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III. — BufTon

- Né au château de Montbard, près de Semur, Geor^es- Leclerc

Vie.

Louis

de Buffon était fils d'un conseiller au Parlemen t de Bourgogne. Il fit, comme Bossuet, ses études chez les Jésuites de Dijon, et y témoigna surtout du goût pour les mathématiques. En 1730, il entreprit de voyager avec un jeune Anglais qu'il avait connu à Dijon, le duc de Kingston , dont le précepteur , Hinckmann, aimait beaucoup l'histoire naturelle.

Après avoir parcouru l'Ouest et le Midi de la France, il visita l'Italie, revint par la Suisse et gagna l'Angleterre (1738). il séjourna trois mois à Londres, dont il avait subi le charme particulier, comme Voltaire et Montesquieu. Dès 1733, il avait été élu, à vingt-six ans, membre adjoint de l'Académie des

BtfFON, lEN 1761,

D'après son portrait par Drouais le fils (1727-1775),

gravé par Chevillet.

sciences. En 1735, il publia la traduction de la Statique des végétaux de Haies, et, en 1740, celle du Traité des fluxions de Newton.

C'est alors que Buffon fut nommé directeur du Jardin du Roi (Jardin des Plantes). Cette circonstance nous a valu probablement V Histoire naturelle, car Buffon n'aurait pas trouvé ailleurs les documents et les échantillons dont il avait besoin. De plus, cette haute situation lui attirait des renseignements de toute espèce envoyés par des correspondants de tous les pays ; il était comme le centre d'une vaste enquête scientifique, dont il tira le plus heureux profit.

Buffon partage dès lors son temps entre Paris et Montbard. C'est à Montbard surtout <|u'il travaille, non pas en habit brodé et en manches de dentelles, comme une sotte légende l'a si longtemps représenté, mais simplement vêtu, et en face de la nature. Dès cinq heures du matin, il est dans son cabinet; il n'en sort que pour se promener dans ses magnifiques jardins ou prendre ses repas en famille. Il aimait peu le monde. S'il fréquente par intermittence quelques salons, il ne s'y plaisait pas; et la morgue philosophique ne fut jamais de son goût. Les encyclopédistes lui en voulurent. D'Alembert le jugeait d'un mot; il l'appelait « le grand phrasier ». Marmontel trace de lui dans ses Mémoires un portrait plus que malveillant. Voltaire disait de VHistoire naturelle : « Pas si naturelle que cela ! » Cependant, Buffon s'imposait à l'admiration de l'Europe entière. Et, en 1753, sans faire une démarche, il entrait à l'Académie française.

Il -n'y a point d'autre événement dans cette existence vouée tout entière, avec une indomptable persévérance, à l'achèvement d'une grande œuvre, et qui, par sa tranquillité sereine, fait un singulier contraste avec l'agitation de la plupart des contemporains. De son vivant, une statue fut élevée à Buffon dans le Jardin du Roi, avec cette inscription : Majestati naturœ par ingenium.

\J Histoire naturelle. — Cet immense ouvrage parut de 1749 à 1788. Buffon publia successivement : la l'héorie de la terre, V Histoire naturelle deThomme, les Quadrupèdes, les Oiseaux, les Minéraux; à part, les Époques de la nature. L'ensemble

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formait 36 volumes. Les éditions s'épuisaient au fur et à mesure de la publication, et étaient réimprimées avec des corrections. La plus importante des éditions posthumes est celle que donna Lacépède (1796-1825); Lacépède acheva et compléta ï Histoire naturelle, en y ajoutant les Reptiles et les Poissons.

Méthode et doctrine de Buffon. — Buffon, que notre siècle a dégagé enfin et vengé de toutes les railleries, a été un grand savant, et, sur beaucoup de points, un précurseur. Il ne faut pas croire qu'il doive son nom aux qualités littéraires de son livre. Quoi qu'il en dise, trop modestement, dans son Discours sur le style, la forme ne suffit pas à sauver de l'oubli une œuvre de science ; et si le nom de Buffon reste célèbre, en dépit des progrès magnifiques de l'histoire naturelle au dixneuvième siècle, c'est bien parce que ce nom reste attaché à quelques-unes de ces théories et de ces hypothèses de génie sans lesquelles la science n'avancerait pas.

