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LES SALONS. — L'ENCYCLOPÉDIE. — BDFFON

breux et très influents, réclamaient. Alors on s'avisa d'un de ces stratagèmes spirituels qui tempéraient, sous l'ancien régime, la rigueur des lois. Il fut convenu que les volumes continueraient à s'imprimer à Paris, mais porteraient sur le titre l'indication de Neufchâtel (comme s'ils étaient imprimés en Suisse), et qu'ils seraient ensuite envoyés en province, d'où ils reviendraient à Paris, avec le timbre du colportage (1). Grâce à cette fiction^ qui ne trompait personne, mais qui, « tournant la loi, la respectait », V Encyclopédie parvint à son terme, et se composa enfin, en 1772, de dix-sept volumes de texte, quatre volumes de supplément, et onze volumes de planches.

11 faut maintenant revenir aux directeurs et collaborateurs de V Encyclopédie.

D'Alembert (1717-1783). — D'Alembert était un enfant trouvé sur les marches de l'église Saint-Jean-le-Rond ; recueilli par une vitrière, M™^ Rousseau (chez qui il logea jusqu'à l'âge de cinquante ans), il fit d'excellentes études au collège Mazarin. A vingt-six ans, il était membre de l'Académie des sciences; ses découvertes révélaient en lui un génie mathématique de premier ordre, que ses plus violents adversaires n'ont jamais contesté. Très bien reçu dans les salons à la mode, caractère enjoué et piquant, causeur très supérieur à ce qu'il est comme écrivain, il fut poussé par M™^ du Deffand à l'Académie française (1754), et en devint secrétaire perpétuel. C'est en cette qualité qu'il a écrit des Éloges, aujourd'hui fort peu lus, d'un style sec ou affecté, mais qui avaient pour les contemporains l'attrait des allusions. « Il ne semblait louer les morts que pour faire la satire des vivants. »

11 publia plusieurs ouvrages scientifiques {Traité de dynamique, 1743 ; Traité de V équilibre et du mouvement des fluides, 1744, etc.); des écrits philosophiques {Essai sur les éléments de philosophie y 1759) ; des mémoires polémiques {De la Des-

(1) Les volume* imprimés à Paris devaient être accompagnés du privilège du Bol délivré par les censeurs; quant aux ouvrages de provenance étrangère, ils étaient l'objet d'un examen plus sommaire, et pouvaient circuler avec le tin^bre du colportage.

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tructio7i des jésuites, 1765), et des Mclmiges de littérature, de philosophie et dliistoire (1752-1763). Mais il reste surtout célèbre par sa collaboration à V Encyclopédie de 1751 à 1759. Outre le Discours préliminaire, qui est à lui seul un véritable ouvrage, il s'était chargé de la revision de tous les articles de mathématiques. Moins actif, moins impétueux et enthousiaste que Diderot, il donnait à V Encyclopédie la garantie de sa haute situation académique, scientifique et mondaine. Aussi sa retraite, en 1759, faillit-elle, après les persécutions du pouvoir, compromettre définitivement l'entreprise.

Plus fin et plus digne que Voltaire, il avait refusé les offres de Frédéric II, qui voulait l'attirer à Berlin, et celles de Catherine II, qui désirait lui confier l'éducation du grandduc Paul. Mais, malgré sa tenue, d'Alembert est moins sympathique que ce fou de Diderot ou que Voltaire lui-même. II pousse jusqu'à l'intolérance la plus étroite sa haine de la religion; c'est un « fanatique à rebours ». Sa correspondance avec Voltaire révèle sa vraie façon de penser, qu'il a toujours plus ou moins atténuée dans la pratique (I).

Diderot (1713-1784). — Comparé à d'Alembert, Diderot est ce que l'on appelle un débraillé. Il l'est physiquement, moralement, intellectuellement. Mais il y a dans toute son allure une franchise, une spontanéité, et souvent une inconscience telles, qu'on lui pardonne bien des folies. De plus, et c'est là son véritable titre à notre admiration, il ne calcula jamais ce que pouvaient lui rapporter de bien-être ou de considération mondaine ses actes et ses écrits. Il se dévoua à V Encyclopédie corps et âme, et faillit mourir à la peine.

.II était fils d'un coutelier de Langres, et il eut toujours pour son père un amour touchant. Destiné à l'état ecclésiastique, puis clerc de procureur, précepteur famélique, il épousa une blanchisseuse, vécut de toutes sortes de besognes plus ou moins littéraires ou scientifiques, de traductions, de pamphlets, d'Essais sur la vertu et de romans licencieux.

(1) G. Lanso\, Choix de lettres du dix-huitième siècle, p. 226.

