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I. — Le Roman de Renart

Les fables au moyen âge. — Le moyen âge a manifesté un croût tout particulier pour l'apologue. Il cherchait en effet, dans les ouvrages de l'antiquité, des leçons de morale pratique ; et l'apologue, entre tous les genres, lui offrait la plus riche moisson d'exemples (1).

Le premier recueil de fables écrites en français et en vers est celui de Marie de France, qui, au douzième siècle, tra-

(1) Très nombreux sont les recueils latins où les écrivains français, du onzième au quinzième siècle, ont puisé les sujets de leurs fables. Les principaux sont celui d'Avianus (auteur latin qui a probablement vécu au quatrième siècle ap. J.-C), et qui a laissé quarante-deux fables en distiques élégiaques, — et celui qui porte le titre de Romulus, comprenant dans sa forme la plus complète environ quatre-vingts fables, en prose latine, adaptées d'Ksope, de Phèdre et de l'Inde.

duisit un Romulus anglais attribué au roi Alfred. Ce recueil porte le titre d'Ysopet (dérivé du mot Ésope). On possède plusieurs autres Ysopets (1).

En dehors des fables transmises par l'antiquité, il en circulait une foule dans la tradition populaire. Ces Contes d'animaux * diffèrent de l'apologue, selon G. Paris, en ce qu'ils ne se proposent aucun but moral;, mais, reposant sur une observation sympathique et gaie des mœurs de certaines bèteg, ils leur attribuent, pour exciter le rire, les aventures qui conviennent à leur caractère supposé et .à leurs habitudes connues (2) ».

Les sources du Uornsm de Renart. — Les contes d'animaux, auxquels vinrent se joindre, en se débarrassant de leur morale, un certain nombre de fables ésopiques, formèrent par leur agglomération, probablement au douzième siècle, un(^ sorte d'épopée animale, c La grande innovation, dit Gaston Paris, est d'avoir individualisé les héros de ces récits et de leur avoir donné des noms propres : il ne s'agit plus à\n loup, d'un goupil, mais d'Isengrim et de Raganhard, avec leurs femmes Richild et Hersind (plus tard Isengrin, Renart, RiçheUt, Hersent). Autour de ces personnages, tous les épisodes se réutiissent en un seul récit vraiment épique, qui va des premières querelles des deux cpmpères à la mort d'Isengrin ou à la victoire de Renart (3). »

Les différentes branches du Roman de Renart. ~ Nous avons en français une série de branches composant l'ensemble vulgairement appelé ïe Roman de Renart Les auteurs de cette immense compilation ne nous sont pas tous connus (on cite seulement Richard de Lison, Pierre de Saint-Cloud et un

(1) Ofi peut voli* qUelqûes-ttttés de ce* faWesf m«*dl^alès dèriiS Éécits extraits des poètes et prosateurs du moijen âge, de G. P\nifi, p. 114. — Lire le Loup et l'Agneau, de Marie de France, dans Morceaux choisis, l»' cycle, p. 17.

(2) G. Paris, Littérature française du moyen âge, § 82.

(â) ID., ibid., % 84. — C'est probablement dans le Nord de la France, en Picardie, que fut écrit le premier roman de ce genre. Noos n'en possédons pas la versioTi primitive; nous pouvons nous en faire uûé idée d'après an poème latin l'/sengrinus, écrit an douzième siècle par Nivard de Gand, et d'après un poème allemand, le Reinhart Fuch<t, composé vers 1180 par Henri Le Gliche- 7,are : ce dernier n'a fait que traduire un roman français perdu*

prêtre de la Croix-en-Brie). « Mais, dit M. L. Sudre, ils ont dû être légion, et déjà au douzième siècle, surtout au treizièrae, leur nombre s'est a<:cru d'une foule d'ouvriers, qui, dignes émules des rajeunisseurs des chansons de geste, leurs contemporains, ont repris chaque épisode pour le remanier et, hélas ! trop souvent pour l'affadir et lui enlever sa valeur première (1). »

Ces multiples branches françaises peuvent se grouper en deux cycles : 1» le cycle primitif (xii« et xiii® siècles), comprenant 30 à 40 branches, d'un total de 34.000 vers. Pierre de Saint-Cloud doit être l'auteur des deux premières; 2» au quatorzième siècle, on a JRenart le Nouvel (dont l'auteur est Jakemars Giélée), et Renart le Contrefait (c'est-à-dire refait d'après l'ancien poème), et qui compte 50.000 vers. A la fin du quatorzième siècle, Eustache Deschamps y a ajouté un dernier poème de 3.000 vers. — Le tout dépasse 100.000 vers.