Buffon fut tout d'abord un observateur consciencieux, calme, pénétrant, qui travaillait sur des échantillons et sur des documents. Soit dans le Jardin du Roi, soit à Montbard, il se livrait à de minutieuses enquêtes. Mais son génie était surtout dans la synthèse des remarques de détail, et dans les hypothèses qui préviennent souvent les lois proprement dites et qui les suggèrent.

C'est ainsi qu'il arrive à créer, avec une imagination puissante, mais qui s'appuie sans cesse sur des faits constatés,, un système du monde d'une parfaite cohérence. La terre, détachée du soleil, tourne autour de lui ; comme toutes les planètes, elle a subi un refroidissement progressif, qui continue et qui l'amènera quelque jour à l'état de la lune. Sur cette matière morte, que maintient la force d'attraction, la matière organique est apparue, végétale et animale. L'animal joint à la vie du végétal le mouvement et le sentiment. Des degrés intermédiaires permettent de passer du minéral au végétal, du végétal à l'animal. Et, dans une certaine mesure, Buffon souiientle ti'ansformisme . Dans sa Théorie de la terre, dans son Discours sur la nature des animaux, et surtout dans les Epoques de la nature, il trace du monde naissant un

magistral tableau, plein de visions saisissantes et d'hypothèses dont quelques-unes ont été adoptées par la science contemporaine, depuis les documents apportés par Cuvier.

Mais, quand il arrive à l'homme, Buffon constate que la chaîne est interrompue. Quelles que soient les apparences, l'homme est un être distinct, seul capable de penser, de parler et de progresser. Et par l'homme ainsi défini et mis à part, Buffon remonte jusqu'à l'immortalité de l'âme et jusqu'à Dieu; de même, la vue et la description de la nature le confirment dans l'idée d'un Créateur et d'une Providence. C'est par là que Buffon se sépare ne;ttement des matérialistes et des sceptiques de son temps, comme aussi des positivistes modernes.

La partie la plus célèbre de V Histoire naturelle^ et non pas la moins originale, mais celle qui faRt le moins d'honneur à Buffon considéré comme savant, c'est la description des quadrupèdes et des oiseaux, cette série de portraits (le chien, le cheval, ïâne, le bœuf, le rossignol, le cygne, V oiseau-mouche), auxquels chacun pense dès qu'on prononce le nom de Buffon. Ces descriptions sont exactes, ingénieuses, utiles; mais elles prennent les animaux par Vextérieur, et sont en cela peu scientifiques. De plus, elles ont une tendance parfois naïve à la moralisation : les animaux y deviennent des exemples, comme dans les bestiaires et dans lea fables. Mais il faut bien qu'on le sache, le vrai Buffon n'est pas là; non seulement parce que, une fois engagé dans cette série de portraits, il devenait plutôt un illustrateur de son livre, mais surtout parce qu'il a laissé presque toute cette partie à rédiger au^ divers collaborateurs qu'il s'était adjoints (1).

Les collaborateurs de Buffon. — Le premier est Louis Dau- BENTON (1716-1800), médecin, que Buffon fit venir de Montbard, en 1745, pour lui confier, au Jardin du Roi, la place de démonstrateur du cabinet d'histoire naturelle. Il le chargea des descriptions anatomiques des quadrupèdes. Daubenton s'en acquitta de la façon la plus consciencieuse. Mais, après l'achèvement de V Histoire des quadrupèdes (1765), il cessa sa collaboration, se jugeant trop absorbé dans l'œuvre du maître.

(1) Morceaux ciwisis, l^'' cycle, p. 315; 2" cycle, p. &9?>.

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Après lui, Guéneau de Montbéliabd (1720-1785) travailla aux Oiseaux.

