‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 166 sur 323 · I. — Biographie · texte numérisé non relu

I. — Biographie

L'enfance et la jeunesse (1712-1741). — La famille Rousseau, d'origine française, s'était réfugiée à Genève vers 1550, pour fuir la persécution contre les protestants, et y avait obtenu le droit de cité. Le père de Jean- Jacques, Isaac Rousseau, était un homme intelligent, mais de caractère aventureux, sans moralité ni bon sens ; il avait d'abord cherché fortune à Constantinople, puis était revenu s'établir dans sa ville natale, comme horloger. Sa mère, d'une famille de pasteurs, les

Bernard, était, paraît-il, assez coquette ; d'ailleurs, elle ne put élever Jean-Jacques dont la naissance lui coûta la vie. Un frère aîné de Jean-Jacques, absolument indocile, disparut et ne donna jamais de ses nouvelles. Sans exagérer les influences héréditaires, on peut observer ici que l'enfant trouvait dans sa famille tout autre chose que des traditions de stabilité, de méthode et de vertu. Voltaire, du moins, tenait de son père, le notaire, le sens des choses pratiques et l'art « d'administrer sa vie ».

L'éducation vint contribuer, elle aussi, et plus encore, à pervertir le petit Rousseau. L'horloger le confia d'abord à une de ses tantes, puis se chargea de le former lui-même, en lui donnant à lire des romans et les Vies de Plutarque. Parfois, le père et le fils lisaient ensemble toute la nuit ; à l'aurore, le père disait : « Je suis plus enfant que toi... Allons nous coucher. » Quand Jean-Jacques eut dix ans, Isaac Rousseau fut forcé de quitter Genève, et laissa son fils à son oncle, M. Bernard, qui le mit en pension à Bossey, chez le pasteur Lambercier, où il resta deux ans, mieux dirigé, mais peut-être trop tard.

Jean-Jacques, revenu à Genève, fut placé comme apprenti chez un graveur. Mais il était paresseux, il allait vagabonder aux environs de la ville, et oubliait souvent l'heure où l'on fermait les portes de la cité de Calvin. Un soir, il n'osa plus s'exposer au châtiment qui l'attendait pour son retard, et il s'enfuit à Confignon, village catholique, à deux lieues de Genève. Le curé, chez qui il se présenta comme désireux de changer de religion, l'envoya à M™^ de Warens, qui habitait Annecy et qui travaillait avec zèle à la conversion des jeunes protestants. Celle-ci l'adressa à l'hospice des catéclmmènes de Turin. Après quatre mois, le nouveau catholique sortit de cet hospice, et dut chercher à gagner sa vie. Il fut laquais.

Nous ne pouvons, dans une biographie réduite, suivre toutes les pérégrinations de Rousseau : à Lyon, en compagnie d'un musicien; à Fribourg; à Genève, où il revoit sa famille ; à Berne et ailleurs, avec un prélat grec qui quêtait pour le Saint-Sépulcre; à Paris enfin (1). Mais Jean Jacques refait à

(1) Morceaux cUoisis, ^^' cycle, p. 324.

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pied et sans ressources le chemin qui le sépare de sa protectrice, et il s'installe de nouveau chez M"^^ de Warens, à Chambéry, cette fois; puis à la maison de campagne des Cnarmettes. C'est aux Charmetties que Jean-Jacques apprend à connaître et à aimer la nature ; c'est là qu'il continue à lire et à rêver, et qu'il acquiert cette puissance, cette intensité de sensation qui devait être le propre de son génie et désorienter son existence. Car, pour son malheur, il vit toujours dans un milieu romanesque, où les notions les plus élémentaires du vrai et du faux, du bien et du mal, sont naïvement inconnues.

Cependant, Rousseau ne pouvait toujours s'oublier aux Charmettes. En 1740, — il avait ^ingt-huit ans, — il accepta une place de précepteur à Lyon, chez M. de Mably (frère du célèbre philosophe Condillac). Mais il fut maladroit éducateur, et revint encore au bout d'un an aux Charmettes, pour y faire^ seulement un court séjour. C'est en 1741, qu'il abandonne, pour ne plus les revoir, la Savoie et M^^ de Warens. Use rend à Paris, avec quinze louis dans sa poche, et un nouveau système de notation musicale qu'il veut présenter à l'Académie des sciences, et qu'il espère exploiter avec de larges bénéfices.

Séjour à Paris et à l'Ermitage (1741-1757). — Il ne faut pas se figurer Jean- Jacques, au moment où il arrive à Paris comme Vours de l'Ermitage et le misanthrope de Val-Travers. C'était un jeune homme plein d'ambition et d'illusions, résolu à se pousser par tous les moyens, et qui ne dédaignait point d'aller solliciter toutes sortes de protecteurs. Les espérances qu'il fondait sur son système de notation musicale ne s'étaient pas réalisées. Mais il avait fait la connaissance de Fontenelle, de Diderot, de la marquise de Broglie, de M"",*^ Dupin, femme du fermier général et belle-mère de M. de Francueil. M™« de Broglie le fit accepter par M. de Montaigu, qui partait pour l'ambassade de Venise en 1743. Ce fut une des plus singulières aventures de Jean- Jacques. Incapable de vivre avec les grands, envers lesquels il était toujours plat ou insDlent, il se brouilla avec l'ambassadeur ; au bout d'un an, il était de retour à Paris.

