I. ^ Le» Orig:1Hos
L'Histoire rédigée en latin. — Les premiers monuments de notre histdire nationale sont rédigés eh latiA.- Noti9 ne les rappelons ici que pour mémoire, et pour faire connaître brièvement les sources auxquelles ont puisé nos annalistes et nos chroniqueurs.
Grégoire de Tours (544-595) a laissé une Historia Francorum, où se trouve le récit des événements compris entre les années 397 et 591. Il a été continué, jusqu'à l'année G41, par Frédégaire (mort vers 660 ?), à la chronique duquel sont Tenus s'ajouter divers écrits anonymes, qui hdllS mènent jusqu'à 708. — Du huitième siècle aU onzième, OU petit eilcore ciiter toUte uhe série de chroniques et d'anhàles, déS vies de saints et de rois, et des récits de croisades. — Le tout aboutit à la Chronique de Saint- Benoit, à la Chrt)niqUe de Snint-Germain-des'Pres, et au treizième siècle, à Vllistorid regufn FraMùrum.
L'Histoire rédigée en vers français. — Nous n'avotis plus la forme originale des pî*emiers poèmes composés sur les Cfoisades. il faut attfetidrè la Chronique dé Villehardôtiin pour lire un récit authentique.
Mais, du douzième siècle, on possède une Conquête de l'Irlande (en 3.500 vers environ) ; une Vie de saint Thomas le martyr, en 6.000 vers, par Garnier de Pont-Sainte-Maxéncé'; une ôhroniqUe des rois anglo-saxons {VEstorie des Angles), en 6.000 vers, par Geoffroy Gaymard ; et surtout, les deux gi"ands poèmes de kobert Wace : le Brut (histoire des Bretons, auxquels on donne 'pour héros éponyme Brutus), en ID.OOO vers ; et le Bou (Rollon, histoire des Normands), en 10.51K) vers. Ces detiï histoires sont continuées par la Chronique des ducs de Normandie, en 42.000 vers, par Benoît de Sainte-More. Enfin, oii a retrouvé récemment la vie de Guil-
l'histoihé aU MôVem a&é. — Le sermon 145
lautni le MàYéchàl, rëtnafqtiàbîé poème ànonyitife dé SO.OOO Vers ênviroti (1).
L'Histoire en prose française. — Au treizième siècle, Baudouin VI, comte de Flandre et futur empereur de Constantinople, avait fait rédiger une vaste compilation, en prose française, de toutes les chroniques antérieures, sous le titre d'Histoire de Baudouin (le texte en est perdu). — Au début du même siècle, se place la Conquête de Constantinople^ de Villehardouin, sur laquelle nous insisterons plus loin. — Vers la fin du siècle, l'abbé de Saint-Denis, Mathieu de Vendôme^ fait exécuter par le moine Primat une traduction en français de toutes les chroniques latines antérieures : le premier manuscrit, dédié à Philippe le Hardi, est de 1274. Ce travail fut continué jusqu'à Charles V. Il devient alors une sorte d'histoire officielle qui a pour titre : Grandes Chroniques de Saint Denis. A partir de Charles V, la rédaction des Grandes Chroniques fut confiée à des laïques, sorte d'historiographes nommés par le roi. La collection complète nous mène jusqu'à l'avènement de Louis XI.
Nous allons étudier séparément les écrivains que l'on a coutume d'appeler les quatre chroniqueurs du moyen âge, et qui sont séparés l'un de l'autre environ par un siècle : Villehardouin est mort en 1213 ; Joinville, en 1317 ; Froissart, en 1410 (?); Commines, en 1511. — Mais de nombreux chroniqueurs prennent place entre ces dates ; nous indiquerons en note les principaux.
il. — Villehardouin (1 150? 12l3).
Vie. ^ Geoffroy de Villehardouin est né au château de Vil'- Ichardôuîn, situé environ à 30 kilomètres Est de Troyes, entre Arcis-sur-Aube et Bar-sur-Aube . La date exacte dé sa naissance est inconnue ; mais elle doit se placer entre les années 1150 et 1164. Tout ce que nous savons de lui, avant son départ pour la Croisade, c'est qu'il fut maréchal de Champagne, à dater de 1191 ; nous n'avons sa biographie que pour
(l) Sûr ce poème découvert par M. Paul Mey^r, cf. G. Paris, £.t'rf . ail moyen
âge, S 63.
les années 1198 à 1207, période embrassée par ses Mémoires. Après 1207, nous trouvons encore quelques mentions de son nom dans des lettres; mais son fils Erard ayantpris, en 1213, le titre de seigneur de Villehardouin, il faut placer en cette année la mort de Geoffroy, à Messinople.
