V. — Les Originels et la Définition du Romantisme
Mais, pendant que la littérature, et particulièrement la poésie, se traînait dans l'ornière pseudo-classique, un grand mouvement de rénovation et de renaissance s'était annoncé, avec Chateaubriand et M™^ de Staël. Nous ne voulons, dans ce chapitre, qu'en indiquer les origines et en essayer la définition.
Origines françaises du Romantisme. — Au dix-huitième, siècle, J.-J. Rousseau est déjà romantique par deux caractères : il fait de la littérature individuelle, et il décrit subjectivement la nature. De plus, il réintègre l'éloquence et le rythme dans la prose française. Diderot, lui aussi, Q^i personnel ; il prêche la liberté à outrance dans tous les genres, et dans sa théorie du drame il demande le mélange du comique et du tragique. Son plus illustre disciple, Sébastien Mercier (1740-1814), publie en 1773 un Essai sur l'art dramatique, qui contient tout l'essentiel de la préface de Cromwell.
Origines étrangères du Romantisme. —Du jour où Ducis adapta, et pourtant avec quelle timidité ! des drames de Shakespeare, le public français comprit qu'il y avait autre chose que la tragédie et la comédie classiques. Du jour surtout où l'on traduisit (1778) le Werther de Gœthe, les Nuits du poète anglais Young (1769), et où le mélodrame imita Schiller, le
goût classique fut inquiété et un goût plus large se forma. Mais, de tous les ouvrages étrangers, ceux qui eurent sur r imagination française et européenne l'influence la plusprolonde, sont les singulières compositions que l'Écossais Macpherson (1738-1796) publia en 1762 et 1763, et qui furent immédiatement traduites dans toutes les langues : Fingal et Tèmora. C'était, soi-disant, une adaptation en prose anglaise de poèmes écrits aii troisième siècle de notre ère par le barde gaélique Ossian. Nous n'avons pas à discuter ici leur authenticité; Macpherson a bien retrouvé quelques fragments anciens, mais il les a disposés et développés à sa fantaisie. La seule question importante est la question défait. Vrai ou faux, cet Ossian a ébranlé et retourné, en quelque sorte, Timagination de la fin du dix-huitième siècle. Les plus grands esprits, comme Gœthe, M™« de Staël, Herder, en ont parlé avec enthousiasme. C'était, à tort ou à raison, une nouvelle source de sensations poétiques.
Éléments essentiels du Romantisme. — On a donné du romantisme les définitions les plus diverses.
^Ime (ie Staël, dans sa Littérature (1800), dit : « La littérature des anciens est chez les modernes une littérature transplantée ; la littérature romantique ou chevaleresque est chez nous indigène, et c'est notre religion et nos institutions qui l'ont fait éclore. » Ainsi, pour elle, c'était revenir à l'inspiration chrétienne et nationale.
Stendhal, dans Racine et Shakespeare (1823), écrit : « Le romanticisme est l'art de présenter aux peuples les œuvres littéraires qui, dans l'état actuel de leurs habitudes et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible. Le classicisme, au contraire, leur présente la littérature qui donnait le plus grand plaisir à leurs arrièregrands-pères. »
Guiraud, dans la Muse française (1820) : « Nos pensées ont été fortement refoulées en nous-mêmes : aussi la littérature sera plus intime : elle nous révélera des secrètes parties du cœur que lui auront découvertes les grandes secousses de la Révolution; elle exprimera les sentiments, les passions (^ui l'auront déchiré ; elle nous donnera enfiti de la poésie, car le Des Granges. — Littérature. 2'/
738 LlTTÉftATURË FRAJsÇÂlSË
malheur est, de toutes les inspirations poétiques, la plus féconde. »
Lamartine écrit dans la préface des Méditations (1849) : « Je suis le premier qui ai fait descendre la poésie du Parnasse, et qui ai donné à ce qu'on nommait la Muse, au lieu d'une lyre à sept cordes de convention, les fibres mêmes du cœur de l'homme, touchées et émues par les innombrables frissons de l'âme et de la nature. »
Nous pouvons essayer, après des définitions si diverses, de rassembler les traits essentiels du romantisme français.
1° On renonce à l'imitation des anciens (dont il est vrai qu'on avait désormais tiré toute la psychologie assimilable; on y reviendra, mais avec la poésie jo/as^zg-we et archéologique d'un Leconte de Lisle).
2» On abandonne la mythologie ; on retourne au merveilleux chrétien, ou simplement à la religiosité et au pan- Ihéisme.
3« A l'imitation des anciens, on substitue l'imitation des littératures étrangères, surtout de celles du Nord, qui nous apprennent la liberté dans l'art, et la puissance de V imagination.
4*5 C'est V imagination^ en effet, qui devient la faculté dominante pour la littérature objective, et la sensibilité^ pour la littérature subjective; — la raison n'est plus à la mode.
5° On puisera ses sujets dans l'histoire moderne, ou dans la nature extérieure, ou dans son propre cœur : couleur locale, réalisme transformé par l'art, impressions et sensations.
6° Le poète reste seul juge de son inspiration et de son art : sa littérature est toute personnelle, individuelle. Il vaut ce que vaut son moi. 11 n'a pas à tenir compte de la vraisemblance ou de là vérité générale ; ses passions à lui, sa façon de voir et de sentir la nature, etc., sont légitimes.
l"" Plus de genres déterminés, plus de poétique, ni de rliétorique. La poésie choisira sa forme librement; le drame fondra les disparates de la tragédie et de la comédie ; le roman sera historique, social, ' extravagant.
TAliLEAU GIÎNKRAT, OU DIX-NIilJVlÈMR Sll'.f.LK 739
Ro Le style aura la même liberté. L'écrivain se fera à lui même, en dehors de toutes les autorités grammaticales et académiques, son vocabulaire, sa syntaxe. En versification, il reprendra certaines licences proscrites par Malherbe.
Tels sont les caractères généraux du romantisme. Au fond, ils se ramènent tous à un seul : littérature individuelle et affranchie de toute tradition comme de toute règle. — En étudiant Chateaubriand, Hugo, Lamartine, etc., nous verrons mieux se préciser et se différencier ces éléments (1).
VL — Le Réalisme*
Par réaction contre le romantisme, se développe, à partir de 1850 environ, le réalisme, qui devient plus tard le naturalisme,
1° Au subjectivisme, à V individualisme, au moi, du romantisme se substituent : Vobjectivisme, V impersonnalité de l'artiste. — Sur ce point, le réalisme est un retour à l'esprit classique.
2« Mais, tandis que le classicisme s'en tient à la nature psychologique, générale et choisie,, le réalisme observe et reproduit la nature entière, extérieure ou intime, telle qu'elle se présente, et sans rien en retrancher. Le réalisme est documenté et intégral.
3^ Le réalisme n'est pas esthétique, il est scientifique; il ne se propose aucune thèse ; il est essentiellement amoral et \ndiffêrent.
Le réalisme se trouve en contradiction avec ses principes, en proportion même du talent de l'écrivain. De deux choses l'une : ou bien le poète et le romancier font de la photographie, auquel cas ils ne comptent point; ou bien ils sont des artistes, et ils déforment le réel pour le réorganiser. Le plus célèbre des naturalistes, Ém. Zola, définit son art : La nature vue à travers un tempéramenF. ^/itut aO^^ ^t/lA^^''^
et la discussion du romanlism ojr notre Presse littârqirc saim
(1) Sur la définition et la discussion du romanlismc par les contemporfuns, de iH\b h m^O voir notre Presse litt^rmrr saim (a Bestauration,