autres écrits de Voltaire ne confirmaient le sérieux de ces arguments.

3'^ Voltaire accuse aussi le christianisme d'entretenir le fa- 7iatisme parmi les hommes. Certes, il est sincère quand il prêche la tolérance, et quand il demande à ses contemporains de s'entendre, en dépit de leurs différentes croyances, sur des questions générales de morale et de sociabilité. Mais il a tort de tra\ ailler à cette entente en jetant le ridicule sur toutes les religions positives. Ici, sa tactique est maladroite. Ce n'est pas en écrivant un commentaire bouffon sur la Bible, que l'on amène les hommes à la tolérance réciproque; et tous ces pamphlets que le patriarche de Ferney lançait contre la pratique et les cérémonies religieuses ne pouvaient servir ([u'à ébranler les croyances, sans y rien substituer. Ce que ion a appelé longtemps ï esprit voltairien, dont M. Homais, dans M"'® Bovary, est l'incarnation sublime, et qui consiste à traiter de sots ou d'hypocrites tous ceux qui ont une religion, est aujourd'hui tout à fait démodé. La religion a ses adversaires; mais l'esprit scientifique et historique ne s'accommoderait plus des « turlupinades » de Voltaire.

4° Voltaire croit au progrès, et il veut l'aider par tous les moyens. En cela, il est le plus sérieux auxiliaire de l'école encyclopédique. S'il voit trop souvent ce progrès dans des acquisitions matérielles, et s'il sacrifie à l'indépendance individuelle et au confortable des biens autrement précieux, il faut le louer hautement d'avoir réclamé et préparé l'abolition de la torture, de la vénalité des charges, de la censure oppressive, la réforme de la procédure criminelle, etc. C'est par là qu'il a devancé la Révolution. En vain lui objecte-t-on qu'il est aristocrate, courtisan, et qu'il a écrit sur le peuple quelques phrases odieuses. Il n'en est pas moins vrai que les meilleures réformes de 1789 et 1790 sortent du mouvement d'opinion que ses écrits, après ceux de Montesquieu, ont résumé et infatigablement propagé.

T)» Enfin, Voltaire a-t-il, en philosophie, des idées générales et une métaphysique? H abandonne Descartes, pour Locke et pour la philosophie expérimentale. Il est le chef de l'école sensualiste, représentée par Condillac. — II croit en Dieu, il

est déiste, et non athée. Mais l'expression de cette croyance a pris chez lui bien des formes, tantôt celle d'une adoration, et tantôt celle d'une « mesure de police ». 11 ne peut être respectueux; c'est plus fort que lui. Dieu lui-même, sur lequel il a écrit [Dict. philosophique) de si belles pages, est exposé, à l'aventure, à ses gamineries. 11 croit à l'immortalité de l'àme et à une vie future, mais vaguement ; et là-dessus encore les contradictions ne manquent pas.

Bref, il est très difficile de préciser la philosophie de Voltaire, qui nous paraît tenir aujourd'hui dans ces quelques mots : liberté morale et civique, — progrès matériel de la société, — tolérance, — déisme. Ainsi réduite, cette philosophie a de belles parties ; elle en a encore d'insuffisantes ou d'inquiétantes. On ne pourra jamais justifier entièrement Voltaire d'avoir travaillé à propager ses idées en blessant celles d'autrui, d'avoir substitué l'intolérance de l'esprit à celle du dogme, et surtout d'avoir toujours donné une forme frivole et moqueuse à des discussions dont le fond est si grave (1).

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