Villehardouin, en effet, ne devait jamais revoir la France, qu'il quitta en 1198 pour aller négociera Venise le transport des Croisés en Orient. Tous les détails de cette expédition, nous les connaissons par son livre. 11 y apparaît à la fois comme un habile diplomate et comme un brave chevalier. Maison a souvent exagéré sa naïveté; jamais homme ne fut, dans des circonstances extrêmement difficiles, plus conscient et plus fin, et il ne faut point que l'archaïsme de son œuvre nous donne le change : il est vraiment peu critique d'attribuer un caractère enfantin à ceux qui parlent une langue encore dans l'enfance.
C'est pendant les dernières années de sa vie, à Messinople, que Villehardouin a rédigé ses Mémoires; et l'on peut affirmer, nous le verrons plus loin, que ce fut moins pour écrire une narration intéressante que pour se justifier d'avoir contribué à faire dévier l'expédition. Le manuscrit fut de bonne heure connu en France et à Venise ; on en possède encore cinq copies et une sixième transcrite au quatorzième siècle par un Vénitien. La première édition imprimée est ce]le de Du Gange (1657); les dernières, celle de Natalis de Wailly (Didot, 1872), et celle de E. Bouchet (A. Lemerre, 1891). . '
Analyse de la Conquête de Constantinople. — L'ouvrage est divise, dans rédition de Wailly, en 116 chapitres, subdivisés en paragraphes au nombre total de 500. Dans le premier paragraphe, nous a])prenons que Foulque, curé de Neuilly-sur-Marne, commence à prêcher la Croisade, en 1198. Au tournoi d'Écri, en 1199, un grand nombre de chevaliers se croisent, entre autres Thibaud, comte de Champagne, et Louis, comte de Blois (1-10). — Viennent ensuite les réunions préliminaires des Croisés, qui, après de nombreuses discussions, se décident pour la voie de mer, et envoient dix commissaires aux Vénitiens : dans cette commission Geoffroy de Villehardouin représente le comte de CJiampagne, et Conon de Béthune, le comte de Flandre (Baudoin IX, qui devait être élu empereur de Constantinople, et mourir en combattant
l/mSTUlRE al: MOYEN' AGE. — LE SERMON 147
contre los Bulgares en 1205). Le doge Henri Dandolo les reçoit, et disente dans son conseil leurs propositions. Il est convenu que les Vénitiens fourniront des vaisseaux aux Croisés, pour une somme (le 85.000 marcs d'argent, — environ 5 millions de notre monnaie (11-24). — La convention est ratifiée par une assemblée publique des Vénitiens, dans l'église Saint-Marc : c'est une belle . ;ène d'enthousiasme (25-32) (1). — - Il est décidé que l'expédition partira de Venise le 24 juin 1202. Puis Jes commissaires champenois regagnent la France, tandis que les Flamands restent en Italie pour y gagner des alliés (33-34). — Cependant, le chef de l'expédition, Thibaud de Champagne, est mort. Le commandement est donné à Boniface de Montferrat. Les Croisés commencent, en juin 1202, à se diriger vers l'Italie. A Venise, le doge Dandolo se croise, avec un grand nombre de ses sujets (35-69). — Mais l'accord est déjà rompu entre les Croisés. Il en est parmi eux qui, refusant de s'embarquer à Venise, se sont dirigés vers d'autres ports. Aussi ne peut-on plus réunir la somme prévue par le contrat signé précédemment, et doit-on s'engager à en payer le dernier terme par la conquête de Zara, port d'Esclavonie enlevé à la république par le roi de Hongrie, et qu'on restitue aux Vénitiens (70-91). Les Croisés hivernent à Zara; là, ils avaient reçu de dangereuses et séduisantes propositions du jeune Alexis IV, héritier de l'empereur de Constantinople Isaac l'Ange, qui, sept ans auparavant, avait été détrôné par son frère. Alexis demandait aux Croisés de le rétablir en son empire; il les en récompenserait par 200.000 marcs d'argent et un renfort de IO.O(X) hommes pour leur expédition de Palestine (91-93). — La flotte met à la voile; des dissensions se produisent encore entre les Croisés; quelques-uns se dirigent sur la Syrie; la flotte flamande, réunie à Marseille, au lieu de rejoindre l'expédition de Constantinople, va directement en Palestine; à Corfou, nouveaux débats; il faut tous les efforts des chefs et toute l'éloquence de Villehardouin, pour empêcher l'armée de se dissoudre (94-120). — Ils arrivent en vue de Constantinople, dont la beauté les saisit (121-128); on campe d'abord en face de la ville, et plusieurs conseils sont tenus pour préparer l'attaque (129-153) (2); r- premier siège de Constantinople ; malgré les efforts courageux des Croisés, la ville eût peutêtre résisté fort longtemps, si une révolution intérieure n'avait rétabli sur le trône le vieil Isaac, père d'Alexis : celui-ci, escorté de l'armée dès Croisés, fait son entrée solennelle à Constantinojile (154-191). Cependant, Alexis, couronné empereur le l""" août 1203, refuse de tenir ses promesses. Les Croisés lui déclarent la guerre. Un nouvel usurpateur, Murzuphle, étrangle Alexis et s'empare du
(1) Morceaux choisis, 2® cycle, p. 93.