11 songe alors sérieusement à tirer parti de ses connais-

P )UTRA!T DE JL.V.N-J ACQLES P.OUSSEàl) DANS SA VIEILLESSE,

D après i'estampe de Pierre-Gabriel Langlois (1754-1810).

sauces musicales. Il compose les paroles et la musique d'un opéra, les Muses galantes, que le financier La Popelinière fait exécuter chez lui. Le duc de Richelieu, séduit par cette musique, charge Rousseau de remanier un opéra de Rameau. Francueil et M'"® Dupin, dont il était devenu le secrétaire, le présentent chez Mn^» d'Épuiay. C'est le moment mondain de son existence. Il est très choyé dans cette société, dont.il ne songe pas encore à dénoncer la corruption ; on le trouve intéressant jusqu'en ses bizarreries. A cette époque, il contracte avec une servante d'auberge, Thérèse Levasseur, un mariage équivoque qui fit le tourment de sa vie. De cette union, il eut cinq enfants, qu'il abandonna successivement à l'hôpital des Enfants-Trouvés. On pourrait taire de pareilles hontes, si ce n'était un devoir de signalet* ces contradictions déplorables entre la conduite de l'homme et les déclamations du philosophe (1).

Nous avons dit que Rousseau s'était lié avec Diderot, qui commençait à préparer V Encyclopédie et à enrôler des collaborateurs, et qui chargea Rousseau des articles de musique. Celui-ci, allant rendre visite à Diderot alors enfermé à Vincennes, pendant l'été de 1749, lut en chemin, dans le journal le Mercure^ le sujet proposé par l'Académie de Dijon {Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs). Rousseau, à l'en croire, fut pris d'une sorte d'éblouissement et de ravissement, pendant lequel, gisant sous un arbre, il découvrit les principes de sa philosophie, et improvisa intérieurement son Discours (2). A en croire au contraire Diderot, c'est lui qui aurait conseillé à Rousseau de prendre le sujet par le paradoxe. Quoi qu'il en soit, Rousseau, en 1750, remporta le prix proposé par l'Académie de Dijon, et son Discours, aussitôt publié, lui donna la gloire.

Jean-Jacques, peur se mettre d'accord avec lui-même, renonça à son emploi chez M™*' Dupin, et se logea dans une mansarde, où il gagna sa vie à copier de la musique.- Le monde qu'il avait fui l'y poursuivit; ce fut la mode de donner de l'ouvrage à ce copiste. Une autre gloire lui vint. Son opéra

(1) Voir sur ce sujet, la notice de M. Brunel, en tête des Exlraits de J.J. Housseau. HacheUe, p. 23.

(2) Morceaux choisis, ^'^ cycle, p. 713 (en note).

du Devin du village, joué à Fontainebleau, devant la cour, en 1752, puis à l'Opéra, eut le plus vif succès. Rousseau aurait pu en profiter, pour se laisser présenter au Roi et obtenir une pension. li se retrancha derrière ses principes, et resta chez lui. Cependant, il désirait depuis longtemps se réconcilier avec ses concitoyens de Genève. En 1754, il fit un voyage dans sa ville natale, y fut reçu comme un grand homme, et admis à faire de nouveau profession de calvinisme. L'Académie de Dijon pi-oposa, pour 1755, un sujet qui devait tenter Rousseau, sur ï Origine de r inégalité parmi les hommes. Cette fois, il n'obtint pas le prix; mais son Discours imprimé n'eut pas moins de succès que le précédent. Rousseau le dédia à la ville de Genève, et peut-être s'y fût-il établi, si précisément, en cette année 1750, Voltaire ne se fût installé aux Délices. 11 accepta donc, de M"^^ d'Épinay, un pavillon situé dans la forêt de Montmorency, l'Ermitage, non loin du château de la Chevrette. Dans cette retraite champêtre, il devait passer d'heureux jours, et bien remplis. Il y trouvait la nature, la paix, la sécurité matérielle. 11 y commença ses plus importants ouvrages, V Emile et la Nouvelle Héloïse. Mais son humeur devenait ombrageuse ; il était malade, et ses maux physiques exaspéraient sa sensibilité. Ses amis, Grimm et Duclos, le trahissaient auprès de M™^' d'Épinay; le parti des philosophes, en général, se sentait en opposition avec lui, et l'attaquait sourdement; Thérèse Levasseur et sa mère, qui ne pouvaient souffrir la campagne, faisaient tous leurs efforts pour brouiller Rousseau avec M™° d'Épinay; enfin, le malheureux Jean-Jacques s'était pris d'une belle passion pour ^jme d'Houdetot, belle-sœur de M""^ d'Épinay, et il devenait pour la famille un personnage importun et indiscret. La brouille était dans l'air; elle éclata définitive, après plusieurs disputes et raccommodements, à l'occasion d'un voyage de Mme d'Épinay à Genève. Celle-ci crut lui faire plaisir en lui demandant de l'accompagner; Rousseau n'y vit qu'un ordre humiliant, et refusa, comme lui seul savait le faire, de la façon la plus offensante. M"™® d'Épinay, sur les instances do Grimm, qui Semble avoir joué en toutes ces affaires un rôle de mouchard, pria Rousseau de quitter l'Ermitage (djécembre 1757).