L'Abbé Bexon (1748-1784) était un véritable savant, tandis que Guéneau n'était qu'un littérateur. A partir de 1772, et surtout après la retraite de Guéneau (1777), il continua les Oiseaux. De lui sont les trop fameuses descriptions du cygne et de l'oiseau-mouche, que Buffon retoucha, d'ailleurs, pour les simplifier.

Pour les minéraux, Buffon s'associa Faujas de Saint-Fond (1741-1819), qui était chargé également de dépouiller sa volumineuse correspondance. '

Le Discours sur le siyie (1753). — La nécessité de prononcer un remercîment à messieurs de l'Académie française nous a valu ce discours de Buffon, que l'on appelle assez improprement Discours sur le style.

Les circonstances de cette réception sont assez curieuses. A la mort de l'académicien Languet de Gergy, archevêque de Sens, la compagnie voulait élire Piron, auteur d'une jolie comédie, la Métromanie. Mais, de Piron, il courait des vers licencieux, qui lui firent tort à la cour; et le Roi, protecteur de l'Académie, refusa d'avance d'approuver cette élection. L'Académie choisit Buffon, qui ne se présentait pas, et qui n'avait fait aucune visite de candidature. Le 25 août 1753, Buffon prononçait son discours, avec un grand « succès de salle », confirmé d'ailleurs par la postérité, qui, entre tant de « remercîments académiques », a retenu presque uniquement celui de Buffon.

Buffon commence par quelques formules de modestie ; il fait, en termes rapides et discrets, l'éloge de son prédécesseur Languet de Gergy. prélat vertueux, mais dont les titres académiques étaient à peu près nuls. A la fin, il place les compliments traditionnels à l'égard de Séguier, de Richelieu, de Louis XIV et de Louis XV. Dans ce cadre de convention, Buffon enferme quelques idées « sur le style » , qui peuvent se ramener aux points suivants : 1° nécessité de faire un plan; 2^ le style n'est que Vordre et le mouvement que l'on met dans ses pensées ; 3° bien écrire, c'est à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre; 4« ne nommer les choses que par les

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termes les plus généraux; 5° les idées, les découvertes, les faits, appartiennent bientôt à tous, mais le style est de l'homme même. ^

On ne peut qu'approuver, et il suffirait de développer, par des exemples, les trois premiers préceptes, qui, à y bien regarder, n'en font qu'un. Observons que Buffon réserve à la fois la part de l'intelligence (bien penser), de l'imagination et du cœur (bien sentir), et du métier (bien rendre). Il se rattache aux théories du dix-septième siècle, en ce qu'il subordonne la sensibilité à la raison ; et on pourra toujours lui objecter que le poète, qu'il écrive en vers ou en prose, commence par voir, sentir, imaginer, avant de raisonner. — Quant au quatrième point, « ne nommer les choses que par les termes les plus généraux », pour le comprendre il faut songer à ce que Buffon lui-même a voulu faire dans ses ouvrages. Son grand mérite, comme écrivain, est d'avoir introduit dans le domaine de la littérature les sciences naturelles, comme Pascal la théologie, et Montesquieu le droit. Aussi conseille-t-il à ceux qui, comme lui, exposent des théories et des découvertes, de les rendre accessibles à tous, en évitant le vocabulaire technique des spécialistes. Ce précepte, souvent mal entendu, n'est point du tout destiné aux poètes, aux romanciers ou aux orateurs, et la théorie générale de la péri phrase ne saurait eh être déduite. — Enfin, quand Buffon dit : le style est de V homme même (et non : le style c'est Vhomm.e), il ne faut pas le prendre en ce sens que notre style trahit notre caractère ou notre tempérament. Buffon affirme seulement que le style {Vordre et le mouvement que nous mettons dans nos pensées) est en quelque sorte notre cachet propre, notre signature; c'est par "le style qu'une pensée nous appartient. Si nous avons su trouver une expression tellement adéquate à cette pensée qu'on ne puisse en découvrir une plus heureuse ou une plus exacte, il faudra qu'on la cite telle que nous Vavons rédigée. Sinon, elle nous est enlevée: et, mieux exprimée par un autre, qui a mieux saisi les i-apports du mot et de la chose, elle passe à la postérité sous son nom.