(2) Morceaux choisis, 2" cycle, p. 95.
trône. Second assaut de Constantinople; fuite de Murzuplile; les Croisés s'établissent dans la ville (195-'2;^2) (1). — Il y a deux candidats à rompire : Baudouin de Flandre et Boniface de Montlerrat; celui qui ne sera pas nommé aura le gouvernement de l'Asie 3Iineure et de la Grèce, sous la suzeraineté de l'autre. Baudouin est élu empereur, et couronné (2îi3-2Gl).
La suite du livre est moins intéressante pour nous, et peut se résumer plus rapidement. Pour soutenir et étendre leur conquête, les Croisé.<s font diverses campagnes contre JVIurzuphle qui est pris et exécuté, contre les Grecs, et surtout contre les Buljïaree, dont l'empereur, Joannis, leur tient tôte avec intrépidité (26'^-o53). — Baudouin est battu à Andrinople, et tué ; son arn)ée est en déroute. Villehardouin a la gloire d'avoir dirigé la pénible retraite de cette armée jusqu'à Constantinople (354-376). — Le li'oro de Baudouin, Henri, d'abord nommé régent, est couronné empereur en 1206; Villehardouin reçoit en fiof la ville de Messinople; Boniface de Montferrat est tué, dans une bataille contre les Bulgares (376-500).
Valeur historique de Villehardouin. — Le récit de Villehardouin a toutes les apparences de la plus franche et de la plus naive narration. Les événements s'y succèdent dans Tordre des dates. L'auteur parle de lui à la troisième personne, sang intervenir autrement que par quelques exclamations, ou par des impressions tout extérieures.
Cependant, il est hors de doute que nous nous trouvons ici en présence d'une sorte ie plaidoyer, analogue sous certains rapports aux Commentaires de César. Jamais ce chevalier n'eût rédigé ses Mémoires pour le simple et vaniteux plaisir d'apprendre à ses amis de France des événements déjà célèbres : il n'a rien de l'historien de profession, du chroniqueur, du romancier; on s'en aperçoit bien à son style et au dédain avec lequel il laisse échapper toutes les occasions de décrire ou de peindre. — Mais s'il écrit, c'est pour faire l'apologie d'une expédition, qui, si elle fut brillante, n'en avait pas moins été détournée de son but. Et quel but ! la délivrance du Saint-Sépulcre. A quelle coupable ambition avaient donc obéi ces Croisés qui, partis pour les lieux saints, vont assiéger et prendre Constantinople, s'y établissent, et se taillent des fiefs en Turquie et en Grèce,
(1) Morceaux choisis, l" cycle, p. 52,
l'histoire au moyen AGE. — ^ LE SERMON 449
au lieu d'arroser de leur sang les déserts de Palestine? — Si l'on en croit Villehardôuin, le hasard seul en serait la cause. L'argent a manqué, et il a fallu prendre Zara; puis, on a cru bien faire en acceptant les offres du jeune Alexis; si celui-ci avait tenu ses promesses, après le premier siège ^e Constantinople, on faisait voile pour la Terre Sainte, renforcé de dix mille alliés... La mauvaise foi d'Alexis a retenu les Croisés, qui ont perdu leur temps et usé leurs forces dans cet empire nouveau.
