II. — I/œuvre de Rousseau
Le Discours sur les sciences et les arts (1750). — Nous venons de rappeler dans quelles circonstances ce Discours fut écrit. Si vraiment c'est Diderot, l'homme de tous les paradoxes, qui a fourni celui-là à Rousseau, il n'a fait que lui révéler des principes auxquels Rousseau allait consacrer tous ses ouvrages et sacrifier sa vie. A noter que Jean-Jacques, quand il écrit cette œuvre de
{\) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 7^il»
début, a treute-sept ans ; il est rare qu'un génie se révèle si tardivement. — Le Discours (il faut prendre encore ce mot dans son sens latin, discursus, exposé, dissertation) se compose de deux parties : la première est un exposé historique, une suite d'exemples tirés de Sparte, d'Athènes, de Rome (ici se place la, prosopopée de Fabricius) (1) et des États modernes; la seconde est l'explication théorique et philosophique de cette loi constatée par l'histoire : les lettres et les sciences corrompent les mœurs. Toute science, tout art, est né,, dit Rousseau, d'un vice correspondant : l'astronomie, de la superstition ; l'éloquence, du mensonge, etc. Les artistes et les savants sont des oisifs. La lecture amollit le courage, pervertit l'imagination. Ce n'est pas que Rousseau veuille ramener l'humanité à la barbarie. Il rend hommage aux grands génies, et surtout il juge que, dans l'état actuel de la société, les lettres et les sciences sont devenues nécessaires. JVlais il engage la majorité des hommes à se défier de cette séduction, et il leur conseille de chercher à bien faire plutôt qu'à bien dire. — D'ailleurs, pour juger exactement de la thèse de Rousseau, dégagée de l'enthousiasme trop oratoire de cette œuvre académique, écrite en un style qui dépasse souvent sa pensée, il faut y joindre sa Réponse au foi Stanislas, et sa préface de Narcisse.
Le Discours sur l'origine de rinégalité parmi les hommes
(1755). — Cette fois, ce n'est plus une « déclamation », mais un ouvrage raisonné et vraiment philosophique. On sent que Jean- Jacques, désormais célèbre, ne se soucie plus d'arracher un vote à des académiciens de province, mais qu'il écrit pour exprimer sa pensée. — Rousseau commence par tracer un tableau « idyllique • de l'homme primitif, « à" l'état de nature », être simple, robuste, n'ayant que des instincts, indépendant et heureux, jouissant de sa force et la tempérant par la pitié. Mais le sentiment de perfectibilité gâte tout. Les hommes s'associent, forment des familles, construisent des huttes, se disent maîtres du terrain qu'ils cultivent; de là les jalousies, les rivalités, l'anarchie. Alors,, les plus riches, les plus forts, les plus intelligents se liguent contre les pauvres et les faibles. Les inégalités une fois créées, elles sont consacrées par le temps, par l'usage, par le désir de conserver son bien et son rang. — Ce discours est le premier manifeste, parmi les modernes, de la théorie communiste. Rousseau soulève le faible contre l'oppresseur, le sujet contre le despote, et celui qui n'a rien contre celui qui possède. Et cela, non pas au nom de la morale et de la charité, qui réclament en effet une plus juste répartition des biens et l'égalité des hommes devant la loi, mais par suite d'un raisonnement sophistique fondé sur une vision de son imagination exaltée.
(1) Morceaux choisis, 1°" cycle, p. 330.
