I. — La Tragédie
Les Tragédies latines. — Tandis qu'on représentait encore des mystères, surtout en province, les humanistes de collège, dédaigneux de ces jeux grossiers, composaient et jouaient des tragédies latines. C'est ainsi qu'on donne, au collège de Bordeaux, vers 1540, un Jean-Baptiste et une Jephté de Buchanan (1), — et, en 1544, un Jules César de Marc-Antoine Muret (2). Les écoliers étaient acteurs dans ces représenta-
(1) BuCHANAN (1506-1582), de naissance écossaise, professa au coHège de Guienne à Bordeaux; il eut Montaigne pour élève. A partir de \bhl, il voyage, retourne en Angleterre et se mêle aux luttes politiques.
(2) Muret (1526-1585) fut également le maître de Montaigne à Bordeaux;
tions; les spectateurs étaient leurs maîtres, leurs condisciples; et les notables de la ville devaient être fiers d'y assister, comme pour témoigner de leur « humanisme ». « J'ai soutenu (dès l'âge de douze ans), dit Montaigne, les premiers personnages es tragédies latines de Buchanan, de Guerento et de Muret, qui se représentaient en notre collège de Guienne avec quelque dignité » (1,25). .
Les Tragédies italiennes. — L'influence de l'Italie a été si puissante au seizième siècle, dans tous les genres, qu'il convient de signaler les essais de tragédie classique en Italie, — tout au moins la Sophonisbe du Trissin, représentée en 1516 et publiée en 1524. Or, Mellin de Saint-Gelais fit jouer une traduction de cette pièce en 1548. Et l'on peut noter dès maintenant que la première de nos tragédies classiques, par le fond et par la forme, sera une Sophonisbe, celle de Jean de Mairet, en 1634.
Les premières Tragédies françaises. — Avant Jodelle, il faut signaler : — deux traductions en vers français, de Lazare de Baïf : Electre (1537), Hécube (1544); une Ifécube, de Bouchetal (1545) ; une Iphigénie à Aulis, de Thomas Sibilet (1549). Quelques-unes de ces pièces furent représentées dans les collèges, mais ce n'était là que des traductions; la première tragédie originale fut la Cléopâti-e de Jodelle (1552).
Etienne Jodelle (1532-1573). — On sait peu de chose sur la vie, assez brève d'ailleurs, de Jodelle. Ses contemporains ont loué son génie ardent et audacieux. Agrippa d'Aubigné lui a consacré cette épitaphe :
Lo ciel avait mis en Jodelle Un esprit tout autre qu'humain ; La France lui nia le pain, Tant elle fut mère cruelle.
Il semble, en effet, qu'Etienne Jodelle est mort dans la misère. 11 avait occupé à la Cour la charge d'organisateur des fêtes et spectacles sous Henri II; Catherine de Médicisle
il enseigna ensuite à Paris (au collège du Cardinal Lemoine), à Toulouse, à Rome. C'était un latiniste aussi correct qu'élégant. On a de lui de nombreux commentaires sur des auteurs latins.
protégea, mais Charles IX paraît l'avoir oublié, car le poète lui adressa, de son lit de mort, un sonnet qui se termine par ce vers : Qui se sert de la lampe, au moins de l'huile y met. On prétend qu'il fut persécuté à la fois par catholiques et protestants, à cause de son indifférence religieuse.
Le seul épisode bien connu, de cette vie assez obscure, c'est la représentation de Cléôpâtre, suivie de celle &' Eugène. Cléopâtre fut jouée, en 1552, d'abord dans la cour de l'hôtel de Reims, puis au collège de Boncour.