Un débat fort intéressant s'est élevé, entre plusieurs érudits français et étrangers, sur la véracité de Villehardôuin (1). M. Ch.-V. Langlois le résume en ces termes : « Le détournement de la quatrième croisade n'a sûrement pas été produit par une suite d'événements fortuits, comme Villehardôuin a voulu le faire croire. Cette opération a été préméditée. Villehardôuin a été informé du projet, quoi qu'il en dise, bien avant le commun de l'armée... Il est donc vrai que le châtelain de Messinople a rusé avec la postérité; il n'a pas voulu assumer devant elle la part de responsabilité qu'il eut certainement dans l'organisation d'une campagne qui avait fait beaucoup de bien aux « hauts hommes > de la croisade, très peu à la cause chrétienne, et dont les résultats paraissaient, au moment même où il écrivait, déjà compromis. Il est également vrai qu'une tendance apologétique très marquée vicie les jugements que notre historien a portés sur les adversaires de ses desseins. Ce sont des lâches, des traîtres, des hypocrites... Bref, la Conquête de Constantmople n'a pas été écrite purement et simplement ad narrandum- c'est jusqu'à un certain point un mémoire justi6catif (2). »
Valeur littéraire de Villehardôuin. — On fait tort à Villehardôuin, en cherchant à définir son mérite littéraire. Villehardôuin, traitant le plus pittoresque des sujets, n'a jamais cherché que la clarté, au sens le plus élevé du mot-
(1) Nous renvoyons, pour cette discussion, à la notice sur Villehardôuin, dans les Extraits des chi^oniqueurs français de G. Paris et Jeanroy
Hachette).
(2) Histoire delà littérature française (Petit de Julleville, Colin), 1896, t. H, p. 286.
La clarté, pour un homme qui sait voir, penser et sentir, c'est l'art suprême de présenter 'les choses et les idées dans Tordre le plus propre à donner au lecteur l'illusion du vrai, du vrai réel, intellectuel et moral. La réalité est souvent confuse, toujours complexe; par la clarté^ on l'organise, on lui rend son absolue vérité on son essentielle beauté. — Jamais, chez Villehardouin. Vduiour ne s'interpose. Point de descriptions développées, mais de brèves et vigoureuses touches, qui évoquent tout un tableau. Point d'analy.ses de sentiments, mais la notation juste d'une profonde impression, qu'il nous laisse le soin de compléter. — Ge style clair et simple n'est pns sans ({uelque raideur, mais surtout, il faut bien le dire, pour ceux qui lisent péniblement l'ancien français. — « Le livre de Villehardouin, dit Gaston Paris d), est un des plus anciens monuments de la prose française originale; il en ouvre la série aussi dignement que fait la Chanson de Roland pour la poésie, et il garde encore de l'âge précédent quelque chose du ton épique : il fait songer au Roland comme Hérodote rappelle Homère. En le lisant, on croit ^entendre une voix mâle et naturellement bien timbrée, qui, sans le secours de l'art, arrive à l'effet le plus j)iiissant })a'r sa justesse et sa simplicité même (2). »
(1) r,. Paris, JAlt. nu moyen â(jr. 89.
(2) De ViRehardouin à JoinviUe. — Un vjrcip ;'i [hmi près s'('toii1(> ontro la mort »le Villehardouin et celle de Joinvilh'. (|iii isi. «jjn •^ lui, le plus illustre de nos chroniqueurs. Mais, pendant ce siècle, on continue à écrire l'histoire, et nous devons mentionner quelques noms.
Robert de Clari nous a laissé, comme Villehardouin, un récit de la quatrième ( Toisadr : il npi ,-, nir. dit G. Paris, l'opinion des petits, îles « pjnivres chevaliers », et il iii>u< donne sur Constantinople plus de ih'l.iils pittoresques que Villehardouin.
Henri de Valenciennos avait composé, vers 1210. une chronique rimée sur Henri, successeur de Baudouin de Flandre. Nous ne possédons qu'une partie de cette chronique dériméc. Tel qu'il est, cet ouvrage est un intJ^ressant complément de Villehardouin et de Robert de Clari.
