‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 89 sur 323 · I. - Malherbe · texte numérisé non relu

I. - Malherbe

Vie et caractère. — Fils d'un conseiller au présidial de Caen, c'est dans cette ville que naquit, en 1555, François de Malherbe, l'aîné de neuf enfants. Après des études de droit qu'il compléta dans des universités étrangères (Heidelberg, Bâle), il quitta la robe. pour l'épée, comme le Dorante de Corneille, et s'attacha à la personne de Henri d'Angoulême, grand-prieur de France, lieutenant du gouverneur de Provence. On sait peu de chose sur cette partie de sa vie. A l'entendre, car ce Normand s'est vanté comme un Gascon, Malherbe se serait brillamment comporté pendant les guerres de religion ; et la chose est possible. Il se maria, à Aix, en 1581, avec la fille d'un magistrat, Madeleine de Coriolis; de ce mariage, il eut trois enfants, dont deux moururent jeunes; son dernier fils, Marc-Antoine, fut tué en duel, etMalherbe,alorsâgé de soixante et onze ans, demanda vainement satisfaction ou vengeance.

En 1605, Malherbe vint à Paris ; il avait été recommandé à Henri IV par le cardinal du Perron. Celui-ci aurait dit au roi < qu'il ne fallait plus que qui que ce soit se mêlât de vers après un gentilhomme de Normandie, établi en Provence, nommé Malherbe, qui avait porté la poésie française à un si haut point que personne n'en pouvait jamais approcher ». Malherbe avait fait dès cette époque beaucoup de vers, les

uns franchement détestables et dans le plus mauvais goût de Ronsard, les autres mêlés de bon et de mauvais {les Larmes de saint Pierre, 1587), d'autres enfin où son talent mâle et sa langue claire se manifestaient déjà {Ode à Marie de Médicis pour sa bienvenue en France,. 1600; Stances à du Périer sur la mort de sa fille, 1601). Il présenta à Henri IV sa belle Prière pour le roi Henri le Grand, allant en Limousin (1605); le roi, sans l'attacher directement à sa personne, le donna à son premier gentilhomme de la chambre, M. de Bellegarde.

Voilà Malherbe devenu presque poète officiel. Il compose pour Henri IV quelques belles odes {Sur Vattentat du Pont- Neuf, 1606), mais aussi beaucoup de stances, de sonnets et de chansons, qui nous révèlent en lui un servile courtisan. Et c'est le moment d'avouer que ce Malherbe, dont les portraits ont une si belle allure, dont les vers sonnent si fièrement, paraît avoir eu le caractère peu chevaleresque, tout au moins dw jour où il considéra la poésie comme un « moyen de parvenir ». Il n'estimait pas son talent; il disait t qu'un bon poète n'est pas plus utile à l'État qu'un bon joueur de quilles ». II adula dans ses vers tous les personnages puissants, et les renia ou s'en écarta prudemment dès qu'il les sentit en disgrâce : ainsi fit-il pour le maréchal d'Ancre, pour le duc de Luynes, et pour Marie de Médicis elle-même. Celle-ci, après la mort de Henri IV, et Louis XIII se firent les protecteurs généreux du poète. Malherbe écrivit pour la régente et pour son fils ses plus belles pièces : Ode à la l'cine Marie de Médicis sur les heureux succès de sa régence (1610), Ode au roi Louis XIII allant châtier les Rochellois (1627).

Nous savons, grâce à son intéressante correspondance avec son ami Peiresc (publiée en 1822), comment Malherbe a passé son temps, entre la cour, -les Muses et ses disciples, pendant son long séjour à Paris. Il ne fit que deux voyages en Provence, où M"™' de Malherbe était restée. Racan nous apprend que son maître occupait une modeste chambre meublée, où il n'y avait que sept à huit chaises ; c'est là qu'il réunissait ses disciples : Colomby, Maynard, Racan, de Monstier, Yvrande, etc. A ceux qui arrivaient trop tard, il criait à travers la porte : « Attendez, il n'y a plus de chaises! » Ses boutades sont célèbres. Il disait à Desportes : « Votre potage vaut

François de Malherbe.

(D'après le portrait peint, en 1613, par Finson et I. Cœlenjai)3.J

mieux que vos vers. » Au confesseur qui, à son lit de mort, Tentretenait de la vie future : € Ne m'en parlez plus, votre mauvais style m'en dégoûte. * Près d'expirer, il reprenait vivement sa garde-malade, voulant « défendre jusqu'au dernier soupir la pureté de la langue française >. Il mourut le 16 octobre 1628*

La réforme de Malherbe. — On est un peu surpris, quand on étudie la portique de Malherbe, d'y trouver surtout des préceptes négatifs. En effet, Malherbe ne fait que réagir contre la Pléiade, et ramener la poésie française à ses qualités essentiellement nationaleg. Sur la versification seulement, il donne quelques préceptes positifs. On sait qu'il avait biffé d'un bout à l'autre un exemplaire de Ronsard ; on possède les Psaumes de Desportes annotés de sa main ; mais nous n'avons de lui ni poétique écrite, ni grammaire. Il faut nous en rapporter, pour sa réforme, aux traditions, aux anecdotes, et surtout à ses vers (1).

1» Pour le fond même de la poésie, Malherbe réagit contre VimitalUm exagérée des anciens. Sans doute, il les connaît et les pratique, et lui-même il a fait des traductions en prose de Tite-Live (XXI II® livre) et de Sénèque (Questions naturelles). Mais il veut qu'on leur emprunte des idées générales, des lieux communs; jamais de ces détails techniques, datés^ qui rendent la poésie inaccessible aux « honnêtes gens >. D'ailleurs il se défie des Grecs, et va d'instinct vers les Latins, plus raisonnables, plus en conformité avec le génie français. Sans proscrire complètement la mythologie, dont il a usé lui-même, il ne lui demande que quelques ornements (comparaisons, métaphores). — Il proteste également contre Vitalianisme^ qui continuait à affadir et à obscurcir la poésie, et il lutta de toutes ses forces contre l'influence du fameux cavalier Marin^ son rival dans la faveur de Marie de Médicis. —Bref, Malherbe est pour le bon sens, la raison, les idées communes, les sujets d'actualité, contre la fantaisie, l'imagination, le symbolisme, les fictions.

2° Le style et la langue. — Malherbe obligeait ses disciples et s'obligeait lui-même à travailler lentement et à

(1) Morceaux choisis, !«■• cycle, p. 105; — 2» cycle, p. 278.

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