Et. Pasquier en a consigné le souvenir : « Cléopâtre fut jouée devant le roi Henri II, avec de grands applaudissements de toute sa compagnie, et, depuis encore, au collège de Boncour, où toutes les fenêtres étaient tapissées d'une infinité de personnages d'honneur, et la cour si pleine d'écoliers, -que les portée du collège regorgeaient. Je le dis comme celui qui y était présent avec le grand Turnebus (Adrien Turnèbe), en une même chambre (1)... » Et Brantôme nous apprend de son côté que « le roi lui donna (à Jodelle) cinq cents écus de son épargne, et lui fit tout plein d'autres grâces, d'autant que c'était chose nouvelle, et très belle, et très rare (2) ». Les acteurs étaient : Jodelle lui-môme qui, âgé de vingt ans, jouait le rôle de Cléopâtre; Rémi Belleau, Jean de la Péruse, Jacques Grévin et Nicolas Denisot. Après la représentation, les amis et condisciples de Jodelle organisèrent en son honneur une sorte de triomphe bachique; on se rendit à Arcueil, où l'on promena un bouc couronné de fleurs et de lierre en chantant le pœan. Un écho de cette fête païenne retentit jusqu'à Genève, d'où Théodore de Bèze lança contre Ronsard une accusation d'impiété et d'idolâtrie ; Ronsard y a répondu dans un de ses Discours. On fit un anagramme du nom d'Estienne Jodelle : /o, le Délien est né! Bref, l'enthousiasme des humanistes et desérudits fut à son comble.
Cléopâtre. — C'était bien, en effet, une œuvre « originale » que Cléopâtre, dont le sujet était tiré de Plutarque, et non calqué sur une tragédie antique. Si vide qu'elle soit, si pé-
(1) Et. Pasquier, Recherches de la France.
(2) Brantôme, Grands Capitaines français (Henri II).
nible qu'en apparaisse le style, on peut dire qu elle contenait en germe le caractère essentiel de la tragédie classique : à savoir la peinture d'une crise morale, prise le plus près possible de sa fin, et aboutissant à la mort. Si l'on joint, à la nature de cette action, les unités de temps et de lieu, la qualité des personnages, le »ôle des confidents, le ton soutenu d'un style noble malgré sa faiblesse, on reconnaîtra dans Clf'opâtre la première esquisse d'un genre qui devait, avec des fortunes diverses, occuper la scène française pendant près de deux siècles. La versification seule n'avait pas encore trouvé son équilibre : le premier acte de Cléopâlre est écrit en alexandrins à rimes féminines ; le quatrième, en alexandrins mêlés de rimes féminines et masculines; les actes II, III et V sont en vers décasyllabiques. Les chœurs, nombreux et bien placés, sont en strophes de différents modèles.
Qui voudrait nq\v combien l'esprit français tendait vers la simplification du sujet, pour tirer tout l'intérêt de l'analyse psychologique, n'aurait qu'à établir une <iomparâison entre la Cléopâtre de Jodelie et le drame de Shakespeare : Antoine et Cléopâtre. Les deux poètes ont puisé à la même source, la Vie de César, par Plutarque. Mais tandis que le dramaturge anglais usera de toutes les ressources que lui offre son modèle, et donnera à Antoine un relief admirable à la fois comme soldat et comme amoureux, pour faire d'autant mieux ressortir les caractères de Géopâtre et d'Octave, — le jeune « inventeur » de la tragédie française a, d'instinct, l'idée de « faire quelque chose de rien >; il commence sa pièce /xprés/a mort d'Antoine! Antoine paraît, cependant, à la scène i'^'^ du premier acte; mais c'est son ombre qui parle. Puis Cléopâtre, avec ses deux confidentes Eras et Charmion, déclare qu'en un songe elle a vu Antoine, et qu'elle va mourir, libre, pour aller le rejoindre. Un chœur philosophique et moral termine le premier acte. — Au second, apparaît Octavien (Octave) accompagné de deux de ses officiers, Proculée et Agrippa; et Octavien s'entretient avec eux du sort réservé à Cléopâtre. Sur les conseils d'Agrippa, il pendie vers la clémence. Chœur. — Le troisième acte met en présence Cléopâtre et Octavien. La reine lui demande la vie pour elle et pour ses enfants; elle livrera ses trésors. Octavien y consent. Cette
longue scène est animée par la trahison de Séleuque, qui révèle à Octavien que Cléopâtre cache la plus grande partie de ses richesses, et qui attire sur lui la fureur et les coups de Cléopâtre. Cet acte se termine également par un chœur, sur le courage de la reine. — Dans l'acte quatrième, Cléopâtre déclare qu'elle mourra. Eras et Charmion mourront avec elle. Le chœur pleure la destinée de la reine, et décrit le sacrifice qu'elle accomplira sur la tombe d'Antoine. — Acte cinquième : Cléopâtre est morte, pendant l'entr'acte. Proculée vient faire le récit de sa mort. Dernier chant du chœur sur la gloire que Cléopâtre s'est acquise par sa fin courageuse, et sur le triomphe de César.