JKAN-JACOUES ROUSSEAU 073
La Lettre surles spectacles (1758). — D'Alembert avait écrit pour V lùicyclopédie l'article Genève^ inspiré, nous l'avons dit, par Voltaire alors installé aux Délices. Il y félicitait d'abord les paçtcurs de Genève de réduire leur religion à la simple morale et de ne s'attacher à aucun dogme. Or, il ne faut pas oublier que ces dogmes, les pasteurs les enseignaient en chaire, et les imposaient à leurs fidèles. C'était donc leur faire un singulier compliment! En .second lieu, d'Alembert demandait qu'on établît un théâtre à Genève, où, depuis Calvin, les représentations dramatiques étaient interdites. — Sur le premier point, Rousseau est bref. Il se contente de faire sentir à d'Alembert son manque de tact. « Monsieur, dit-il, jugeons des actions des hommes, et laissons Dieu juge de leur foi. »/— Il se hâte de passer au second point, le théâtre. La thèse est tisès simple et très logique : Rousseau considère d'abord le théâtre en^soi, et l'influence qu'exercent sur les sentiments des spectateurs les tragédies ou les comédies; puis il examine le théâtre comme institution locale, dans les effets qu'il produit sur le luxe et sur les mœurs; enfin, il applique particulièrement à Genève les conclusions précédentes. — Le premier point de la Lettre peut être comparé à tout ce que les moralistes ont écrit contre le théâtre, en particulier aux Maximes de Bossuet sur la comédie. Rousseau accuse la tragédie de flatter et d'excitor nos passions, la comédie de développer en nous le sens du ridicule, qui est un vice du cœur. Il choisit ses exemples moins en critique qu'en sophiste, il faut l'avouer : de Crébillon, Calilina et Atrée, — de Voltaire, Mahomet, — de Corneille, Médée, — de Racine, Phèdre; il y ajoute un peu plus loin Bérénice et Zaïre^ comme propres à disposer les âmes aux faiblesses de l'amour. Il néglige tous les chefs-d'œuvre de Corneille. Dans la comédie, il reproche à Regnard de nous faire applaudir des friponneries {le Légataire universel); mais il s'en prend à Molière surtout, et particulièrement au Misanthrope. Il construit là-dessus un syllogisme : Alceste est vertueux ; or, on rit d'Alceste ; donc, on rit de la vertu. Ce syllogisme est facile à réfuter, puisqu'il est certain que si l'on rit d'Alceste, ce n'est pas d'Alceste vertueux. L'intérêt de ce passage, d'ailleurs si brillant, est dans l'accent personnel que l'on y sent. Alceste, c'est Jean^Jacques. Philinte, c'est Grimm, c'est Voltaire, ou tel autre ennemi de Jean-Jacques. Ajoutons que cette interprétation du Misanthrope a inspiré au triste Ivabre d'Églantine son Philinte de Molière. Il faut bien avouer, toutefois, que Rousseau n'a pas tout à fait tort d'accuser Molière de nous faire rire aux dépens des honnêtes gens ; mais nous avons dit plus haut que cette tactique peut s'expliquer. — • Dans la seconde partie, Rousseau est sévère pour les acteurs. Il partage et exagère les préjugés de son temps; il estime que les mœurs des Genevois seraient mises en péril par la présence de comédiens. Ce Des Graxges. — Littérature, 2?
qui peut être toléré dans une ville comme Paris, serait pernicieux à Genève. Pour forcer sa thèse, afin de la faire mieux saisir, il se demande ce que deviendraient, par exemple, les heureux et vertueux Montagnons (qui habitaient les environs de Neufchàtel), dont la vie simple, laborieuse, patriarcale, lui inspire quelques pages ravissantes, si l'on établissait chez eux un théâtre. — U précise davantage dans la troisième partie, et étudie les effets probables du théâtre sur les Genevois, au point de vue des relations de famille, de la richesse, et des mœurs. Faut-il donc, se demandet-il en terminant, refuser toute distraction à un peuple? Non. Mais ces divertissements seront des fêtes civiles ou militaires, des bals champêtres où les jeunes gens à marier dansent sous lesj^eux attendris de leurs parents, des cérémonies où l'on couronnerait la jeune fille la plus vertueuse. C'est sur un ton d'éloquence émue que Rousseau achève sa lettre.
