‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 6 sur 323 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

le latin parlé usait, beaucoup plus que le latin littéraire, des prépositions; celles-ci se substituaient aux désinences casti elles pour marquer certains rapports. Pour les verbes, on faisait un plus fréquent emploi des auxiliaires.

Formation populaire. — Ce latin de la conversation et du peuple est celui qui se répandit le plus vite et le plus loin en Gaule. Les Gaulois des hautes classes apprenaient dans les écoles le latin des classiques ; mais c'était pour eux une langue artificielle et morte. L'autre latin, toujours vivant, et en évolution continuelle môme sur le territoire de l'Italie, h\X parlé entre Romains et Gaulois. Ceux-ci essayaient de reproduire par la prononciation les mots dont ils n'entendaient distinctement qu'une partie. Cette reproduction fut spontanée, directe; elle se faisait suivant des lois inconscientes, mais fixes, que les grammairiens ont reconstituées après coup, comme les savants constatent celles de l'évolution des espèces animales ou celles des phénomènes physiques. Et de ce lent travail sortit peu à peu \silangue romane{\), dont les premiers textes apparaissent au neuvième siècle.

Les invasions barbares, à partir du cinquième siècle, ont pour effet de ruiner l'administration et les écoles romaines. Et le latin populaire, déjà en voie de formation romane, se substitue lentement au latin littéraire, même dans les actes publics et dans l'Eglise.

Lois essentielles de la langue romane. — Les mots latins, reproduits par des Gaulois qui ne les connaissaient pas sous leur forme écrite, avaient pour noyau la syllabe accentuée. La règle essentielle dans le passage du mot latin à la forme romane est donc la persistance de la syllabe accentuée. — Quand une voyelle brève précède immédiatement la syllabe accentuée, cette voyelle tombe : claritàtem donne clarté; et il est certain que les Romains prononçaient déjà clartiitem. Quand une voyelle longue précède immédiatement la syllabe accentuée, cette voyelle estconservée en roman : perégrimim

(1) L'espagnol, l'italien, le roumain sont également des langues romanes. Le latin populaire a donné sur chaque sol, dans des conditioTvs particulières de climat etde race, une lanquc romane distincte de sa voisine : c'est la loi de l'adaplation au milieu.

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donne pèlerin. — Dans tout mot latin où l'accont occupe la troisième place, comme dans claritàtem, la première syllabe porte un accent secondaire qui la préserve : elle est maintenue. Autres exemples : bomlàiem, bonté; liberâre, livrer. — La voyelle qui stiit la syllabe accentuée disparaît ou s'atténue en e muet, qu'elle soit finale comme dans mortâlem, mortel; 7*osam, rose; ou qu'elle soit dans l'intérieur du mot, comme dans làbulum, table; 7?io6i/em, meuble. — Enfin, la consonne médiane, celle qui sépare deux voyelles dont la seconde porte l'accent tonique, disparait ou se modifie : dotdre, douer; securum^ sûr; delicdtum, délié; deh&re, devoir.

Déclinaison. — Les substantifs et adjectifs latins se déclinaient (cf. langue allemande) ; ils avaient six cas : nominatif, vocatif, génitif, datif, accusatif, ablatif. En roman, deux de ces cas seulement sont conservés : le nominatif {cas sujet) et l'accusatif {cas régime). Le cas sujet du singulier et le cas régime du pluriel sont marqués par un s ; le cas " régime du singulier et le cas sujet du pluriel n'ont pas s. Exemple :

Singulier : cas sujet : murs {mu7^us).

cas régime : mur {murum).

Pluriel : cas^ sujet : mur imuri).

cas régime : murs {mur os).

On voit que Vs du roman correspond à l's du latin. Ainsi jusqu'au quatorzième siècle, le français distinguait la fonction du mot dans la phrase d'après son cas, et pouvait se permettre des inversions aujourd'hui impossibles. Cette phrase : le roi tua le lion prendrait le sens contraire si nous écrivions : le lion tua le roi. Au moyen âge, on peut écrire sans changer le sens, soit : li {le) reis tua lo {le) lion, soit : lo {le) lion tua li {le) reis, phrase où les désinences casuelles, et non plus la place, indiquent le sujet et le régime.

Les cas disparurent de la langue française vers lo commencement du quatorzième siècle ; on conserva seulement la forme du cas régime pour toutes les fonctions, sujet ou compléments. Voilà pourquoi, à partir de ce moment, Vs est devenu la marque du pluriel, puisque le cas régime du singulier n'avait pas d'5,et que le cas régime du pluriel avait un s.