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A Montmorency (1757-1762). — Jean-Jacques s'installa au village de Montmorency, dans une petite maison fort modeste. C'est là qu'il composa sa Lettre à d Alembert sur les spectacles. 11 n'y bouda pas longtemps. Le maréchal et la maréchale de Luxembourg, seigneurs de Montmorency, lui firent des avances si délicates et si intelligentes, qu'il se mit à fréquenter le château, et à y lier connaissance avec une société bien supérieure par le rang et par l'esprit à celle de ]yjme d'Epinay. Il consentit même, en 1759, à accepter l'hospitalité dans un pavillon du château, mais sans prendre aucun engagement. 11 restait susceptible et parfois impoli. Il fallut tout le tact de ses hôtes exquis pour éviter la rupture. Alors, il acheva la Nouvelle Héloïse, qui parut en 1761 ; la même année, il fit imprimer en Hollande le Contrat social. L'Emile, à son tour, était prêt en 1762; grâce à M. de Malesherbes, l'ouvrage put être publié à Paris. Mais à peine eut-il paru, que le Parlement condamna le livre à être brûlé, et requit l'emprisonnement de l'auteur. Rousseau, prévenu à temps, quitta Montmorency dans une chaise de poste du maréchal, et se dirigea vers la Suisse.

Rousseau de 1763 à 1770. — Alors commence pour le malheureux Rousseau une série de déplacements, dont il a rejeté la responsabilité sur ses ennemis, mais où il faut voir surtout l'effet de son humeur maladive, et, pour dire le vrai mot, de sa folie. Il réside d'abord à Yverdun, dans le canton de Vaud, puis à Motiers, dans le Val-Travers, sur un territoire appartenant au roi de Prusse : là il reste deux ans, s'habille en Arménien, écrit sa Lettre à M. de Beaumont, archevêque de Paris, qui avait condamné l'Emile dans un de ses mandements, et fait de la botanique. Mais il a des démêlés avec le consistoire de Genève, publie ses Lettres de la Montagne, et est obligé de quitter Motiers, où la population lui est devenue hostile (1764). Il se réfugie pour quelques mois dans l'île Saint-Pierre, sur le lac de Bienne; il y éprouve un calme réparateur (1). Il en est encore chassé. Tenté d'abord de se rendre en Prusse, il préfère accepter les offres du philosophe anglais David Hume, et, après avoir traversé Paris où il se

(4) Morceaux choisis, 2® cycle, p, 721.

promène en costume d'Arménien, il s'embarque pour l'Angleterre (1766). Là il ne tarde pas à se brouiller avec Hume, en qui il ne voit plus qu'un persécuteur. Et, le 1^' mai 1767, il quitte l'Angleterre. On le retrouve au château de Trye, en Normandie, chez le prince de Conti, puis à Lyon, puis à Monquin, en Dauphiné. Enfin, en 1770, il revient à Paris.

Les dernières années et la mort (1770-1778). — Rousseau s'installe alors dans une maison de la rue Plâtrière, rue qui porte aujourd'hui son nom. 11 y reprend son métier de copiste de musique. Il aime à faire de longues excursions à pied, aux environs de Paris (1). 11 s'occupe de continuer ses Confessions, et il écrit les Rêveries d'un promeneur solitaire.

Il eut, dans ses dernières années, de nouveaux amis et surtout de nouvelles adoratrices; mais, plus que jamais, le délire de la persécution l'avait repris, et sa santé était gravement compromise. Un de ses admirateurs, M. de Girardin, l'emmena le 20 mai 1778, dans son château d'Ermenonville. C'est là qu'il mourut d'une attaque d'apoplexie, le 2 juillet. Il avait exprimé le vœu, quelques jours auparavant, d'être enterré dans l'île des Peupliers, au milieu du parc de ce château. M. de Girardin l'exauça. Sa tombe rustique devint un but de pèlerinage pour tous ceux qui l'avaient connu, et qui, n'ayant plus à souffrir de sa bizarre humeur, commencèrent à le plaindre et à l'aimer. En 1794, ses restes furent exhumés et portés au Panthéon, à côté de ceux de Voltaire. Une enquête récente a démontré que les tombeaux de ces deux grands hommes n'avaient jamais été profanés, comme on l'a cru longtemps, en 1814. Les deux cercueils sont intacts.

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