Cette rapide analyse prouve que tous les procédés tragiques ont été non pas sans doute pratiqués, mais indiqués par Jodelle : — apparition successive des deux protagonistes ; — ceux-ci une fois bien connus par des scènes^à confidences, on les met aux prises ; — Cléopâtre a délibéré avec Eras et Charmion ; Octavien délibère avec Proculée et Agrippa ; — un des personnages, Octavien, subit une progression continue : il hésite sur le sort de Cléopâtre, il raisonne, il se décide pour le pardon, il y persiste; l'autre, Cléopâtre, veut d'abord mourir, puis demande la vie, puis se décide de nouveau pour la mort; — cette mort, dont il eût semblé qu'un écolier comme Jodelle eût voulu tirer des effets scéniques, elle nous est dérobée ; nous ne la connaissons que par un récit, et par l'impression qu'elle produit sur Proculée, sur Octavien et sur le chœur. — Encore une fois, passons sur la'faiblesse, disons même sur la puérilité de l'exécution, c'est essentiellement la tragédie classique.
Le succès même de cette tentative d'écolier, non seulement auprès de ses maîtres et de ses condisciples, mais auprès du public monaain, prouve que Jodelle avait touché juste. Animé par ce succès, il composa une seconde tragédie, qui ne fut peut-être pas représentée, mais qui est un exemple de la même valeur : Didon se sacrifiant. C'était encore une mort tragique, et la mort d'une femme, comme s'il avait senti d'instinct que l'amour et la jalousie sont des senti», ments plus passionnés et plus susceptibles de variations psychologiques, chez la femme que chez l'homme. Il empruntait
Un Théatke romain
tel qu'on se le représentait sous Louis XII.
D'après une estampe sur bois du Térence de Josse Bade.
274 LlilKKAlLRE FKANÇAISE
son sujet, non i)lus à un liifstorien mais à un ])oète épique, à Virgile. L'action commence aussi près que possible de sa tin, au moment où il n'y a plus rien, rien que le désespoir de Didon : et cette fois, ce n'est pas assez, parce que la résolution d'Énée est prise avant le lever du rideau, et qu'aucun épisode ne nous fait espérer ou craindre qu'il cédera aux instances de celle qu'il abandonne. Jodelle se contente de suivre le texte de Virgile, fait prononcer à Didon d'interminables couplets, et n'invente rien qui puisse rendre intéressant, au point de vue dramatique, le trop passif Énée (1). — Didon, très inférieure à Clèopâtre, comme action et comme caractères, est mieux écrite; Jodelle n'y emploie que l'alexandrin, à rimes masculines et féminines.
Les Contemporains de Jodelle. — Parmi les poètes qui suivirent le mouvement déterminé par Jodelle, il faut citer : Jean delaPkruse, auteur d'une Médée imitée de Sénèque (1553); — Jacques Gré vin, qui donne, vers 1560, une Mort de César, d'après le Jules César latin de Muret; - Jean de la Taille, qui publie, en 1562, Saûl le Furieux, tragédie tirée de la Bible, et, en 1573, la Famine ou les Gabaonites ; — son frère, Jacques DE LA Taille, qui mourut à vingt ans, et qui ne put remplir les sérieuses espérances de ses débuts, écrit Didon (1560) (pièce perdue), et, entre 1560 et 1562, Daire (Darius) et Alexandre. — Il faudrait énumérer une foule d'autres poètes, auteurs de tragédies, soit antiques, soit bibliques (2). Chez tous, on constate l'influence prépondérante de Sénèque, dont les tragédies philosophiques, pleines de traits énergiques, brillants, déclamatoires, répondaient si bien aux goûts didactiques de ces poètes de collège et de ces auditoires d'humanistes. — En même temps, l'influence italienne développe en France le genre de la pastorale : VAminta du Tasse est de 1571 ; le Pastor Fido de Guarini, de 1585 ; Nicolas de Montreux fut l'introducteur du genre sur le théâtre^ français.
(1) Morceaux choisis, 2^ cycle, p. 223.