Les personnages. — Les principaux héros de cette « ample comédie à cent actes divers », héros qui, à travers les différentes branches, restent toujours conformes à eux-mêmes, sont : le goupil (latin vulpeculum) surnommé Renart^ nom propre devenu si célèbre que, de très bonne heure, on a délaissé le mot goupili pour désigner exclusivement l'animal par son sobriquet; le loup, hengrin; la goupille, JRicheut ou Hermeline ; \ai louve, Hersent; l'ours, Bruno; l'âne, Bernard; le blaireau, Grimbert ; le chat, Tibertj le corbeau, Tiécelin; le moineau, Drouïn; etc. Ce sont là noms propres désignant l'animal, non pas d'après un de ses caractères naturels, mais comme une personne. Le poète qui, le premier, les leur a attribués, de sa libre fantaisie, les a marqués de traits si précis, à tel point adaptés aux allures et aux mœurs de ces animaux d'après la tradition populaire, qu'ils s'imposèrent h^ ses nombreux imitateurs et successeurs. — Tous lek noms de ce premier groupe sont d'origine germanique.

Un second groupe porte des noms français et symboliques, tirés de la nature ou du physique des animaux : le lion, Noble; la lionne, Fière ou Orgueilleuse ; le coq, Chantecler; le

(1) Histoire de la littérature française, Paris, Colin, i896, t. II, cliap, 1< p» 15 [les Bomans du Renard, par L. Sudre).

lîévre, Couart; le taureau, Bruiant; le mouton, Belin; le rat, Pelé; le limaçon, Tardif; les poules, Blanche, Noire, Houssotte; etc.

Analyse de « Renart ». — Tous ces personnages reparaissent dans les nombreux épisodes du roman; de là une sorte d'unité dans cet ensemble si touffu.

L'histoire commence à la naissance de Honart et d'Isengrin. —

Après avoir été

~ chassés du Paradis terrestre, Adam et Eve ont roru de Dieu une baguette, au moyen de laquelle ils peuvent, en frappant la mer, obtenir ce qu'ils désirent. Adam fait sortir des flots des animaux utiles; Eve, des animaux nuisibles :

c'est ainsi qu'Isengrin et Renart lui doivent la vie.

Bientôt Renart devient le principal héros du poème.

Renart s'en prend d'abord à des animaux plus faibles que lui ; il est berné et dupé par chacun d'eux. Chantecler, saisi et emporté par Renart, conseille à son ravisseur de répliquer aux injures des paysans : Renart ouvre la bouche, et le coq s'envole ; la mésange, sous prétexte de donner le baiser de paix à Renart, lui jette dans la bouche de la mousse et des feuilles ; Tiécelin, le corbeau, laisse tomber le fromage qu'il tenait entre ses pattes, mais échappe luimême à une nouvelle ruse du goupil (l); Tibert, le chat, fait tomber Renart dans un piège où celui-ci comptait le prendre.

Uesprit du roman est bien la revanche des petits sur les puissants ; car si Renart est vaincu par le coq, la mésange, le corbeau et le chat, il va triompher lui-môme du loup, de l'ours, du lion, etc. Les principaux épisodes de la lutte entre Renart et Isengrin sont les suivants : — Renart, pour se venger d'Isengrin qui a dévoré un gros morceau de lard dont il espérait faire son profit, l'emmène dans un cellier, où il l'enivre ; Isengrin se met à parler et à chanter si fort, qu'il est surpris et battu. — Renart, apercevant

Renart implorant le pardon de Noble

> Comment les deux os (armées) doivent à jouster

(combattre) et Renars descent contre le roi et li

crie merci. »

D'après une miniature de la fin du xiii" siècle, tirée d'un manuscrit du Roman de Renart.

