RABELAIS. — LES CONTEURS
A l'opinion de F. Brunetière, qui exagère peut être la profondeur philosophique de Rabelais, on opposera utilement celle de M. Ém. Faguet, qui explique avec beaucoup plus de simplicité et de clarté cette œuvre énigmatique (1).
La pédagogie de Rabelais. — Il convient de s'arrêter un peu aux théories pédagogiques de cet homme universel, qui fut moine, médecin, helléniste, hébraïsant, archéologue, etc. Pour bien comprendre son programme, nous devons lire d'abord la Lettre de Gargantua à son fils Pantagruel (livre II, chap. viii). Dans ce morceau, dont la rédaction est probablement antérieure à celle des « chapitres pédagogiques » du livre premier, Rabelais expose ses idées générales, qui peuvent se résumer ainsi : — Les parents se survivent dans leurs enfants, non seulement en cor-ps mais tn âme; aussi doivent-ils s'occuper avec soin de leur faire donner de Véducation et de V instruction... tant en vertu, honnesleté et prudliomie, comme en tout savoir libéral et honneste. Mais jadis, pendant l'enfance de Gargantua, « le temps était encore ténébreux et sentant ri7ifélicité et calamité des Goths... Maintenant toutes disciplines sont restituées... Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de librairies [bibliothèques] très amples... Que dirais-je? Les femmes et les filles oni aspiré à ceste louange et manne céleste de bonne doctrine... » Que faut-il donc apprendre? A peu près tout : le grec, le latin, l'hébreu, l'arabe, la géométrie, l'arithmétique, la musique, l'astronomie, l'histoire naturelle, la médecine, l'anatomie... N'en doutons pas, Rabelais énumère ici tout ce qu'il a luimême appris ou voulu apprendre. Cet « abisme de science », c'est son propre cerveau. « Mais parce que, selon le sage Salomon, Sapience n'entre point en âme malivole, et science sans conscience n'est que ruine de l'âme, il te convient^ ajoute Gargantua, servir, aimer et craindre Dieu et en lui mettre toutes tes pensées et tout ton esftrit... Aye suspects les abus du monde. Ne mets ton cœur à vanité; car ceste vie est transitoire, mais la parole de Dieu demeure éternellement... »
A la suite de cette lettre, où Rabelais semble avoir exprimé, avec une éloquence émue, son ivresse de savoir et son
(1) Km. Faoukt, .Scicu'/nfi siccle [Habelals], p. 77.
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admiration pour la Renaissance, on lira les chapitres aiv, xy, XXI, XXIII et xxiv de Gargantua . Là, on trouvera d'abord une critique amusante des abus contre lesquels Rabelais veut réagir. Le jeune Gargantua en effet a pour précepteurs deux sophistes, Thubal Holoferne et Jobelin Bridé, qui lui font absorber tofut le fatras de la scolastique. Mais l'enfant, au lieu de profiter, devenait « fou, niais, tout resveux et rassoté ». Son père Grandgousier lui donne un nouveau maitre, Ponocratès. Celui-ci, avant de soumettre l'élève à son système, le laisse vivre d'abord à sa manière, pour juger de son train. C'est le médecin qui veut établir son diagnostic. Après quoi, il le purge avec de l'ellébore pour lui nettoyer toute l'altération et perverse habitude du cej'veau; et le nouveau régime commence. En voici les points essentiels : — Lever à 4 heures du matin ; pendant que Gargantua fait sa toilette, on lui lit quelques pages de la Bible; il va considérer l'état du ciel; il répète la leçon du jour d'avant, qui devient l'occasion de réflexions pratiques. Puis, par trois bonnes heures, lui estait fait lecture. Lecture, ici, veut dire explication raisonnée, en l'une des langues qu'il étudie; l'élève y prend une part active. — Après quoi, on sort, on joue à la balle, à la paume, s'exercant le corps, comme ils avaient auparavant les âmes exercé. — Repas, pendant lequel tantôt on fait une lecture, tantôt on devise de la nature et propriété de tout ce qui est servi sur la table; ce sont des leçons de choses. — Le repas achevé, on joue aux cartes, on fait de la musique, on évite les exercices violents. (A remarquer, dans ce programme, le nombre et l'importance des observations d'hygiène.) — De nouveau, trois heures d'étude, lecture et écriture. — Viennent ensuite les exercices physiques plus sérieux : équitation, lance, hache, javelot, chaise, lutte, saut, natation, escalade, etc.. On change de vêtements, et l'on revient, tout doucement, en herborisant. Le repas du soir est plus copieux que celui de midi. C'est la vraie diète, prescrite par l'art de bonne médecine. Pendant la soirée, on chante; on va parfois visiter les gens lettrés; on observe les astres ; on repasse, à la manière des pythagoriciens, les études de la journée; on prie Dieu... « Ce fait, entraient en leur repos. »
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Les jours de pluie, le programme subit quelques modifications. On mange moins; les exercices physiques sont remplacés par des occupations à domicile; Gargantua s'ébat à botteler du foin, à scier du bois... 11 fait de la peinture et de la sculpture ; il va entendre les leçons publiques ; et surtout, il va visiter des boutiques et des ateliers. Enfin, une fois par mois, le maître et l'élève vont passer une journée à la campagne.