(2) Signalons : Desmazures, auteur de Darid (1566); PIerre Mathieu, qui donne Esther (1585) et Aman (1589), et qui la même année traite un sujet contemporain dans la Guisade,
Les théoriciens de la Tragédie. — Avant d'arriver au plus remarquable des successeurs de Jodelle, Robert Garnier, demandons-nous si la jeune tragédie française avait déjà sa poétique, et si les poètes que nous venons de nommer se sentaient dès cette époque guidés ou entravés par des règles. — Le premier théoricien de la tragédie française est Jules- César Scaliger. Né en Italie, la patrie de l'humanisme, amené en France par l'évêque d'Agen, dont il était le médecin, ce Scaliger est moins célèbre que son fils Joseph-Juste, philologue et grammairien aussi remarquable par la sûreté que par l'étendue de son érudition. Mais Jules-César a le mérite d'avoir le premier formulé, en 1561, cent ans avant Boileau, comme le dit très justement E. Lintilhac, les règles de la tragédie classique. C'est lui qui, à tort ou h raison, a extrait de la Poétique d'Aristote les trois unités, et qui a défini la tragédie : l'imitation par des actions d'ime fortune illustre, avec un dénouement malheureux, en un style grave et en vers. C'est lui qui demande que l'on prenne l'action aussi près que possible de sa fin, et que l'on se ]eiie in médias ves. Enfin, de l'ensemble de ses théories se dégaine ce principe général de la vraisemblance, qui établissait entre l'ancien et le nouveau théâtre une antinomie absolue. — Jean de la Taille publia, en 1572, en tête de sa tragédie de Sailly un Art de la tragédie où il développait et complétait les préceptes de Scaliger.
Pourquoi ces théories eurent-elles un si grand succès, sinon parce qu'elles arrivaient h leur heure? Il ne s'agit pas de savoir, en effet, si les trois unités étaient ou non dans Aristote; le nom comme l'autorité d'Aristote n'y auraient rien fait, si le genre qui se préparait de si loin ne se fût organisé de lui-même par une sorte de sélection, pareil h un être qui s'adapte à son milieu. La tragédie classique naît dans une représentation de collège et dans une Poétique de pédant, comme une herbe entre deux pavés. Mais en vain les anciens genres ne voulaient pas mourir; en vain d'autres, tels que la pastorale et le drame irrégulier, à la Shakespeare, semblaient pousser de plus vigoureux jeta : seule l'humble tragédie devait s'épanouir et vivre.
Robert Garnier (1534-1590). — La tragédie, pour le moment,
restait un genre scolaire et livresque. Et le plus grand poète tragique du seizième siècle n'obtint que des succès de lecture ; mais les éditions de ses œuvres furent nombreuses jusque vers 1620, et Ton peut dire que le public se prépara, en lisant Garnier, à voir représenter Mairet, puis Corneille.
Robert Garnier, né à la Ferté- Bernard, avocat au Parlement de Paris, lieutenant criminel au Mans, fut un de ces magistrats beaux-esprits, que le dix-septième et le dix-huitième siècles devaient produire en foule. Mais, d'ordinaire, ces présidents font plutôt de l'histoire et de la critique, ou, s'ils riment, c'est pour traduire ou imiter Horace et Martial. Celui-là fut poète tragique. Comme le grand Corneille, c'est par l'étude du droit qu'il se prépara aux dêlihérntions de la scène; il est, ainsi que l'auteur de Cinna, d'un pays célèbre par son humeur processive ; il semble que la tragédie ait trouvé en lui Yorateur et le disputeur qu'elle attendait, car la tragédie a vécu de chicane et de logique, avant de vivre (le psychologie.