La Nouvelle Héloïse (1761). — L'héroïne du roman, .Julie d'Étanges, aime son précepteur, Saint-Preux. Mais Julie est obligée d'épouser M. de Volmar. Elle souffre de cet amour ancien, tout en remplissant très strictement ses devoirs de femme et de mère. Son mari, à qui elle avoue sa passion pour Saint-Preux, rappelle celuici qui s'était mis à voyager pour oublier Julie, et l'installe dans sa maison, pour bien marquer sa confiance dans la vertu de sa femme et de son ami. Julie meurt bientôt, d'une maladie qu'elle a contractée en sauvant un de ses enfants. — Ce roman est écrit sous forme de lettres, lettrée de Saint-Preux à Julie, de Julie à Saint- Preux, de Claire d'Orbe à Julie sa cousine, de mylord Edouard Boston à Saint-Preux, de M. de Volmar, etc. Il nous paraît aujourd'hui d'une lenteur désespérante, et ne nous intéresse plus que par quelques pages : le tableau de la société parisienne, par Saint-Preux (2* partie) ; c'est Rousseau jugeant les salons, les théâtres, etc.; — quelques passages philosophiques sur le suicide (3* partie). Mais surtout les descriptions ont conservé leur fraîcheur et leur beauté : les montagnes du Valais (!'• partie), la fameuse promenade aux rochers de Meillerie et sur le lac de Genève (3" partie); les jardins (4" partie) {!); les vendanges à Clarens (5® partie). Ces pages magnifiques contiennent tout ce que le romantisme devait bientôt rythmer et chanter. Chateaubriand et Lamartine (voyez le Lac) en procèdent, ainsi que les romans de M""" de Staël et de George Sand. Mais les contemporains y goûtèrent bien autre chose : la peinture animée et souvent emphatique de lamour malheureux, une sensibilité exaltée et larmoyante, des dissertations sur toutes sortes de sujets politiques, religieux, philanthropiques, pédagogiques, etc. Sous ce rapport, le succès nro-
(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 726.
digieux de la Nouvelle Héloïse est un document sur le goût, et parfois le pire, du dix-huitième siècle en 1761. 11 faut reconnaître que cette façon d'analyser les passions, en les prenant au sérieux jusqu'à la sentimentalité ridicule, était préférable au froid libertinage, à VamoralUéf comme nous disons aujourd'hui, de la plupart des romans alors à la mode.
Le Contrat social (1761). — Rousseau établit que nul n'a le droit d'aliéner au profit d'un autre sa liberté morale et civique. Il condamne donc tout gouvernement monarchique ou aristocratique. Mais l'homme aliénera sa liberté au profit de la communauté : « Chacun se donnant à tous, ne se donne à personne ; et comme il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière le même droit que sur soi, on gagne l'équivalent de tout ce que l'on perd et plus de force pour conserver ce que l'on a. » Ainsi l'on arrive à la conception d'un pouvoir abstrait, et absolu : VÉtaL Pour mesurer les dangers d'une pareille doctrine, il suffit de ne pas oublier que le jacobinisme conventionnel s'est réclamé hautement du Contrai social. On comparera utilement la politique tout expérimentale de Montesquieu à cette utopie criminelle d'une imagination malade. Mais le Contrat social a, littérairement, une beauté singulière, faite de logique implacable et de simple vigueur La même main qui venait de tracer les analyses délicates et passionnées, les descriptions ravissantes, enthousiastes, colorées, de la Nouvelle Héloïse, gravait en quelque sorte en un style lapidaire, incisait en formules d'une éloquence toute laconienne, ces paradoxes de politique visionnaire.
L'Emile (1762). — VÊmile est le « chef-d'ceuvre » de Rousseau, non pas seulement parce qu'il est le plus varié et le plus suggestif de ses écrits, mais encore et surtout parce qu'il contient tout Rousseau. Les Discours, la Lettre sur les spectacles, la Nouvelle Héloïse, le Contrat social, sont comme des préparations à VÉmile. Rousseau avait établi ce principe : l'homme est bon par nature, la civihsation l'a corrompu. Mais comment guérir une société si profondément atteinte qu'elle aime son mal et ne veut pas s'en corriger? C'est à la base qu'il faut reprendre l'œuvre, par Védur ration des enfants. Rousseau, cette fois, posait bien le problème. Tout ce qu'il- avait écrit jusque-là n'était que déclamation et utopie; mais établir une pédagogie, c'était une idée pratique. Nous allons voir l'utopie s'y glisser encore.