(1) Morceaux choisis, l*' cycle, p. 20.

une charrette chargée de poissons, en particulier d'anguilles, se couche au bord de la route et contrefait le mort; le conducteur de la charrette le ramasse pour vendre sa peau, et le dépose sur les paniers. Renart, tout doucement, se passe au cou plusieurs colliers d'anguilles, saute à terre, et s'enfuit (1). Pendant qu'il fait rôtir ses anguilles en son château de Maupertuis {pertuù signifie Irou; cf. pertuisané), Isengrin vient à passer; le parfum du rôti le grise, et il demande à Renart de quelle façon il a pu se procurer un mets si excellent. C'est alors que Renart l'emmenant, le soir, sur un étang glacé, lui dit de laisser pendre sa queue dans l'eau, à travers un trou de la glace; à la queue d'Isengrin, Renart a attaché un seau, où les poissons doivent s'entasser; quand le loup sentira que le seau est devenu très lourd, il n'aura qu'à tirer à lui. Bientôt Isengrin ne peut plus faire un mouvement, car il est pris dans la glace. Arrivent des chiens et des chasseurs; un de ceux-ci, qui veut tuer le loup', dirige maladroitement son arme ; la queue dlsengrin est coupée au ras de la glace, et le malheureux s'échappe. -- Renart est au fond d'un puits et ne sait comment en sortir; arrive Isengrin, auquel Renart persuade de se placer dans l'autre seau pour venir le rejoindre en paradis; le poids d'Isengrin fait remonter Renart, et le loup reste à son tour au fond du puits, d'où il n'est tiré que pour être à demi assommé.

Dans Renart Teinturier, Renart est tombé dans une cuve pleine de couleur jaune préparée pour la teinture. Pendant sa longue'* absence, sa femme, dame Hermeline, veut se remarier avec son cousin Grimbert, le blaireau. Renart, déguisé en jongleur, assiste aux préparatifs de la noce, se fait reconnaître tout à coup, et châtie d'importance son oublieuse épouse. Isengrin et sa femme Hersent jouent leur rôle dans cet épisode amusant, mais d'une bouffonnerie exagérée, et où les animaux ne paraissent plus observés avec autant de finesse que dans les premières branches.

Le Jugement de Renart est peut-être la partie la plus célèbre de tout cet ensemble. Déjà, dans les anciennes versions, le lion Noble, malade, avait voulu faire comparaître devant lui Renart, accusé par le loup, le chat et le cerf. Renart se justifiait en disant qu'il voyageait à la recherche d'un remède pour le lion : que celui-ci s'enveloppe les épaules dans la peau du loup écorché vif, les pieds dans celle du chat, et qu'il se fasse une ceinture de la peau du cerf (cf. La Fontaine : le Lion, le Loup et le Renard). Dans le Jugement de Renart, il n'est plus question de la maladie du lion. Noble tient cour plénière. Arrive un cortège composé de Chantecler et de ses poules, Pinte, Blanche, Noire et Roussotte, qui escortent le cadavre d'une autre poule. Coupée, fraîchement tuée par Renaît. Les plaintes de dame Pinte et de Chantecler, la colère de Noble,

(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. M.

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rf3nsevelis.semeiit de dame Coupée, soid (r;i(liiiiinl)les parodies des diseour.s et des procédés de chansons de geste : c'est là que Vesprit gaulois ou bourgeois se manifeste de la façon la plus piquante (l). On envoie chercher Renart par Bruno, puis par Tibert. Ceux-ci tombent dans les pièges que leur tend le goupil, «t reviennent tout ensanglantés rendre compte au roi de leur vaine mission. Enlin, Renart, payant d'audace, se présente. Il fait humblement l'aveu de ses fautes, et demande, pour les expier, à faire un pèl<!rinage en Terre Sainte (2).

Le premier group<\, ou le premier cycle de Renart, s'achève \yA\' le Couronnement de Renart. Là, Renart est entré dans un couvent de Jacobins. Vêtu en moine, il va prédire à Noble sa fin prochaine, et lui fait sentir la nécessité de désigner son successeur. Noble, dans sa confession, avoue que Renart seul est capable de ])orter la couronne. Renart est enlin couronné; il persécute les faibles et flatte les puissants, il voyage en Palestine, en Espagne, en Italie (à Rome, il est re<;u par le Pape), en Allemagne, etc. Cette branche est une satire contre les ordres mendiants.

