Les Roman.s antiques
Rappelons qu^un classement conventionnel des épopées du moyen âge range les romans antiques dans un troisième cycle (dont les deux premiers seraient celui de France et celui de Bretagne), que l'on intitule : cycle troyen ou de Borne la Grant. C'est la division donnée, au treizième siècle, par Jean Bodel :
Ne sont que trois matières à nul homme entendant, De France, de Bretagne et de Rome la Grant.
Mais nous avons dit, et nous répétons, que cette classification est aussi inexacte que possible. îl n'y a û! épopées que les chansons de geste; la matière de Bretagne et l'antiquité n'ont fourni que des romans (1).
Sources et esprit des romans antiques. — Les trouvères, du moins jusqu'au onzième siècle, s'inspiraient des traditions historiques nationales et religieuses. Leurs chansons, sans cesse développées et remaniées, intéressaient moins par les mœurs et les passions, que par les aventures, auxquelles le recul du temps donnait de jour en jour plus de mystère et de grandeur.
Or, les clercs connaissaient toute une mine féconde d'aventures plus lointaines encore, et dignes de piquer la curiosité des auditeurs par la nouveauté des paysages, des héros et des situations : c'était l'épopée grecque et latine. Mais ils ne traduisirent pas fidèlement, ils n'imitèrent même pas directement Homère, Virgile, Stace, ou des historiens comme Quinte-Curce. Les œuvres antiques avaient suscité, dans le monde gréco-byzantin, des adaptations et des transpositions
(1) Voir la définition du mot Boman, p. 53
Des Granges. — Littérature. 3
singulières : c*est à ces compilations que puisèrent les clercs dîi moyen âge. Aussi ne faut-il leur demander aucune couleur locale. Déjà transformés et altérés à Alexandrie et à Byzance, les héros antiques deviennent, au treizième siècle, des chevaliers français, comme on le verra dans les analyses qui suivent.
Si l'on cherche à s'ei^pliquer ces anachronismes vraiment enfantins, on peut dire d'abord qu'il y a quelque chose de voulu : les clercs savent qu'ils s'adressent à des gens peu lettrés, qui n'ont jamais lu et ne liront jamais les œuvres anciennes, et au goût desquels ils doivent s'accommoder. Or, ces chevaliers et ces dames ne connaissent que la guerre et l'amour, et selon certains rites et usages hors desquels il n'est que félonie ou discourtoisie. t)e plus, n'oublions jamais, quand nous voulons expliquer la position du moyen âge à l'égard de Tantiquité, qu'il y avait eu brusque et longue rupture de la tradition : pour ces Barbares et ces chrétiens, il y a impossibilité réelle à pénétrer dans les sentiments et dans la civilisation de la Grèce et de Rome. L'exploit, interprété et commenté à la moderne ; la leçon morale, détachée de l'ensemble des idées païennes et maladroitement ramenée au christianisme : voilà tout ce qu'ils ont saisi. Il fallut à l'esprit français plusieurs siècles de tâtonnements et les leçons de l'Italie (où la tradition s'était moins complètement rompue), pbui* arriver, au seizième siècle, à l'intelligence à la fois historique et huniaine de l'antiquité.
Le Roman d'Alexandre. — Ce poème de vingt mille vers alexandrim (1), attribué a deux auteurs, Lambert Le Tort ot Alexandre de Bernay, a pour source principale un roman grec, écrit à Alexandrie vers lé deuxième siècle de notre ère, attribué à Callisthènes (2), et dont diverses traductions ou adaptations latines étaient fort répandues en France et en Allemagne. L'auteur de cet ouvrage en avait puisé les éléments essentiels dans l'historien latin Oiiinte-Curce, mais il y avait mêlé toutes sortes de fables Orientales.
(1) Le vers de douze syllabes aurait ('lé appelé alexandrin depuis son empibî dans le Rorndti d Alexandre.
(2) GâllistBènès est un historien ^c, mort en 828 av^ J.-Ci, qui aCéoihpagna Alexandre dans sa campagne d'Asie et paya de la vie sa franchise. Sous son nom, on publia, au moyen âge, une histoire d'Alexandre, connue sous le titre d'Histoire du paeudo-Catliathènes,
LITTKHATIIHK SAVANTE ET ALLÉGOKlQlJK (H
Le récit coinnience avec la naissance d'Alexandix! ; — son éducation par Aristote; — le dressage de Bucôphale. — Entouré de ses douze pairs, Alexandre fait la guerre au roi de Césalre (Césarée), Nicolas; puis il attaque h^ roi de Perse, Darius; là, série de marches et de batailles, où l'histoire est assez fidèlement suivie, mais où les mœurs sont tout à fait modernes. — Nous arrivons ensuite à la partie la plus singulière et la plus originale du roman : la description de l'Inde dont la faune et la flor«- fantastiques nous réservent plus d'une surprise. Alexandre descend au fond de la mer dans une cloche de verre, et mQPte d^ns les airs au myyen d'une nacelle de bois conduite par des griffons. — On revient à l'histoire, et, à travers une quantité d'épisodes rem?irquables, on va jusqu'çi la mort d'Alexandre, qui est empoisoiiné par deux traîtres.