VÉmile se compose de cinq livres : L La première enfance. Rousseau veut que la mère nourrisse elle-même son enfant. Il proteste contre l'usage de l'emmaillotement. Le précepteur, qui doit bientôt s'emparer du jeune Emile, surveille déjà ses pi'emières impressions et sensations; il prend garde qu'on ne lui donne de mauvaises habitudes. — IL Ici commence vraiment le rôle du précepteur. Rousseau entend ce rôle tout à fait au rebours de l'usage.
Un maître, en général, apprend à l'enfant ce dont celui-ci aura besoin pour vivre en société; il l'arme pour cette vie par l'instruction et par l'éducation. Mais Jean-Jacques pense que la société est corrompue et vit de sa corruption. Le rôle du maître sera donc surtout négatif et consistera à préserver l'enfant, puis le jeune homme, contre cette société. On relèvera, cet enfant, à la campagne, « loin des valets, les derniers des hommes après leurs maîtres ». Le précepteur ne le quittera pas, mais le laissera, autant que possible, s'instruire lui-même. Il ne faut rien lui commander; mais lui faire sentir qu'il est, par sa faiblesse et par son ignorance, à notre merci. Point de morale, point de lectures (1), point de devoirs écrits; la causerie, l'expérience préparée, et toujours la leçon de choses. L'idée de propriété, Emile l'acquerra par une discussion avec le jardinier Robert (il est nécessaire que celui-ci n'ait lu ni le Discours sur l'inégalité ni le Contrat social). S'il casse, dans un accès de colère, les vitres de sa chambre, ne dites rien; il aura froid la nuit, et sentira qu'il a fait une sottise (mais si ce sont les vôtres qu'il a cassées?). Bref, laissez agir la nature; votre rôle doit se borner à faire naître des occasions. « Il est impossible que les enfants deviennent indociles, méchants, menteurs, avides, quand on n'aura pas semé dans leurs cœurs les vices qui les rendent tels. » Quel dommage que Jean- Jacques n'ait pas conservé un de ses cinq enfants, pour juger de la vérité de ce précepte! D'excellentes choses ensuite sur la façon d'apprendre la géographie, l'histoire, la géométrie, sur la manière d'exercer la vue, l'ouïe, la voix. — L'éducation physique tient une grande place dans ce second livre : Emile, qui a appris à marcher seul, dans un pré, s'exerce à la course, à la nage, à divers jeux. Il va toujours nupieds, la tête découverte ; il porte des vêtements clairs ; il couche sur la dure. Sa nourriture est simple et abondante, et il mange peu de viande. A douze aps,' c'est un enfant robuste et sain, un « bel animal » (2). — III. Avec ce troisième livre, nous arrivons à l'éducation de V intelligence. On continue les leçons de choses, mais en leur donnant plus de signification et d'étendue; les livres restent suspects. Emile ne lit que Robinson Crusoé, exemple d'énergie humaine et naturelle. Le précepteur tirera presque tout du spectacle de la nature; c'est en montrant à Emile le lever. et le coucher du soleil, et en l'obligeant à raisonner lui-même sur ce qui l'étonné, qu'il lui apprendra l'astronomie, un peu de physique, etc. Mais Rousseau veut encore que le jeune homme, si riche qu'il soit, se prémunisse contre les hasards de la fortune, et qu'il devienne capable, au besoin, de gagner sa vie. Emile saura donc un métier
(1) Là se trouve le célèbre passage sur les fables de La Fontaine (cf. Extraits de M. L. Brunel).
(2) Morceaux choisis, !«' cycle, p. 321, 326.