Au quatorzième siècle, les svUos de Renai-t sei-ont, de plus en plus, animées" d'un esprit de raillerie systématique et virulente. Cet esprit se donne libre carrière dans R«nart le Nouveau, où les animaux perdent trop souvent le caractère naturel et relativement vraisemblable qu'ils conservaient dans les premières branches : ce 'ne sont que combats, assauts, surprises, allégories obscures. — A plus forte raison, dans Renart le Contrefait, poème immense, décousu, et qui doit son succès aux allusions malignes et au pédantisme dont il est plein. Mais Renart y personnifie d'autant mieux l'esprit d'habileté, de fourberie, de résistance aux autorités, de libertinage dans tous les sens du mot; il annonce PatheUn, Panurge et Figaro.

n. — Les Fabliauju

Définition. — ■ Fabliau est la forme picarde du mot français fableuu (cf. biau et beau). Ce n'est pas au hasard que cette forme dialectale a été préférée jusqu'ici à la forme française : « c'est parce que, dit M. J. Bédier, la Picardie est la province qui paraît avoir le plus richement développé ce genre, et il est juste, en un sens, que la forme du mot conserve pour nous la marque de ce fait littéraire (3) ».

(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. U'a.

(2) Cf. le Reineke Fuchs, et l'adaptation de Goethe.

(3) J. BÉDIER, les Fabliaux, Paris, 2« éd., 1895, p< 26.

LA LITTÉRATURE BOURGEOISE ET SATIRIQUï: 81^

Le fabliau est essentiellement un conte en vers, destiné à, exciter* le rire. Mais cette définition doit être assez largement entendue; car^ parmi les fabliaux, s'il en est qui vont jusqu'au cynisme, on en trouve qui, par la sentimentalité ou la gravité du sujet, se rangeraient plutôt dans la littérature chevaleresque ou édifiante. Il nous est parvenu environ 150 fabliaux, rassemblés aUx treizième et quatorzième siècles.

Esprit des Fabliaux. — L'esprit qui anime les fabliaux n'est pas à proprement parler satirique ; c'est plutôt une raillerie joyeuse parfois excessive et trop gauloise au plus mauvais sens du mot, parfois aimable et d'une large moralité. Souvent aussi, le fabliau n'est autre chose qu'une ingénieuse intrigue, sans autre prétention que de piquer et de satisfaire la curiosité.

Mais le véritable intérêt des fabliaux est moins dans la moralité (positive ou négative) et dans l'habileté de l'intrigue, que dans l'observation directe et malicieuse des mœurs du temps (1). Nous y voirons paraître, avec leur costume, leur parler et leurs gestes, les principaux types de la société aristocratique, cléricale, bourgeoise et poptilaire. Le chevalier brutal ou courtois, le prêtre de campagne, le moine, le magistrat, le marchand, le petit propriétaire, le valet, et jusqu'au mendiant, chacun y joue son rôle au naturel. Les femmes nobles ou bourgeoises y sont nombreuses et peu sympathiques ; on leur attribue autant de malice que de légèreté. Nous reconnaissons, dans ce parti pris, un des côtés les plus fâcheux de la gauloiserie.

Par leur habile construction et par leur réalisme vivant, les fabliaux sont comparables aux farces du théâtre comique. Comme ils se sont développés surtout aux treizième et quatorzième siècles, et que la farce est surtout du quinzième, oîi a voulu établir une sorte de filiation entre les deux genres : la farce ne serait qu'un fabliau dramatisé. Cependant on ne retrouve dans le théâtre comique du quinzième siècle aucun sujet traité par les fabliaux conservés. Mais la théorie reste

(1) En tenant compte, nous l'avons dit plus haut, de certains traits de mœurs d'origine orientale, ou caractérisant les abus disparus au treizième siècle, et qui ont été maladroitement amalgamés avec des traits plus rt'<'rnts.

juste en ceci, qu'à la période de littérature narrative succède celle de la littérature dramatique. On se contente pendant longtemps d'entendre le jongleur réciter une petite historiette; ce jongleur est une sorte d'histrion; il mime les gestes des personnages, il imite leur voix, bref il joue à lui tout seul plusieurs rôles. Puis on devient plus exigeant et plus paresseux; il faut qu'on voie le décor, il faut que les rôles soient séparés, il faut que le costume et le visage les caractérisent.