Ce poème fut continué et créa toute que série d'autres ouvrées. Alexandre jouit au moyen âge de la plus grande célébrité. « Le trait distinctif de ces romans, dit G, Paris, est d'exalter en Alçjçaridreles vertus chevaleresques les plus à la mode au douzième siècle, et par-dessus tout la largesse, chère entre toutes aux trouvères et jongleurs (1). »
Le Roman de Troie. — Ce roman a pour auteur Benoît de Sainte- More (2), qui le dédia, vers la fin du douzième çiècle, à Aliénor de Guienne, reine d'Angleterre. Il est en octosyllabes rimes, et comprend environ trente mille vers. C'est le mieux écrit et le plus célèbre des romans antiques. L'auteur n'a point suivi V Iliade ni VOdyssée. 11 a pris pour modèles deux ouvrages apocryphes : V Histoire de la ruine de Troie, attribuée à Darès le Phrygien, et le Journal de la guerre de Troie, par Dictys de Crète (3j.
Benoît de Sainte-More reprend les événements à la conquête de la toison d'or par Jason ; puis il raconte le premier siège de Troie et la mort de Laomédon, l'enlèvement d'Hélène et le second siège. 11 est impossible de donner ici une analyse, même abrégée, des événements de tout genre, des épisodes guerriers, courtois, galants, que comporte cet immense poème. Non seulement le siège et la prise de Troie par 1(}S Grecs y sont racontés avec d'innombrables digressions, mais encore le poète narre les retours de tous les héros, Ajax, Diomède, Agamemnon, Ulysse, Pyrrhus. C'est une véritable encyclopédie gréco-troyenpe.
(1) G. Paris, Histoire de la littérature au moyen âge, % itU.
(2) Ou ne sait si ce Benoît de Sainte-More est le même qui vefsifla, pçur Henri II (l'Angleterre, Ift Chronique des ducs de Normandie, en quarante mille vers.
(3) On ne connaît de ces deux ouvrages que des abrégés latins. Le moyen Age était persuadé que Darès et Dictys avaient douné, avant Homère, des relations historiques et contradictoires des événemepls, auxquels ils ne mêlent jamais l'intervention des dieux.
68 LITTÉKATURE FRANÇAISE
Les rôles de femmes y sont intéressants : Médée, Andromaque, Polyxène. Parmi les guerriers, Hector a toutes les préférences de l'auteur; il est le type du parfait chevalier. D'ailleurs, Benoît accepte la légende suivant laquelle les Francs sont les descendants de Francus, fils d'Hector (ce sujet sera repris au seizième siècle, par Jean Le Maire dans ses Illustrations des Gaules^ et par Ronsard da-ns sa Franciade).
Ce roman eut un prodigieux succès en France et à l'étranger (1).
Le Roman d'Énéas. — Peut-être faut-il attribuer au même auteur cet Énéas, assez adroite mais trop courtoise adaptation de YÉnéide de Virgile. Le poète a fait preuve d'invention en créant presque entièrement le caractère ^et le rôle de Lavinie, fille du roi Latinus et fiancée d'Énée. Dans ce poème, il y a place pour le merveilleux, qui était entièrement éliminé du Roman de Troie.
Le Roman de Thébes. — Cet ouvrage comprend dix mille vers octosyllabiques. On l'a encore attribué, sans preuves certaines, à Benoit de Sainte-More. — Les sources de l'auteur sont des résumés de l'histoire d'Œdipe et de la Thébaïdeôe Stace; il ne paraît avoir eu sous les yeux aucune des œuvres originales grecques ou latines.
Le poème commence par les aventures d'OEdipe, depuis son enfance jusqu'à son exil. Puis vient le récit détaillé et surchargé de la lutte entre Étéocle et Polynice : tout se termine par les funérailles des deux frères encore ennemis dans la mort. Parmi les personnages de chevaliers qui se distinguent, il faut citer : Tydée, duc de Calidon; Adraste, le roi de Grèce; Capanée, le guerrier brutal et impie; ei parmi les femmes, Argia, femme de Polynice; Antigone et Ismène, filles d'Œdipe; Salemandre, fille de Daire le Koux, type de l'amour résigné.
La réputation de ce roman égala celle du Roman de Troie; on en possède plusieurs remaniements en prose.
l. — La poésie allégorique. Le Roman de la Rose.
L'allégorie est un procédé fort à la mode au moyen âge; c'est à tort qu'on en attribue parfois le premier emploi aux auteurs du Roman de la Rose. Ceux-ci n'ont fait qu'en consacrer et en autoriser l'usage par une œuvre remarquable.
L'allégorie fait agir et parler, comme des personnes vi-
(1) Lire dans la Chrestomathie, de M. L. Clédat, p. 160, l'entrevue d'Hector et d' Andromaque.