Philippe Mouskès ou Monskrt, de Tournai, a écrit une histoire s«'''iérale <]v la France, depuis... le sièjïe de Troie juscjuà l'année 12'j.î, en .■')1.000 vers. Il est particulièrernent intéressant à partir de Philippe-Auguste, comme historien. Mais, pour la période précédente, il a usé de chansons de geste aujourd'hui perdues, et dont nos érudits recherchent curieusement les traces dans son texte.
Guillaume Cuiart, d'Orléans, raconte en 12.000 vers, dans sa Branrhe des
I, HISTOIRE Al) MOYEN AGE.
r,E SERMON
;'ôl
Joiiivillc (1334-1317)
Vie. — Jean, sire de Joinville, est né en 1224, d'une famille déjà illustre, où la charge de sénéchal de Champagne était héréditaire. Le château de Joinville dominait la petite ville de ce nom, sur le cours de la Marne (1). Jean,
Joinville offiie som histoire de saint Louis au roi Louis le Hutin.
D'après une miniature du début du xW siècle, tirée d'un manuscrit de
l'Histoire de saint Louis.
qui perdit son père à l'âge de huit ans, fut envoyé de bonne heure à la cour de Thibaud IV de Champagne, où il put s'instruire -à la fois de chevalerie, de courtoisie et de gai savoir.
Aux fêtes de Saumur (1241), données en Thonneur du
royaux lignages, les événements de 1180 à 1306. 11 est reniarcjuable pur la précision de ses descriptions militaires.
(I) Joinville est situé dans le département de la Haute-Marne, arrondissement de Vassy. l,c château, qui passa successivein(>nt aux maisons de Lorraine, de Guise et d'Orléans, fut démoli sous la i\évoIulion.T.es chartes de la l'amille de Joinville furent conservées; ou verra plus loin quel usage en a fait Natalis de Wailly.
frère de Louis IX, Alphonse, comte de Poitiers, il remplissait les fonctions d*écuyer tranchant.
Armé chevalier en 1245, il se croisa avec Louis IX, en 1248, et ce ne fut pas sans émotion qu'il abandonna son beau château et ses deux enfants. Il revint en 1254, après avoir fait vaillamment son devoir de chevalier à Damiette, à Mansourah, et surtout pendant cette triste captivité, qui contribua à resserrer son intimité avec le roi. Toute cette partie de sa vie nous est connue par son livre. Rentré dans son château, il y mena rexistence la plus calme, et ne se soucia pas d'accompagner Louis IX dans sa seconde croisade, en 1270. Pendant sa longue vieillesse, il jouit d'une grande autorité à la cour de Champagne et à la cour de France; il fut chargé de plusieurs missions délicates, qu'il accomplit avec inteUigenœ. Lors du procès de canonisation de Louis IX, en lâ82, il fut appelé à témoigner; et il assista, en 1298, aux fêtes célébrées en l'honneur de la bèatifkalion du roi, auquel il avait consacré un autel dans sa chapelle de Joinvilie. — La tradition veut qu'il ait composé ses Mémoires k la prière de Jeanne de Navarre, femme de Philippe le BeL Jeanne étant morte (130»5) avant que Joinvilie eût achevé de rédiger -ses souvenirs, celui-ci dédia son œuvre (1309) à Louis Hutin, comte de Champagne et roi de Navarre, qui devait devenir roi de France sous le nom de Louis X. — Joinvilie, âgé de quatre-vingt-dix ans, accompagna encore Louis X, dans son expédition de Flandre, en 1315; il mourut dans son château, le 24 décembre 1317.
Les manuscrits originaux de Joinvilie sont perdus; le plus ancien est une copie du quatorzième siècle, dont la langue est rajeunie. — La première édition imprimée fut celle de Pierre de Rieux (Poitiers, 1547) ; viennent ensuite les éditions Ménard (1617) et Du Cange (1668). Aujourd'hui, la seule édition correcte est celle de Natalis de Wailly (1868), dont le texte a été restante au moyen des chartes du château de Joinvilie.