De ce prédécesseur de Corneille, nous avons sept tragédies : Porcie (1568), Hippolyte (1573), Cornêlie (1574) (1), Marc- Antoine, la Troade (1578), Antigone ou la Piété (1579), Sédécie ouïes Juives (1580) (2). On reconnaît dans presque toutes ces pièces l'influence prépondérante de Sénèque. V éloquence , ou trop souvent la rfec/aw^a^^on, s'y étale avec une complaisance que d'ailleurs on pardonne au grand style de l'écrivain. Mais le caractère le plus original, et l'on peut dire le plus inattendu, des tragédies de Garnier, c'est que l'action est beaucoup moins simple que dans la plupart des pièces contemporaines. Comparez M arc- Antoine à la Cléopâtre de Jodelle (c'est le même sujet) ; l'intérêt s'égare un peu sur les trois personnages, Cléopâtre, Octave et Antoine. Antigone n'a d'autre unité que la présence de la fille d'Œdipe, à travers plusieurs épisodes dont chacun pouvait former une tragédie. Et la Troade rassemble tous les malheurs survenus à la reine Hécube. Cette complexité un peu touffue, dans un cadre trop étroit, n'est-ce pas encore un trait de ressemblance entre Garnier et Corneille?
(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 225.
(2) Morceaux choisis, 2» cycle, p. 227.
Il faut mettre à part les Juives, qui seraient notre plus belle tragédie biblique, si nous n'avions pas Athalie. Nabuchodonosor s'empare du royaume de Juda, et veut faire périr la famille royale. Les supplications d'Amital, mère du roi de Juda, Sédécie, touchent la femme et les brus de Nabuchodonosor, qui cherchent à apaiser le roi d'Assyrie. Mais nous apprenons que, devant le malheureux Sédécie, on a égorgé ses enfants, et qu'ensuite on lui a crevé les yeux. Sans doute, c'est moins une action qu'une série de situations. Cependant quand on lit les Juives, on est vraiment surpris du parti que Garnier a su tirer de la douleur, de la pitié, de la cruauté, bref de tous les sentiments tragiques. De plus, sur cette tragédie sacrée, plane le souffle de Dieu ; par la bouche du Prophète, dont le grandiose personnage apparaît au premier et au cinquième acte, la situation s'élargit, et produit une impression de religieuse terreur. Les chœursde jeunes Juives, très bien maniés, heureusement mêlés à l'action, rapprochent cette tragédie française des tragédies grecques.
Le théâtre de Garnier contient une huitième pièce d'un genre tout particulier, une « tragi-comédie >, Bradamante. Le sujet est tiré du Roland furieux de l'Arioste, où Bradamante, fille d'Aymon et de Béatrice, nous est représentée comme une guerrière invincible, aimée de Roger, prince sarrasin converti. Dans la tragi-comédie de Garnier, Bradamante met aux prises deux rivaux : Roger, et Léon, fils de l'empereur de Constantinople. L'action est compliquée par un de ces quiproquos fréquents dans les romans de chevalerie. Le dénouement est heureux; c'est le personnage sympathique, Roger, qui épouse Bradamante (1).
Antoine de Montchrestien (?-1621). — Le dernier des poètes tragiques que l'on rattache au seizième siècle, Montchrestien, eut l'existence la plus aventureuse. Duelliste enragé, forcé de s'exiler en Angleterre, rentré en France sous Henri IV, industriel, il écrivit ses tragédies par passe-temps, et sans renoncer à ses escapades. Il finit par se faire tuer sous Louis XIII, en prenant part à un soulèvement de huguenots.
(1) On trouvera une analyse de Bradamante dans Darmsteter et Hatzkeld, p. 172.
278 LITTÉRATURE FRANÇAISK
Nous avons de Montchrestiçn si^^ tragédie^ ; Sopfi,onishe (1596), imûtée de l'italien; les ^acènes (Lac^dén^^nienne^) ou la Constance (1599), dont le sujet est tiré de Plutarque ( Vie de Cléomène de Sparte); David (1600); Aman (16Q1) (1); Mectoi' (1603); l'Écossaise ou Marie Stuart (^605) (2). Ç^tte dernière pièce est la meilleure de Montchrestiçii ; les caractères d'Elisabeth et de Marie Stuart sont bien traces, ^t le ^ty4ç, remarquable par son aisance et sa douceur, annonce celui de Racine.
Nous verroiis, en étudiant las prédécesseurs immédiats de Corneille, que la tragédie ï\^ cessa d'être cultivée et améliorée, et comment çllç passa enfin df- la cour des collèges et des feuiilets du livre, à la scène qui, d^ non côté, se préparait pour elle.
