PORTRAIT DE ROSTAND
D'après une photographie de Dornac.
(1) Cf. p. 93.
nait 1;) main h Victor Hugo, celui de Marion Delorme et de Buy B.as, au Corneille de Don Sanche d'Aragon, et aux burlesques du temps de Louis XIII. Puis Cyrano, pris en luiniême, était enfin le héros demandé par les romantiques, celui qui réunit le sublime et le grotesque. Ce héros, on avait cru le trouver dans Ruy Blas ; mais un laquais n'est pas, en soi, grotesque, — ni l'amant transi de la reine d'Espagne, sublime. Au con*^^raire, Cyrano est bien d'abord un burlesque et un grotesque. Il l'est, physiquement, plus que personne. Son nez « qui d'un quart d'heure en tout lieu le précède », et qui le désigne aux quolibets, le voué fatalement, plus qu'un Don Quichotte ou un Falstaff, au ridicule. Burlesque, il l'est encore par son tour d'esprit et d'imagination ; il est l'auteur du Voyage dans la lune; il appartient à ce groupe « Louis XIII » qui évoque le souvenir des estampes de Callot et des « truanderies » de Téniers. S'il n'ètùit que cela. Cyrano ferait rire, puis fatiguerait : il irait rejoindre les Saint-Amand, les Faret, les Scarron. Mais il est quelque chose déplus. Dans ce grotesque, il y a un héroïque et romanesque martyr d'amour et un précieux raffiné. On le raillait d'abord, il touche maintenant. Plein d'une tendresse contenue, toujours prêt à se déclarer, toujours retenu par le sentiment de son ridicule, il sert les amours d'un bellâtre avec Roxane qu'il adore ; il prête généreusement son esprit et son cœur à ce rival. Il n'avoue sa passion que mourant, quand il est sûr de ne plus entendre la réponse. — Le public français se plut à se reconnaître en Cyrano. Brave, spirituel, éloquent, il est une synthèse de nos qualités nationales. Il incarne aussi nos plus séduisants défauts : son courage devient volontiers forfanterie ; sa générosité, don-quichottisme ; son éloquence, gasconnades. Enfin l'allure vWe et la variété de l'action, l'habileté de l'intr.gue, la moralité vibrante du sujet, l'incomparable intens'ié du style, tout contribue à faire de Cyrano une œuvre '; haï mante et durable.
En 1900, M. Rostand a donné V Aiglon, qui réussi; brillamment. C'est un tour de force d'avoir fait tenir en ces six actes toute l'histoire du jeune duc de Reichstadt. La poésie y prend un tour de plus en plus pittoresque. Tout y est concret. Tout symbole s'incarne en un être vivant. Toute idée
devient visible en un objet bien choisi. Songez aux petits soldats de bois que Flambeau, sort de ses poches, aux bibelots impériaux qu'il déballe devant les yeux émerveillés du duc; au petit chapeau^ posé sur la table, hypnotisant dans l'ombre Metternich; à l'uniforme de grenadier que Flambeau cache sous sa livrée ; à la vision du champ de bataille de Wagram, otc. Dans le livre, l'impression que donne V Aiglon est un peu confuse; à la scène, on en sent la vie et la poésie. — Enfin, M. Rostand a fait représenter Chantecler, pièce fantaisiste et symbolique, qui ne semble pas avoir répondu à la longue impatience du public, mais qui, à la lecture, révèle une merveilleuse originalité de fond et de forme.