Analyse de \Histoire de saint Louis. — L'ouvrage se compose de 119 chapitres, subdivisés en paragraphes au nombre de 769. — Joinvilie nous annonce lui-même son plan- : « La première partie si devise comment il se gouverna tout son tens selonc Dieu et
l'histoire au moyen AGE. — -• LESERMON 153
sclonç l'Église, et au profit de sop re^ne. La seconde partie dou livre si parle do ses granz chevaleries et de ses granz faiz d'armes » ^g ^)^ ^1). Notons dès maintenant, que la première partie ne comprend que 67 paragraphes s^r 769-
Joinville cite d'abord des exemples du dévouement de saipt Louis (7-16), qui sembleraient mieuj^ plaeé^ dans la seconde partie. — Puis, aux gg 18 et 19, il entarpe un nouveau préambule, où il annonce encore une fois son plan. — Du g 21 au § 25, Joinvilie nous parle de l'amour de saint Louis pour la vérité, de sa tempérance, de sa façon de se vêtir. — Il est impossible de trouver ^ucun ordre dans les anecdotes qui suivent, et qyi §ont enregistrées bout à bout, selon le hasard d'une mémoire d'octogénaire. Rappelons les plus célèbres : le dialogue entre saint Louis et Joinville sur le péché mortel (27-28) 5 sur l'usage de laver les pieds aux pauvres le jeudi saint (29); la prud'homie (31ra2) (2) ; la manière dont pn doit se vêtir (35-38); le roi rendant la justice, assiis sous un chêne, à Vinçennes, ou dang son jardin dÇ Paris (57-60); sa fermeté envers les évêques (61-64); sa loyauté (65-67).
— La seconde partie commence par quelques détails sur la naissance et le ceuronnement du roi (69-70). Joinville conte ensuite les premiers troubles de son règne (71-92) avec force digressions ; aussi ditril, au g 03 : « Or revenons à poutre niatiere ». — Description (^ la cour plénière tenue à Saupuir, en 1211 (93=97), — Bataille de Tailletjourg (98-102) et spumission du comte de la Hlarche qpi ^vait appelé le roi d'Angleterre en France (103-113).
— Le roi, "à la suite" d'une maladie, fait vœu de se croiser, en 12 14, et Joinville se prépare à le suivre (106-113). Après une digression (histoire d'un clerc qui tua trois sergents du roi, par qui \\ avait été volé), Joinville, au g 11g, eonimence le récit de la croisade ^ laquelle il a pris part (3), et le développe, ^ç)^ saps y rattacher bien dù% î^onvenirs assez inattendus, jusqu'au ^ 666. C'estla partie la moins décousue du livre; Joinville y est sans cesse en scène, pour ainsi dire, et ne parle guère du roi que par rapport à lui. — Au 8 667, il semble que nous revenions à la preriiièro partie : Joinville nous entretient, jusqu'an g 730, des vertus privées et poUtiqpes du rpi : yoici de nouveau des détajl§ sur sa tqijettp, sa sobriété, s^ ferjpèté envers les évêques, sa justice, son ampurpour la, paix, son horreur du blasphème, ses aumônes, ses réformes de police, encore ses aumônes, ses fondations pieuses... Au g 730, Vhisloire reprend : saint Louis se croise pour la seconde fois, et Joinville refuse de le suivre. Les détails §nr cette creiçade sont
(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 98.
(2) Lire les principales de ces anecdoles dans Morceaux c/ioisjs. 2« cycle, pp. 99-1 OS.
(.■i) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 103 ; !«■• cycle, p. 5§.
i'M LlTTKP.ATrP.F FRANTAIÇF
[vî's l»iv|.. . h,' la voii^ qiK' il li^t :i rinin<\s i Timis), l'crit .loiuvillo, lie vueil-je riens conter no diic. imum co que je n'i lu pas, la merci Dieu! ne je ne vueil chose «liie ne mettre en mon livre de quoy je ne soie certeins » (7:>8). — Il se contente de nous faire connaître les enseignements que le roi, près de mourir, fit à son fils Philippe (739-754). Puis il nous raconte sa mort (1), dont le récit lui fut rapporté par le comte d'Alençon (755-759). — Suivent (jnelques détails sur la canonisation de saint Louis et sur un songe de Joinville (7G0-767).