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Airii fougueux et indiscret ; passionné pour tout, sans exception, arts, lettres, poésie, archéologie, mécanique; doué d'une prodigieuse mémoire ; capable de travailler jour et nuit, sauf à jeter dans un coin et à oublier ce qu'il vient d'écrire, Diderot est un des plus singuliers tempéraments d'écrivain. Il détonne, en ce dix-huitième siècle si froid et si géométrique, si élégant et si calculateur. Seul, Rousseau pourrait lui être comparé.

En philosophie, Diderot a les opinions les plus contradictoires. Cependant, à tout prendre, il paraît être plutôt matérialiste, et avoir entrevu le positivisme et le transformisme. Mais c'est un athée enthousiaste. Il écrit sur le bien, sur le beau, sur l'amour, des pages vibrantes.

Directeur et principal rédacteur de V Encyclopédie, Diderot avait pris sa tâche tout à fait au sérieux. Il fit des articles de philosophie, d'histoire, et surtout de sciences^ appliquées. Il allait dans les ateliers, chez les ouvriers; faisait fabriquer et au besoin fabriquait lui-même des modèles de machines, pour en expliquer exactement le mécanisme, et pour les reproduire sur les planches des derniers volumes. De plus, il revoyait tout: il répondait atout et à tous ; il cherchait des collaborateurs et distribuait la besogne. Dans sa correspondance avec M'ie VoUand et dans ses lettres au libraire Le Breton, on peut suivre les phases de cet écrasant travail (1).

Il ne cessait, d'ailleurs, d'écrire sur d'autres sujets. Il faisait, pour la Correspondance que son ami Grimm envoyait de Paris à diverses cours allemandes, le compte rendu des Salons de peinture. Sa critique d'art a été très discutée. Elle est évidemnient trop littéraire et pas assez technique. Mais n'oublions pas que ces descriptions de tableaux lui paraissaient nécessaires pour des lecteurs lointains, qui ne pouvaient voir les originaux, et qu'elles ont pour effet de faire désirer cette vue du tableau. Ces salons n'ont été publiés qu'après sa mort. — Ses autres ouvrages : Jacques le Fataliste, le Neveu de Hameau (^), le Paradoxe sur le comédien (3),

(1) G. Lanson, Choix de lettres du dix-huitième siècle, p. 262, et Extraits de Diderot, par E. Fallex, Delagrave. — Cf. Morceaux choisis, 2" cyc'e. p. 682.

(2) Sur Diderot, auteur dramatique, cf. p. 710.

(3) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 6iiU.

ne furent également imprimés qu'à la fin du dix-huitième ou au commencement du dix-neuvième siècle (1).

Autres collaborateurs de l'Encyclopédie. — Ne citons que les principaux : — Philosophie : Condillac (t 1780), logicien froid et souple, philosophe « sensualiste » ; Helvétius (f 1771), plus nettement matérialiste. — Théologie : l'abbé Morellet (t 1814), et plusieurs autres abbés plus ou moins brouillés avec la Sorbonne. — Histoire naturelle : Daubenton (f 1800), un des collaborateurs de Buffon. — Chimie : le baron d'Holbach (t 1789), auteur du Système de la nature, positiviste. — Économie politique : Turgot (f 1781) et Quesnay (f 1774). — Grammaire : Dumarsais (f 1756), dont les ouvrages d'enseignement furent longtemps célèbres. — Littérature : Marmon- TEL (f 1799), qui a réuni ses articles de Y Encyclopédie pour en faire ses Éléments de littérature. — Voltaire donna quelques articles : Élégance, Éloquence, Esprit, Imagination. — Montesquieu, l'article Goût. — Enfin, n'oublions pas le factotum de la « boutique », le chevalier de Jaucourt, qui travailla à tous les sujets, suppléa tous les manquants, et consacra à V Encyclopédie sa vie et sa fortune.

Esprit et influence de l'Encyclopédie. — A lire, sans prévention, les articles de V Encyclopédie, on n'y remarque point cet esprit philosophique que son nom seul évoque. Pour pénétrer dans cet esprit, il faut observer le système perpétuel de renvois, grâce auquel un article très orthodoxe est réfuté par un autre, en apparence aussi inoffensif. C'est donc l'ensemble qu'il faut considérer; et personne ne s'y trompa. ~ Négation de V autorité, de la tradition, de la foi; croyances positives à ce qui se voit, se touche, ou se fabrique ; confiance absolue dans le progrès vers un idéal de liberté politique et intellectuelle : tels sont les principes que V Encyclopédie a exprimés et vulgarisés. La société de la fin du siècle, jusqu'à la réaction opérée par Chateaubriand, a vécu de cet idéal. Mais il faut reconnaître que l'esprit encyclopédique a hâté certaines réformes sociales nécessaires, a secoué le joug de certains préjugés, et surtout a accéléré et vulgarisé chez

(1) Morceaux choisis, !«'■ cycle, p. 31L

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