IN'TUODl.'CTIOX

Formation savante. Doublets. -A partir du douzième siècle, certains mots de formation savante apparaissent à côté des mots d'origine populaire. Les clercs, ceux qui lisent et qui écrivent le latin,, introduisent dans le vocabulaire français des mots calqués syllabe [jar syllabe sur des mots latins, et dont la désinence seule est française.

Ainsi, sur le latin sollicilare, ils forment solliciter. Le plus souventjCemot latin avait déjà donné un mot de formation populaire ; i 1 en résulte que deux mots français sont tirés du même type latin; ce sont des doublets.

Les exemples en sont bien connus : gracilem donne grêle et gracile; fragilem, frêle et fragile; advocatus, avoué et avocat; fegalem, loyal et légal, etc.. Il y a toujours une différence de sens très appréciable entre les doublets, ce qui nous instruit sur le sens également différent qu'un mot latin avait dans le langage usuel et dans les textes littéraires ou officiels.

Subdivisions du Roman. Langue d'oc et langue d'oiï. Dialectes. — Sur l'immense territoire gaulois, selon les races et le milieu, le roman prit des formes variées. Il se subdivisa, d'abord, en deux grands dialectes, la langue d'oc et la langue <ïoïl, ainsi désignés par le mot qui, dans chacun d'eux, signifiait oui {hoc et hoc illi). La langue d'oc se parlait dans la région Tçiévir

Le pli s ancien monument de l\ langle française. Texte du Serment prononcé par Louis le (îermaniqu^ à Slrasbouri?. en mars 8'i2.

Fac-similé d'une page d'un manuscrit de l'Histoire de Nithard.

dionale; la langue d'oïl, dans la région septentrionale; une ligne qui irait de la Rochelle à Grenoble, en passant par Limoges, Clermont-Ferrand, Lyon, établirait approximalivement la séparation des deux langues. Bien entendu, cette séparation est toute conventionnelle : c'est par les nuances intermédiaires de nombreux dialectes locaux que Ton passait de la langue d'oc à la langue d'oïl.

Chacune de ces deux langues se subdivisait elle-même en dialectes : dans le domaine d'oc, on a le provençal, le languedocien, le dauphinois^ V auvergnat, le limousin; —- dans le domaine d'oïl, le picard, le bourguignon, le normand, le poitevin, et surtout le dialecte de CUe-de- France. Presque tous ces dialectes sont représentés au moyen Age par des œuvres littéraires. Mais, à partir du quinzième siècle, et surtout du seizième, le dialecte de l' Ile-de-France prend le pas sur tous les autres, et devient la langue centrale et prépondérante. Ce n'est pas qu'il ait eu, en soi, des mérite» supérieurs à ceux du picard owdM 7iormand, muis sa sitwdtion politique de dialecte parlé dans la capitale et à la cour lui donne plus rapidement qu'aux autres un" ensemble de qualités : précision, linesse, élégance, clarté, que les autres dialectes perdent au contraire de plus en plus. Si bien qu'à partir du dix-septième siècle, cessant d'être écrits, et n'étant plus parlés que par les classes les moins cultivées, le normand, le picard, le poitevin, etc.. tombent au rang de patois.

Premiers monuments.

Les Glossaires. — Dès le huitième siècle, la langue latine écrite n'était plus accessible à tous ceux qui parlaient roman. Aussi composait-on de petits dictionnaires ou glossaires, à l'usage de ceux qui voulaient lire des textes latins. 11 nous reste le Glossaire de Reichenau (ainsi nommé de l'abbaye où il fut découvert) et qui appartient à la fin du huitième siècle. On y trouve des mots latins de la Vulgate (traduction latine de la Bible par saint Jérôme), en regard desquels est le mot

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roman correspondant. C'est un document très curieux pour la connaissance des origines de notre langue. Un autre glossaire, celui de Cassel, contient des mots allemands (tudesques) avec leur équivalent roman.

Le Serment de Strasbourg. — Au mois de mars 842, Charles le Chauve et Louis le Germanique s'allièrent contre leur frère Lothaire: et leurs soldats prononcèrent un serment solennel . Ceux de Charles se servirent de la langue tudesque pour être entendus des Germains; ceux de Louis, réciproquement, de la langue romane. Le texte de ces serments, premier monument officiel des deux langues, nous a été conservé par l'historien Nithard, conseiller intime de Charles le Chauve.

Voici le texte roman, et sa traduction en français moderne :

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