Dans ce programme un peu touffu, le défaut est peut-être la continuelle présence du maître auprès de l'élève ; Rousseau {Emile) tombera dans le même excès. Il en résulte que l'enfant ne se sent jamais responsable de son travail ou de sa conduite. De plus, il est bon de corriger le programme de Gargantua par la lettre à Pantagruel; dans celle-ci seulement, on voit que Rabelais attachait une grande importance à Vèducation, trop négligée dans le Gargantua. Enfin, il semble bien que Rabelais ait exagéré la nécessité de la science au sens très général du mot. Son élève développe sa mémoire et devient un érudit universel. Mais sait-il penser et raisonner? a-t-il du bon sens et de la finesse? est-il un homme avant d'être un savanti Nous pouvons craindre qu'il n'ait « la tête plutôt bien pleine que bien faite » .
Rabelais écrivain. — Quel que soit, d'ailleurs, le sens qu'on attache au fond du Gargantua et du Pantagruel, il faut admirer chez Rabelais la verve et la force du style, la variété d'un ton qui va de la grande éloquence (Lettre de Gargantua à son fils) à la bouffonnerie du dialogue (Les moutons de Panurge; Rencontre de Pantagruel et de Panurge, etc.), et, malheureusement, à la trivialité la plus grossière. Son vocabulaire est d'une prodigieuse abondance ; et souvent Rabelais semble s'être amusé à entasser, avec une virtuosité qui tient de l'ivresse, des mots, des mots, des mots... Ce style a moins vieilli que celui de la plupart de ses contemporains; ses qualités sont toutes françaises : il est large, copieux, clair quoique surchargé ; et la dernière impression qu'on en retire est celle d'une puissance verbale qui rapproche Rabelais de Corneille et de Victor Hugo.
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IL — lies autres Conteur».
Bonaventure des Périers (1500-1544?). — Érudit et lettré, secrétaire de Marguerite de Valois, dont il revoyait et peutêtre retouchait les écrits, des Périers travailla, en 1534, à la traduction de la Bible de Lefèvre d'Étaples, et écrivit de nombreux vers. Son œuvre la plus connue est le Cymbalum mundi (Carillon du monde) en français^ avec quatre dialogues poétiques, faits antiques, joyeux et facétieux. Publié à Lyon, en 1537, le Cymbalum fut saisi par ordre du Parlement, et détruit. L'ouvrage était supposé adressé par Thomas du Clénier (l'Incrédule) à Pierre Tryocan (le Croyant) ; dans une série d'allégories fort transparentes, des Périers ridiculisait à la fois catholiques et protestants. — On prétend que les poursuites de ses ennemis le contraignirent à se donner la mort, vers 1544. — Plusieurs années après, 1558, parurent : les Nouvelles Hécréations et Joyeux Devis, recueil de contes, dont quelques-uns ont été attribués à ses amis. Pelletier du Mans et Denisot. — Des Périers est un conteur charmant, plein d'esprit et de finesse, en même temps qu'un écrivain des plus corrects : nous ne parlons que de son style (1).
Marguerite de Valois (1492-1549). — Sœur de François \^^, Marguerite fut mariée en 1509 au duc d'Alencon; devenue veuve, elle épousa en 1527 le roi de Navarre Henri d'Albret. Elle fut, dans la première moitié du seizième siècle, la véritable protectrice des poètes et des penseurs. Dans sa petite cour de Nérac, elle reçut, hébergea, et parfois sauva de leurs persécuteurs, Marot, Mellin deSaint-Gelais, Gruget, Denisot, Sainte-Marthe, Pelletier du Mans, Bonaventure des Périers, etc. Tout en restant catholique, comme le prouvent ses mystères et surtout ses dernières poésies, elle aimait à protéger ceux que leurs opinions religieuses exposaient aux rigueurs du Parlement et de la Sorbonne.
Les Contes célèbres de Boccace, le Décaméron, avaient été
(1) Lire des nouvelles de B. des Périers dans le Seizième siècle, de Darms-
TETKR et HaTZFEI.U, p. 120.