Influence de l'î^itiquité. — Np,\is 1 avons déjà dit dans nos conclusions sur la Comédie du mpsycn âge, i\ \\e ^'^git pjus ici, comme pour la Tragédie, 4'un genre qui se subatitvie à un autre, mais sei^^ement d'une évolution, ^.a comédie du seizième siècle, c'est la Favce du quinzième, combinée d^yec la Moralité. Toutefois, il convient de signaler quelques traductions et imitatioiis de l'antiquité, qui contribuèrent à rendre plus humain et plus rég.\^l}er un genre populaire s'élevant au rang de genre littéraiipe. — Rp,nsar<l traduit, en 1549, le Plutus d'Aristophane, jpué t^u collège de Coqueret; en 1565, A. de Baïf traduit V Eunuque de Térence, et le HraVfi {Miles, gloriosus) de Plante, en 1507.
Influence italienne. — L'influei^pe de l'Itv^Ue |qt ^p beaucp^ip la plus puissante. Elle fut heurei|?e, en ce sens qu'elle apprit aux auteurs français à varier leurs sitqatioi^s et à coipbinef leurs intrigues; fâcheuse, parce, qu'elle introduisit d^^s notre comédie française un certain i^qmbre de types coi^veiitionnels, vieillards, tuteurs, valets, capitans, amoureuJf et
(1) Morceaux choisis. 2' cycle, p. 2.'î1.
(2) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 229.
ingénus, dont nous avons eu bien de la peine à nous débarrasser, et qui, stéréotypés, en quelque sorte, ramenaient sans cesse avec eux les mêmes situations et les mêmes bons mots. — Les premières imitations sont les traductions des Supposés de l'Arioste, par Jacques Bodrgeois (1545), puis par Jean Pierre de Mesme (1552). Jean de la Taille traduit le Négromant de l'Arioste vers 1560. Mais il faut signaler aussi les représentations italiennes, données en France, à Lyon et à.Paris, et qui répandirent surtout àia cour, où chacun savait l'italien, le goût des imbroglios et de la licence.
Les Comédies en vers. — Jodelle inaugure, ou croit inaugurer, un genre nouveau de comédie avec Eugène, représenté en même temps qu6 €léopâtreen 1552. Dans un prologue obscur et ambitieux, il se pose en novateur. Eugène est une pièce en cinq actes, à neuf personnages, écrite en décasyllabes. Le sujet en est des plus risqués, et se rattache aux plaisanteries contre le clergé qui forment le fond de nos plus cyniques fabliaux. Il n'y a pas, dans ces cinq actes, un seul personnage non seulement vertueux, mais honnête ; un seul est comique, au vrai sens du mot, c'est Guillaume, le mari d'Alix.
RÉMI Belleau a laissé la Beconnue, publiée seulement après sa mort, en 1577. M s'agit dans cett« pièce d'une jeune fille, sauvée par un officier au siège de Poitiers, et qui, au dénouement, est reconnue par son père. L'întrigue, un peu lente, n'est pas mal construite : Antoinette, la jetme fille, aimée par le fils du vieil avocat chez qui le capitaine l'a mise en pension, est sur le point d'épouser malgré elle le clerc maitre Jean, au moment même où l'arrivée inattendue du capitaine et de son père la délivre.
Jacques Gré vin a donné la Trésûrière (1558) (1) et les Ébahis (1560). La première de ces pièces rappelle VEugène de Jodelle ; la seconde est une imitation indirecte de l'italien.
Les Comédies en prose. ~ C'est probablement î'înfluence de l'Italie, où l'on écrivait la comédie en prose, qui détermina nos écrivains du seizième siècle à abandonner les vers (2).
(1) Lire dans Darmsteter et Hatzfeld, p. 360, une scène de la Trésorière.
(2) Lire dans Darmsteteii et Hatzfeld, p. 365, la lettre de Pierre Larivey à M. d'Amboise, sur l'emploi de la prose d«uB lu cumédie.
280 littékaturl: fram;aise
Il faut d'abord signaler une comédie de Jean de la Taille, les Corrivaux (ou Rivaux d'amour), composée probablement en K)62, et qui témoigne d'une certaine aisance dans le dialogue.