JEAN-JACl^IJES ROUSSEAU 6'77
luamiel, celui de lucuuisier (1). IV. Emile a sei/e ans : la vie morale et sensible s'éveille en lui. Le précepteur profitera de cette crise de l'adolescence pour le conduire dans la société, où il essayei-a de satisfaire son cœur par la pitié, la charité, et par la joie d'une conscience toujours pure. Puis viendra le moment de lui donner une religion. Ici, se place la fameuse Profession de foi du vicaire savoyard. Rousseau suppose qu'il emmène son élève sur une montagne d'où un magnifique paysage, la vallée du Pô, se déroule à leurs yeux. Le vicaire (dans lequel Rousseau a incarné, si l'on en croit les Confessions, deux prêtres qu'il a connus, l'abbé Gaime et l'abbé Gàtier), devant ce spectacle qui porte Emile à la méditation et à l'adoration, expose les principes de la religion naturelle. C'est un raisonnement en règle, souvent abstrait et métaphysique, très bien lié, auquel viennent s'ajouter ta preuve des causes finales et presque l'impératif catégorique de Kant, et qui aboutit à peu près à la religion chrétienne. Ce morceau célèbre, d'une grande élévation de pensée, et d'un style à la fois solide et pittoresque, nous entraine bien loin du persiflage de Voltaire. C'est un rationalisme qui commence à s'inquiéter de ses négations, qui s'interroge et qui laisse Dieu « lui parler au cœur >». Le succès en fut immense, (ît ramena sinon à la religion, du moins à la religiosité, bien des âmes qui « cherchaient en gémissant ». — Emile peut maintenant affronter seul la société. Sa santé physique et morale le met à l'abri de la contagion. Mais Rousseau veut qu'il considère la campagne comme le séjour le plus propre à satisfaire ses goûts naturels et à entretenir sa vertu. Il trace donc le plan de vie pour un homme riche, un des plus ravissants morceaux du livre (2). — V. Il s'agit enfin de marier Emile. On a élevé une jeune fille, Sophie dans les mêmes principes que lui. Ils se rencontrent, s'aiment et s'épousent. Le précepteur reste dans la maison, pour faire l'éducation de leurs enfants. C'est dans ce livre V que se trouve le célèbre passage sur les Voyages à pied'{3).
Cette rapide analyse suffit à montrer le fort et le faible du système. Rousseau a raison de protester contre l'abus de la contrainte dans l'éducation morale et de la mémoire livresque dans l'instruction. Il est d'accord avec Rabelais et avec Montaigne, sur la nécessité de l'expérience, de la conversation, des leçons de choses, des exercices physiques, etc. Mais il a tort de croire que le précepteur sera ainsi maître absolu d'une jeune âme, et surtout d'affirmei que cette àme d'enfant ne peut avoir que de bons instincts qu'i! suffit de préserver et d'amener à leur maturité naturelle. Là esi l'utopie. La vertu s'apprend. C'est la faiblesse de l'homme de ne
(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 728, 735.
(2) Morceaux choisis, l""" cycle, p. .S31.
(3) Morceaux choisis, 2» cycle, p. 703.
pas la pratiquer d'instinct; c'est son honneur d'être propre à la goûter.
Les Confessions (écrites de 1765 à 1770, publiées en 1788). — Dans cet ouvrage étrange, où l'excellent et l'exquis, et parfois Ife sublime, se mêlent sans cesse à la déclamation et au cynisme, Rousseau entreprend de raconter sa vie, depuis sa naissance jusqu'en 1766, année où il quitta l'île de Saint-Pierre. D'après le titre, on serait en droit d'attendre tout autre chose que cette apologie exaltée et haineuse. Mais il faut lui pardonner ses mensonges et ses sophismes, en songeant qu'il écrit les Confessions au moment le plus malheureux de sa vie. 11 a le délire de la persécution ; il erre, en vagabond, de Suisse en Angleterre, de Normandie en Dauphiné. Et puis, ce livre est le premier chef-d'œuvre de cette littérature personnelle qui "devait s'épanouir avec le romantisme (l).
Aux Confessions, il faut rattacher les Rêveries du promeneur solitaire, écrites par Rousseau pendant son dernier séjour à Paris. Les descriptions en sont charmantes (2).