Comment Joinville composa son Histoire de saint Louis. — A en croire Joinville, ce livre aurait été composé par lui dans son extrême vieillesse, et d'une façon suivie. Au début, il annonce son plan. A la fin, il nous dit : < Je faiz savoir à touz que j'ai céans mis grant partie des faiz nostre saint roy devant dit. que j'ai veu et oy, et grant partie de ses faiz que jai trouvez, qui sont en un roman t, lesquiex j'ai fait escrire en cest livre. ^ Ce romant est une chronique française insérée dans les Chroniques de Saint-Denis, et correspond aux paragraphes 740 et 754 du livre de Joinville,
Mais l'analyse précédente a démontré que VHistoire de saint Louis manque essentiellement de composition et de suite. Elle est formée de morceaux rapportés, et semble, à deux reprises, finir et recommencer. Gaston Paris a étudié (le jnès cette singulière structure; et dans un article i\v. la liomania (2), puis au tome XXXII do YIJii<toirc. litlrrtiirc (le la France, il a établi, d'une façon définitive, les conclusions suivantes : « Le récit de la croisade a dû exister à part, et constitue de véritables Mémoires, qui n'avaient pas du tout été écrits spécialement en vue de la glorification de saint Louis... Le récit s'attache, en effet, constamment à la personne de Joinville : il nous donne sur ses aventures, sur ses difficultés, sur sa manière de vivre, des détails qui n'ont absolument rien à faire avec saint Louis; celui-ci n'est jamais l'objet principal de la narration, et elle ne s'occupe de lui que quand Joinville se trouve en sa compagnie. Ce sont donc des souvenirs personnels que le sénéchal avait rassemblés. » Ces Mémoires, qui comprennent les paragra-
(1) Morceaux choisis, l*"" cycle, p. 37.
(2) Bomania, 189/i, p. 508.
l'histoire au MUYEN AGE. — LE SERMON 155
plies 110 à 666, auraient été composés par Joinville vers 1272; si l'on n'y trouve pas une composition très serrée, du moins dans cette partie la sénilité de l'octogénaire ne se trahit-elle pas. Quand il reprend ses Mémoires pour y ajouter des anecdotes relatives à saint Louis, Joinville rassemble péniblement et sans ordre des souvenirs très disparates, et il bourre la fin avec des emprunts faits à un romant.
Valeur historique de Jeinyille. — Il y a loin de la maîtrise de Villehardouin à la curiosité un peu superficielle de Joinville. Mais celui-ci est un témoin loyal et candide ; tout ce qu'il a vu, ou entendu, il le rapporte avec ingénuité. Et il sait regarder; son œil est celui d'un artiste primitif, frappé par les silhouettes, les couleurs, les détails pittoresques de toute sorte. Malheureusement, trop occupé de ces détails, Joinville ne cherche jamais à saisir l'ensemble. Son récit de la croisade est une succession de petits faits, iplutàt am us cm Is qu'intéressants, de descriptions fragmentées, très naïves, et souvent très obscures (la bataille de Mansourah), de bavardages même, qui interrompent la narration sans l'éclaircir. — Au total, son portrait de saint Louis a quelque chose de gauche. Peut-être Joinville n'a-t-il pas servi autant qu'on le croit d'ordinaire la mémoire d'un de nos plus grands rois.
Valeur littéraire de Joinville. — Ici, on peut dire pour la première fois dans l'histoire de la littérature française : « On croyait trouver un auteur, et l'on trouve un homme. « Joinville est un prud'homme, un homme distingué d'esprit et de cœur, et qui cause. Ne lisez pas son livre à titre de document historique ; cherchez-y la façon de penser, de sentir, de voir, d'un chevalier du treizième siècle : vous serez séduit et instruit. Si l'on est obligé de faire des réserves sur l'historien, ces défauts mêmes deviennent, chez le causeur, autant de qualités exquises. Nous disions qu'il ne voit que "les détails; mais quelle pittoresque naïveté dans ce qu'il nous raconte du Nil (187-190), des Bédouins (249-253), du Vieux de la Montagne (451-463) ! 11 saisit d'un coup d'œil la couleur des bannières (198), les costumes (408), l'aspect et les effets du feu grégeois (206 et 314). Il raconte la bataille de Mansourah comme un chevalier qui, y prenant part, n'a pu en saisir
1 5 6 LU TEiiA i i; iîk française
l'ensemble, et rend avec un sincère réalism e tout ce qu'il a vu (cf. le récit de Waterloo, dans la Chartreuse de Parme de Stendhal). '
A ces qualités de vision, il joint Tanalyse candide de ses sentiments. Il avoue ses faiblesses ; il n'aime pas à tremper son vin (25), il ne dédaigne pas la richesse (439); il a plus d'horreur de la lèpre que du péché mortel (26-28) ; il est pris de dégoût à l'idée de laver les pieds aux pauvres (29) ; etc. Cette sincérité fait de Joinville un de nos ancêtres les plus sympathiques. Elle donne à son livre un rang exceptionnel parmi les documents humains du passé (1).