Buffon écrivain. — On peut reprocher à Buffon (au vrai Buffon, celui de VHistoire de Vliomme, <le la Théorie de la

LEb SALONS. — l'eM.YCLOPÉDIE. — BL'FFON 66:^

Terre, des Epoques de la nature) quelques défauts : il a le fj^oùt de la noblesse et de la pompe. Son magnifique sujet lui inspire une sorte de respect, et il évite tout ce qui paraîtrait trivial ou trop simple.

Mais il a d'éminentes qualités. D'abord, bien plus qu'aucun écrivain de son temps, sans en excepter Montesquieu, il a le sentiment de V ensemble, il domine son sujet, il organise les détails, il donne à chaque partie son importance relative. — De plus, il a, malgré sa noblesse, et parfois grâce à elle, un style ému et éloquent, digne des tableaux grandioses qu'il entrevoit comme des visions lointaines et auxquels il sait donner la vie. On ne lit pas sans admiration les pages où il nous montre le premier homme, au sein de la nature primitive, s'éveillant aux impressions de ses sens, — ou, dans les Epoques de la nature, les descriptions des continents déserts sur lesquels apparaît une formidable végétation. Buffon a vraiment, au plus haut degré, cette imagination scientifique voisine de la poésie ; et ce n'est pas a tort qu'on l'a rapproché de Lucrèce ou de Pascal.

Sur les Salons : Ilist. de la litt. fr., Julleville, Colin, t. VI (chap. vin, par M. L. Bkunel); — Choix de lettres du dix-huitième siècle, par IM. G. Lanson. Hachette ; — Henri Lion, Le Président HénauU. Pion, 1903.

Sur V Encyclopédie : Hist. de la l'Ut, fr., Julleville, Colin, t. V (chap. vu, par M. L. Brunel); — F. Hémon, Cours de litt. fr., l'Encyclopédie. Delagrave; — Pigavet, édition du Discours préliminaire de d'Alembert. Colin; — Ducuos, Les Encyclopédistes, 1900; — J.- P. Belin, Lemouventenl philosophique de i748 à i789. Paris, 1913.

Bkunel, tes philosophes et r Académie française au XVI 11'' siècle. Hachette, 1884.

Buffon, Œuvres complètes, éd. Lanessan, 12 vol., 1883. — Œuvres choisies (éd. Hémon, Delagrave). — Discours sur le style (éd. classique).— Ilist. de la /<7/. />-., Julleville, CoUn, t. VI (chap. v, par M. F. Hémon, et, du même. Cours de littéralure, Buffon).

SOMMAIRE

1° J.-J. Rousseau (1712-1778) reçoit une éducation romanesque, mène d'abord une vie vagabonde, se fixe à Paris où le succès de son Discours sur les sciences et les arts (1750) lui donne la gloire. Il compose ses ouvrages à travers les péripéties d'une existence troublée par des malheurs réels et par le délire .e la persécution.

2° Après ses deux Discours (1750-1755), il écrit la Lettre à d'Alembert sur lès spectacles (1758), un roman par lettres, la Nouvelle Héloïse (1761), un traité politique, le Contrat social (1761), un traité d'éducation, l Emile (1762), les Confessions, où il raconte sa vie jusffu'en 1766, etc. Toutes ces œuvres sont animées du même esprit, et forment un ensemble d'une rcmarqua.ble unité.

3" Sa philosophie peut se : ..li^^ifr aux points suivants : l'homme est bon par nature; il est corrompu par la société ; le progrès contribue au malheur de l'humanité; il faut à l'homme une religion.

A° Rousseau fait rentrer dans le style Véloqu^nce et le pittoresque ; c'est un ancêtre des romantiques par son lyrisme et par son sentiment de la nature.

5° Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814) publie les Études et les Harmonies de la nature, remarquables par la variélé et la précision des descriptions, et Paul et Virginie, un chef-d'œuvre de sensibilité et de coloris. Mais il reste objectif et se distingue par là de Rousseau et de Chateaubriand.

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