LA HKFORME DE LA POÉSIE
« faire difficilement des vers faciles >. Il usa, dit-on, une rame de papier pour écrire une strophe ; peu importe si la strophe est belle. C'est la théorie reprise et confirmée par Boileau et par l'exemple des plus grands classiques. — Régnier protestait; il voulait qu'on laissât « courir la plume où la verve l'emporte ■> ; il disait : « Jamais un bon esprit ne fait rien qu'aisément » ; il raillait Malherbe, « froid à l'imaginer ». La théorie de Malherbe n'en est pas' moins celle des plus grands artistes, chez qui l'inspiration ne détruit pas le sens critique. Ainsi : logique, clarté, propriété sévère, voilà pour le style. — La langue doit être purement française. Malherbe avait à combattre : le pédantisme, V italianisme, enfin l'invasion du dialecte français par les dialectes provinciaux. De là le sens profond de cette boutade : « Les crocheteurs du Port-au-Foin sont nos maîtres en fait de langage. » Il voulait dire non pas : nous devons parler comme les crocheteurs; mais^ pour juger de la qualité exclusivement française d'un terme, il faut s'assurer que le mot fait partie du vieux fonds populaire, et qu'il est en usage chez ceux qui n'ont ni le pédantisme des érudits, ni le snobisme du grand monde. S'il adoptait le vocabulaire des crocheteurs, il était, en syntaxe, un puriste intransigeant, et s'en rapportait, avant Vaugelas, au bon usage.
3° La versification. — Malherbe régularisa et disciplina l'alexandrin, en exigeant une césure (principale ou secoadaire) après le sixième pied ; en proscrivant V enjambement, qui peut nuire au rythme général d'une suite de vers; en défendant V hiatus (rencontre d'une voyelle finale et d'une voyelle initiale).
D'autre part, il était sévère pour la rime; il la voulait sinon toujours riche, du moins assez difficile pour être un frein à la rédaction trop rapide. Ainsi, il veut la consonne d'appui pour les participes en e (les verbes en er formant les trois quarts de la conjugaison française, le poète aurait à sa disposition un trop grand nombre de rimes faciles); — il interdit de faire rimer un simple avec un composé {père, grand-père), ou des mots de senr trop voisin {père, mère).
Iifluence de Malherbe. — Il faut se garder d'attribuer à Malherbe une influence personnelle, comme le fut celle de Ronsard. Mais précisément parce qu'il avait moins de génie, et parce quïl ne formulait guère que les tendances de l'esprit français, son œuvre s'est moins vite démodée, et son influence fut plus durable. Boileau (qui d'ailleurs, on doit bien le remarquer, ne loue en lui que des qualités de forme) n'exagère pas quand il dit : Tout reconnut ses lois... Il exprime un fait. La clarté, la raison, l'ordre, la pureté et la propriété de la langue, la solide harmonie des vers, bref tout ce que nous louons en Racine, Molière, et dans leurs imitateurs, trouve sa première ébauche en Malherbe. Bien entendu, à ces qualités très générales et presque négatives, chacun a ajouté celles de son génie propre. Malherbe fut comme un maître de dessin et de perspective, dont les élèves deviennent un jour de grands peintres.
Faut-il admettre, d'ailleurs, qu'il a t coupé la gorge à la poésie » ? Comme si l'influence d'un homme, et qui n'a que du talent, pouvait empêcher de se développer un grand génie lyrique, s'il s'en fût présenté un ! Mais ce qui n'est pas vrai de Malherbe l'est de la société du dix-septième siècle. Un génie lyrique, indépendant, ne pouvait y trouver ni des éléments de poésie, ni surtout des lecteurs préparés. Il y a là comme une question de saison. •