Origine des Fabliaux. — Nos fabliaux sont-ils d'origine "orientale? Dans l'Inde, le bouddhisme usait volontiers décentes et de paraboles. Par Byzance, puis à la faveur du mouvement créé par les croisades, ces contes se répandirent sur l'Europe ; on en cita beaucoup dans les sermons. Mais un grand nombre de nos fabliaux appartiennent simplement, par leurs sources, à cette vaste tradition orale qu'on appelle le folk-lore (1). Les auteurs des fabliaux déclarent souvent qu'ils ont entendu raconter leur histoire en tel pays, en^tel village. Les mêmes contes se retrouvent, avec quelques variantes locales, dans plusieurs régions. Mais nous commençons aussi à nous dégager un peu, grâce surtout aux travaux et aux leçons de M. J. Bédier, de la superstition de folk-lore, et à reconnaître que bon nombre de fabliaux sont tout simplement des œuvres de clercs lettrés ou de trouvères, et qu'il est inutile d'en chercher les sources en Orient ou dans les traditions populaires (2).

Principaux Fabliaux. — Il y a, nous l'avons dit, diverses sortes de fabliaux. Nous allons en analyser quelques-uns, depuis ceux qui reposent sur un jeu de mots, une naïve méprise, jusqu'aux plus sérieux.

Le curé qui mangea des mûres. — Un curé revient d'une tournée ; il est à cheval. Passant près d'un buisson chargé de mûres, il s'arrête, et comme il ne peut atteindre les mûres, il se place debout,

(1) Folk-lore signifie littérature populaire. Le premier ouvrage célèbre en ce genre est le recueil de Contei des frères Grimm (Gœttingue, 1812). Cf. Hist. de la litt. allemande, par M. Bossert, Hachette, 190^, p. 832.

(2) Sur cette question de l'origine des fabliaux, cf. G. Paris, la Poésie au moyen âge, 2« série, Hachette, 1903, p. 75; — et J. Bkdier, les Fabliaux, .V édit., 1911.

en équilibi'e, sur la selle de son cheval. <- Je serais bien attrapé, dit-il, si quelque mauvais plaisant criait : hue! » Mais il prononce tout haut le mot hue! Le cheval détale, et le curé tombe dans le buisson.

La vieille qui graissa la patte au chevalier. — On avait dit à une pauvre vieille, à qui le seigneur avait confisqué sa vache, qu'elle devait, pour se la faire rendre, graisser la patte à l'intendant. Elle se rend au château, avec un morceau de lard, et apercevant le seigneur qui se promène les mains derrière le dos, elle s'approche doucement et lui graisse la patte...

Estula. — Ici l'équivoque est amenée par le nom d'un chien, Estula. Entendant du bruit dans son jardin, la nuit, un bourgeois envoie son fils pour appeler le chien. L'enfant crie : « Estula! » Un des deux voleurs, croyant que son complice le demande, répond : « Oui, j'y suis! » L'enfant est convaincu que le chien parle, et va chercher le curé pour l'exorciser. Quand celui-ci arrive, l'autre voleur, s'imaginant voir le premier qui apporte un mouton, dit : « J'ai un bon couteau, je vais le tuer tout de suite, de peur qu'il no crie. » Le curé épouvanté s'enfuit, laissant son surplis à un buisson (1).

Les Perdrix. — Un vilain, nommé Gombaud, a pris deux perdrix; il les donne à sa femme, pour qu'elle les fasse cuire, tandis qu'il ira inviter le curé à venir les manger avec eux. En l'absence de son mari, la femme, très gourmande, tàte aux perdrix, et finit par les manger toutes les deux. Le vilain revenu, la femme lui recommande d'aiguiser son couteau. Cependant le curé arrive, et la femme lui dit : « De perdrix, il n'y en a pas : Gombaud veut vous couper les oreilles; voyez comme il aiguise son couteau. Sauvez-vous! » Et à son mari, elle crie : « Courez! le prêtre emporte les perdrix ! » Gombaud, son couteau à la main, galope derrière le curé, qui a le temps de gagner son presbytère et de s'en fermer au verrou.

