IV. — ]\isard (1806-f 888> Critiques universitaires
Rédacteur au Journal des Débats, puis au National, Désiré Nisard devint, en 1835, maître de conférences à l'Écoie nor-
1 Morceaux choisis, 2" cycle, p. HS3.
maie supérieure ; en 1844, professeur d'éloquence latine au Collège de France ; en 1852, professeur d'éloquence française à laSorbonne; en 1857, directeur de l'Ecole normale. 11 se distingua, dès 1833, par une vive opposition contre le romantisme ; c'est cette année-là qu'il publia dans le National un manifeste célèbre contre la littérature facile. Il continua cette campagne dans ses Études sur les poètes latins de la décadence {2 vol., 1834), ouvrage piquant, plein d'allusions malignes contre les contemporains (voyez particulièrement l'étude sur Lucain, dirigée contre Victor Hugo). Il publia ensuite dans les grandes revues de. nombreux articles sur les littératures française ou étrangères (réunis depuis en plusieurs volumes) et il dirigea la Collection des auteurs latins avec traduction française (Didot).
Mais le titre le plus remarquable de Nisard, c'est son Histoire de la littérature française (4 vol., 1861) (1). Il est difficile de trouver un ouvrage qui soit en plus complète opposition, par les théories, p*r la méthode et par le style, avec les articles de Sainte-Beuve. Tandis que celui-ci étudie séparément chaque écrivain, et s'efforce de se plier à sa nature d'esprit, afin de l'expliquer et de le faire goûter en l-ui-même, Nisard soumet tout le développement de notre littérature à une loi. Il définit ainsi sa critique : « Elle s'est fait un idéal de l'esprit humain dans les livres; elle s'en est fait un du génie particulier de la France, un autre do sa langue ; elle met chaque auteur et chaque livre en regard de ce triple idéal. Elle note ce qui s'en rapproche : voilà le bon ; ce qui s'en éloigne : voilà le mauvais. » Quel est donc cet idéal ? « C'est l'expression de vérités générales dans un langage parfait, c'est-à-dire parfaitement conforme au génie du pays qui le parle, et à l'esprit humain. » Nisard considère le dix-septième siècle comme le point culminant, ou plutôt comme le plateau très élevé, où conduisent d'abord par une suite de degrés inégaux le moyen âge et le seizième siècle, et d'où l'on redescend, par le dix-huitième siècle, jusqu'à nous. — De là plusieurs défauts. D'abord, c'est un système, beaucoup plus qu'une méthode. 11" est convenu d'avance que
(1) Morceaux choisis, l*"" ryclf. p. r)09; 2* cycle, p. 1139.
tel écrivain, selon qu'il appartient ou n'appartient pas au dix- septième siècle, exprime ou n'exprime pas « des vérités générales dans un stjde définitif ». Aussi, Nisard exécute-l-il avec une regrettable rapidité le moyen âge et le seizième siècle. Le moyen âge, il le connaît mal ; il ne veut pas le connaître ; il ne semble pas se douter que l'ancienne langue française, celle d'un Chrétien de Troyes ou d'un Villehardouin, est en soi aussi parfaite que celle du dix-septième siècle. Au seizième, il n'accorde quelque estime qu'à Montaigne, et encore dans la mesure où l'auteur des Essais annonce Pascal ou La Bruyère. Quant à Ronsard, Nisard ne fait que commenter à son endroit le jugement de Boileau, qui s'adapte si bien à son système, et cela avec un entêtement et une légèreté inexcusables trente ans après les travaux de Sainte-Beuve. Pour le dix-huitième siècle, Nisard, élargissant tout de même un peu sa thèse, admet qu'il y a, à côté des perles^ des gains. Il arrive à classer d'une façon presque équitable les Voltaire, les Rousseau, les Buffon, les Chénier. — Un autre défaut du livre, c'est la part vraiment trop réduite faite à l'histoire et aux influences sociales. Sans doute, le grand écrivain s(^ distingue et s'élève par son génie ; mais encore tient-il à son temps, non pas seulement comme un numéro dans une série, mais par son individualité. — Enfin, il résulte de ce système que Nisard adopte un ton tranchant, doctoral, impérieux, qui semble laisser peu de place aux opinions d'autrui. A lire son livre, on se sent trop un écolier sous la férule d'un maître. C'est le dogmatisme en face du scepticisme de Sainte-Beuve.
Mais aussi, que de chapitres vraiment admirables sur Corneille, Racine, Pascal, Molière, Bossuet, bref sur tous ceux qui peuvent s'expliquer par eux-mêmes, se détacher presque de leur temps, au moins dans leurs chefs-d'œuvre, et entrer dans Vabsolu ! Là, Nisard prouve une intelligence supérieure des qualités proprement nationales ; il s'en établit le défenseur contre toutes les altérations internes ou externes ; il se défie des littératures étrangères propres à dénaturer notre esprit. Bref, il manque de sens historique et (le curiosité; mais il a laissé un monument durable, parce (j[u' il pense et qu'il- apprend à penser.
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Parmi les critiques universitaires, plus ou moins disciples de Villemain, Sainte-Beuve, Nisard, Tâine et Renan, signalons : -^ Constant Martha (1820-1895), professeur à la Sorbonne, dont les études sur le Poème de Lucrèce, les Moralistes sous l'Empire romain, la Délicatesse dans l'art, restent des modèles achevés du plus lin humanisme français: — Gaston BoiSsier (1823-1906), professeur au Collège de France, qui a témoigné à la fois d'une érudition très sûre, et d'un grand charme de style, dans Cicéron et ses amis, la Religion romaine, V Opposition sous les Césars^ etc. ; — OcT. Gréard (1828-1907), recteur de l'Université de Paris, qui a étudié de préférence les questions pédagogiques (i/"^° de Maintenon; l'Éducation des femmes par les femmes).
Gaston Paris (1839-1903), professeur au Collège de France, a été pendant de longues années le maître des études romanes. Il a écrit l'Histoire poétique de Charlemagne, et une Histoire de la littérature au moyen âge, et il a réuni en trois volumes quelques-uns de ses nombreux articles publiés dans le Journal des Savants. Mais il a surtout donné dans son enseignement la mesure de sa vaste intelligence et de sa rigoureuse érudition : tous les romanistes actuels des Universités françaises et étrangères ont été ses disciples.