Mais le plus remarquable écrivain comique de ce temps est Pierre Larivey (ir)40-1611). Il est né à Troyes; son père, italien, était de la famille des Giunli, célèbres imprimeurs de Venise. Établi en France, il traduisit son nom en celui de V Arrivé, devenu Larivey. Pierre entra dans les ordres, et fut chanoine de l'église Saint-Étienne de Troyes. Il connaissait à fond, et pour cause, la littérature italienne; aussi donna-t-il un grand nombre de traductions dans tous les genres, contes, morale, théologie, etc. 11 avait cet avantage sur les érudits français, de posséder Vesprit et les traditions des comédies de son pays; et il fit passer dans notre langue douze pièces, dont six furent publiées par lui-même en 1579. dont trois encore furent données en 1611. Les autres sont perdues. — Ces comédies sont : le Laquais, la Veuve, les Esprits, le Morfondu, les Jaloux, les Écoliers, Constance, le Fidèle et les Tromperies. Larivey suit de très près son modèle italien ; mais il y apporte toutes les modifications de lieu, de conditions, de circonstances, nécessaires pour que la pièce devienne française. Ce fils d'Italiens, Champenois de naissance, était vraiment l'homme qu'il fallait pour accommoder à notre génie, sans en rien laisser perdre d'essentiel, le génie italien. Ses pièces ne furent pas jouées, mais elles furent lues et relues, et les éditions s'en multiplièrent. Molière a su en tirer parti
Deux d'entre elles sont encore d'une lecture agréable : les Écoliers, et surtout les Esprits. Cette dernière se rattache dans le passé, à VAululaire de Plaute et aux Adelphes de Térence ; dans l'avenir, à l'École des maris et à l'Avare de Molière, et au Retour imprévu de Regnard. L'original italien, l'Aridosio de Lorenzino de Médicis, est en grande partie une <• contamination » de VAululaire et des Adelphes. On y voit, en effet, deux vieillards, frères, Hilaire, indulgent et généreux, et Séverin, méchant et avare. Celui-ci a confié à Hilaire un de ses fils, Fortuné; il élève lui-même son autre
(1) Lire cette scène dans Darmsteter et Hatzfeld, p. 367.
(2) Morceaux choisis, 2» cycle, p. 233.
LE THlf-ATRE AU SEIZIÈME SIÈCLE 281
fils, Urbain, et sa fillo, Laurence. L'intrigue est faite des obstacles que ces jeunes gens éprouvent dans leurs amours, obstacles heueusement levés à la fin de la pièce dont le dénouement est le mariage d'Urbain avec Féliciane, de Fortuné avec Apoline, et de Laurence avec Désiré. Mais les meilleures scènes, les scènes de caractères, sont créées par l'avarice de Séverin et la fourberie du valet Frontin. Séverin, voulant rentrer chez lui pour y déposer une bourse pleine d'or, en est -empêché par Frontin qui lui déclare que sa maison est hantée par des esprits (d'où le titre* de la pièce). Séverin, effrayé, cache sa bourse dans un trou, sans se douter qu'il est épié par Désiré, l'amoureux de sa fille Laurence ; ses hésitations, ses craintes, ses prières, sont rendues avec une vérité comique digne de Plante et de Molière qui, ni l'un ni l'autre, n'offrent la même scène (1). Désiré, une fois que Séverin est parti, vole le contenu de la bourse. L'avare revient bientôt pour revoir « sa chère bourse » ; il la trouve pleine de cailloux. Alors, il éclate en lamentations, dans un monologue imité de Plaute, et que Molière à son tour a imité (2). La scène qui suit, avec Frontin, est également très amusante et très fine; c'est un développement ingénieux du monologue. Enfin à l'acte V, scène vi, et scène vni, on trouve des quiproquos, dont Molière a su faire son profit, et quelques traits excellents, ce qu'on appelle des mots de nature. Quand on rend à Séverin ses écus, il s'écrie : « 0 Dieu! ce sont les mêmes!... » Et quand on lui dit que son fils va épouser une jeune fille dotée de quinze mille francs : « Quinze mille francs ! il sera plus riche que moi (1). »
Des autres comédies de Larivey, on peut tirer aussi quelques scènes ^ d'un comique profond et durable. Sans doute, il faut en féliciter les originaux italiens qu'il a traduits. Mais son style lui appartient, et l'on éprouve une sorte de surprise à lire avec tant d'intérêt ces dialogues toujours dramatiques, piquants, justes, dont le moindre honneur n'est pas d'évoquer fréquemment le souvenir de Molière.