Le Vilain Mire {le Paymn Médecin). — Un vilain bat tous les jours sa femme; celle-ci cherche une occasion de se venger. Viennent à passer deux messagers : la fille du roi a une arête de poisson dans le gosier et l'on a besoin tout de suite d'un mire (médecin). La femme du vilain dit aux messagers du roi que son mari est un excellent médecin, mais qu'il n'en veut pas convenir avant qu'on l'ait roué de coups. Bien battu, et médecin malgré lui, le vilain suit les messagers à la cour. Devant la princesse, il fait des contorsions si grotesques que celle-ci. prise d'un fou rire, est délivrée de l'arête qui l'étranglait. — Dès lors, la réputation du prétendu

(1) Chrestomalliie, de G. Paris, a. 153

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mire est si bien établie qu'il lui arrive des malades de tous côtés. Pour s'en débarrasser, le vilain s'avise du stratagème suivant : il fait ranger devant lui tous les malades, et leur annonce qu'il les guérira tous avec les cendres du plus malade d'entre eux ; puis il les interroge successivement ; mais personne ne se soucie d'être brûlé, et chacun se déclare bien portant. Enfin le Vilain, comblé de présents, retourne chez sa femme, et promet au roi de se tenir à sa disposition, sans qu'il soit besoin désormais de recourir à la bastonnade. Molière s'est inspiré de' ce fabliau dans l^ Médecin malgré lui (l).

Le Tombeur Notre-Dame {le Jongleur de \otrc-Dame). — Un jongleur s'est retiré au monastère de Clairvaux, Il est très ignorant, et se désole de ne pouvoir prendi'e part aux exercices et aux offices. Cependant, il Veut, à sa manière, lionorer Notre-Dame, et, devatit sa statue, il exécuté tous les tours de son métier, jusqu'à ce qu'il tombe de fatigue. Les autres moines le surprennent pendant qu'il se livre à ces dévotions étranges. Bientôt il meurt, et la Vierge elle-même apparaît, avec des anges qui emportent en paradis l'âme du naïf tombeur (2).

La Housse partie (to Couverture partagée). — Un riche bourgeois s'est dépouillé de tous ses biens pour marier avantageusement son fils. Celui-ci l'héberge dans son liôtel pendant douze ans. Mais, un jour, sur les instances de sa femme, il chasse son vieux père de chez lui. « Donne-moi au moins, fait le vieillard, une couverture pour me garantir du froid. » Le fils envoie son petit garçon chercher à l'écurie Une housse de cheval. Mais, avant delà donner à son grandpère, l'enfant en fait deux morceaux, et ne lui eh remet que la moitié. Lamentations du vieillard; reproches du père à l'enfant, qui lui répond : « L'autre moitié, je la garde pour vous; quand vous m'aurez donné tout votre bien et que vous serez vieux, je vous chasserai à mon toui% et vous aurez de moi ce qu'il a de vous. » Le père comprend la leçon, et le vieillard reste â la maison (3).

Le Chevalier au barizel (barillet). — Un chevalier impie va troubler dahs sa retraite un ermite, le vendredi saint. Par moquerie, il se confesse à lui. « Je ne vous impose qu'une pénitence, dit l'ermite; allez me rëmplii* ce barizel à ce l'uisseau. >» Le chevalier va ploùger dans le ruisseau son barillet; il n'y entre pas une goutte d'eau. Furieux, il déclare qu'il ne prendra aucun repos, tant que le barillet ne sera pas rempli. 11 part, s'en va d'un pays à l'autre, essayant toujours de remplir le barillet, et n'y parvenant jamais. AU bout d'un an, jour pour jour, il revient vei-s Terinite: il est

(1) €hrestoinathie, de M. L. Clédat, p. 227.

(2) Chrestomathie, de M. L. Clkdat, p. 2:il.

(3) Morceaux choisis, 2« cycle, p. /i9.

épuisé, méconnaissable, niais aussi endurci et impénitent qu'à son départ. Devant ce misérable, rormite est saisi de pitié; il se met à pleurer et à prier Dieu qu'il lasse miséricorde à un si grand pécheur. L'émotion de l'ermite gagne enfin le chevalier. Une larme tombe de ses yeux dans la bonde du barillet qu'il porte vide à son cou : aussitôt, le barillet est rempli et l'eau en déborde. Alors, le chevalier repentant fait une confession sincère, et meurt saintement entre les bras de l'ermite (1).

Ces queJques exemples suffisent pour montrer la variété et l'ingéniosité des fabliaux. Nous avons suivi dans ces analyses un ordre ascendant; partis des historiettes les plus simples et les plus naïves, nous sommes arrivés à des contes sérieux et édifiants. — Signalons encore, parmi les fabliaux célèbres : les Trois Aveugles de Compiègne (2), Merlin Merlot (3), l'Ange et l'Ermite (4).

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