Sa Correspondance, assez considérable, n'a pas Tintérêt des lettres de Voltaire, d'abord parce qu'elle ne nous apprend rien, ou à peu près, que nous ne connaissions déjà par ses autres ouvrages (et c'est là, en général, l'inconvénient des Lettres de tous ces écrivains personnels)-, et surtout parce que Rousseau n'écrit guère de premier jet; il médite, il retouche. Aussi ses plus belles lettres sont-elles de véritables ouvrages : les Lettres à M. de Maiesherbes, par exemple, où il explique son caractère et son génie, admirable complément des Confessions; ou la Lettre à Voltaire sur la Providence, chapitre de philosophie. Il faut citer aussi sa lettre au prince Beloselski, sur sa vieillesse (3).
, , La philosophie de Rousseau. — Par l'analyse des ouvrages, 'on a déjà pu juger à quel point la philosophie de Rousseau différait de celle des encyclopédistes et de Voltaire. Résumons-la en quelques mots : 1° Elle est fondée sur le sentiment. Rousseau s'adresse de nouveau à ces « raisons du cœur que la raison ne connaît pas » , abandonnées et raillées par le dixhuitième siècle. — 2° Rousseau constate comme Pascal, que l'homme est mauvais. Mais tandis que Pascal attribuait cette malignité au péché originel, et croyait que la grâce seule peut nous sauver, Rousseau, qui est sur ce point antichrétîen, croit l'homme bon par nature, et corrompu par la so-
,fl (1) Morceaux choisis, l*' cycle, p. 324; 2« cycle, p. 712, 750.
(2) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 721.
(3) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 719.
ciété. — 3^ Aussi se sépare-t-il radicalement de Voltaire, en ce qu'il ne croit pas à l'efficacité du progrès, surtout du progrès matériel tel que l'entend le philosophe de P'erney. Ce luxe, ces arts, ces sciences, il les maudit; il voudrait ramener l'homme non pas à l'état sauvage, mais à la vie simple et naturelle. — 4° Son déisme est plus profond et plus conséquent que celui de Voltaire. Il ne se permet jamais de sarcasmes à l'égard du christianisme, en qui il reconnaît la forme la plus haute, sinon exclusive, de la religiosité chez les modernes . Il sent Dieu par le cœur, et il y ramène par le sentiment.
Bref, malgré la part d'erreurs et de contradictions que renferme cette philosophie, on ne peut s'empêcher d'éprouver de la sympathie et du respect pour l'homme qui l'a exposée avec tant d'éloquence et défendue contre tant d'ennemis.
Le style de Rousseau. — Son romantisme. — Ce n'est plus la clarté de Voltaire ; mais ce n'est pas non plus sa sécheresse élégante. Rousseau écrit dans une langue mêlée, inégale ; sa syntaxe est souvent lourde et pénible ; sa phrase sent la rhétorique, la déclamation, l'emphase. Mais il a fait rentrer dans notre littérature Viéloqu^nce et le pittoresque. Lisez à haute voix la prosopopée de Fabricius, la seconde partie du Discours sur l'inégalité, la profession de foi du vicaire savoyard, les lettres à M. de Malesherbes : quelle harmonie, quelle ampleur, quel isthme ! Lisez la promenade sur le lac {Nouvelle Héloïse'*, les vendanges à Clarens (trf.), le lever du soleil (Emile), les voyages à pied (Emile), le plan de vie pour un homme riche (Emile), et surtout les Confessions, le séjour aux Charmettes, les promenades dans la forêt de Montmorency, la description de l'île de Bienne : quel charme et quelle vérité! quelle variété dans la couleur! quelle fraîcheur et quel sens du mystère ! Rousseau nous a rendu une âme pour sentir et des yeux pour voir.
Ainsi, novateur hardi en politique, réformateur en pédagogie, « inventeur » de la littérature personnelle, où le moi s'étale et s'exaspère, profondément religieux, sentimental, éloquent, pittoresque, — Rousseau devait exercer une influence prodigieuse. Il est vraiment notre ancêtre. Et
Goethe avait raison de dire : « Avec Voltaire, c'est un monde qui finit; avec Rousseau, c'est un monde qui commence. »