Enfin, nommons Odet de Turnèbe, fils de l'helléniste Adrien Turnèbe. Mort prématurément (1581), il laissa en manuscrit une comédie imitée à la fois de l'italien et de la Célestine de l'Espagnol Fernando de Rojas, et intitulée lea Contents. Cette pièce, assez confuse, mais amusante et joliment écrite, est, selon M. E. Rigal, le chef-d'œuvre de la comédie au seizième siècle. On peut la lire dans le Théâtre
(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 23^.
"282 UTTTèRATURE FRANÇAISE
au seizième siècle^ d'Ed. Fournier. On y pourra lire aussi les Néapolitaines de F. d'Amboise (1584).
On voit, vers la fin du siècle, reparaître la comédie en vers ; mais elle ne proviuit plus aucune œuvre intéressante. Les auteurs s'italianisent de plus en plus^ au sens étroit du mot : ils ne résveni qu*iinf>rof/lios ; ils ne font agir et parler que des caricatures traditionnelles. Cependant la farce, plus vivace que jamais, occupait la scène ; et la véritable comédie ne devait guère reparaître qu'avec la Mélite de Corneille (1629).
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Darmsteter et Hatzfeld, le Seizième siècle en France. Paris, ISS.'Î.
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J. Lemaitre, Conférence sur les Contents (Revue des cours et conférences, 20 mai 1893;.
R. DouMic, Conférence sur les Esprits (id., 27 mai 1893).
Petit de Jullevillb, Histoire de la littéralure française. Paris, Colin, t. m, chap. vi [Le Théâtre de la Renaissance, par E. Rigal). On consultera, pour plus de détails, la bibliographie de ce chapitre (III, p. 317).
SOMMAIRE
1" Calvin (1509-1564) se convertit au protestantisme et se réfugie à Nérac, puis à Bêle, et de là s'établit à Genève. Chassé d'abord par le parti des libertins, il y rentre en 1541, et jusqu'à sa mort il y exerce une véritable dictature.
Il publie en latin, puis tfaduit en français l'Institution chrétienne (1541), dédiée à François l^', ouvrage remarquable par sa méthode et la sévérité hautaine de son style.
A côté de Calvin, il faut nommer, parmi les écrivains protestants, Guillaume Farel, Théodore de Bèze, Duplessis-Momay.
2° Saint François de Sales (1568-1622) fut évêque de Genève, résidant à Annecy. 11 vint à Paris, où il prêcha avec grand succès, puis retourna en Savoie. 11 ne publia que l'Introduction à la vie dévote (1608), ouvrage formé de la réunion de lettres écrites à M*"" de Charmoisy, et le Traité de l'amour de Dieu (\6î6), plus tbéologique. — Il est original à la fois par la largeur de son christianisme «t la douceur poétique de son style.
3° Les plus célèbres auteurs de mémoires sont : Le Loyal serviteur, auteur de la Vie de Bayard {ib2i). — François de la Noue, protestant, dont les Discours politiques et militaires sont un code de bravoure et de solide piété. — Biaise de Montluc, catholique, qui publie le récit de ses campagnes dans ses vivants et pittoresques Commentaires (1574). — Agrippa d'Aubignë, protestant, dont les principaux ouvrages en prose sont une Histoire universelle (1616-20), et sa Vie à ses enfants.
4° Les écrivains politiques. — La Boétie a laissé on Discours sur la servitude volontaire, publié en 1576, après sa mort, et qui est une éloquente protestation contre la tyrannie; — il faut citer encore Michel de VHospilal, et Jean Bodin.
5° La Satyre Ménippée, parue en 1594, est un pamphlet écrit en collaboration par plusieurs magistrats et lettrés, en faveur de Henri IV, au temps de la Ligue. L'ouvrage commence par une sorte de parade dans la cour du Louvre, continue par une procession de^
ligueurs, par des discours des députés aux États Généraux (le plus célèbre est celui de Daubray au nom du Tiers Etat), et s'achève par des pièces' de vers burlesques. C'est on chef-d'œuvre de bon sens et desprit.