‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 93 sur 323 · LA RÉFORME DE LA POÉSIE · texte numérisé non relu

LA RÉFORME DE LA POÉSIE

marquis de Cœuvres, par obtenir une pension de deux mille livres sur l'abbaye des V^aux de Cernay, et plus tard un canonicat, à Chartres (1609). Une mort prématurée l'empêcha de jouir longtemps d'un repos pendant lequel il eût peut-être mûri jusqu'à la perfection des dons naturels pour la poésie.

Les Satires de Bégnier. — Régnier a composé seize satires, dont les principales sont : — II. Les Poètes (très piquant tableau de la vie du poète telle qu'elle est, et telle que la voudrait Régnier. Cette satire abonde en vers pittoresques (I) ; elle est essentielle pour la connaissance du monde littéraire de ce temps, et pour les théories de Régnier); — III. La Vie de Cour (à comparer avec le Poète courtisan de J. du Bellay); — VI. L" Honneur (contre le point d'Jwnneur); — VIII. L'Importun ou le Fâcheux (imitée d'Horace) ; — IX. ^ Nicolas Rapin (contre Malherbe) ; — X. Le Souper ridicule (à comparer avec Boileau, Satire III) ; — XII. Son Apologie (théorie de la satire, à comparer avec Boileau, Satire IX); — XIII. Macette ou V Hypocrite; — XV. Le Poète malgré soi (Régnier définit sa manière d'écrire, toute de verve, et son esprit incapable de déguiser la vérité. A comparer avec Boileau, Satires VII et IX).

Originalité de Régnier. —Les maîtres de Régnier satirique sont nombreux. Ce sont d'abord, non pas qu'il les ait tous connus, mais par une sorte d'hérédité mystérieuse, les poètes gaulois du moyen âge, depuis Jean de Meun et les auteurs de fabliaux jusqu'à Villon ; Marot, dont il a souvent la finesse naïve, et qui, dans ses coq-à-Vânc, avait donné quelques bons passages de vraie satire ; du Bellay, qui a le premier composé {le Poète courtisan) une satire dans la forme qui devait rester classique jusqu'au dix-neuvième siècle ; et surtout les poètes italiens qu'il a étudiés à Rome, pendant les huit années qu'il y séjourna : à quel point il est redevable aux Italiens, nous le savons aujourd'hui par M. J. Vianey (2). Mais ces modèles étaient à la disposition de tous. Régnier n'en profita et n'en tira ses propres satires, si originales, que grâce à des dons particuliers : une singulière faculté d'observation

(1) Morceaux choisis, l*"" cycle, p. 110; 2" cycle, p. 297.

(2) J. VUNEY, Maihurin Régnier (Hachette), 1896.

développée dès l'enfance, dit-il, par son père ; un sens du pittoresque et du réel (|U aucun écrivain n'avait possédé depuis Villon, si ce n'est Rabelais ; une verve drue et copieuse, qui forme contraste avec la sécheresse de Malherbe.

Il ne faut pas cherclier dans les satires de Régnier une philosophie , ni. même une morale ; tout au plus est-ce la morale d'Horace, qui condamne, au nom du ridicule, certains vices tout extérieurs, — sauf dans le portrait de Macette. — Mais Régnier excelle à peindre, et il nous a laissé comme une galerie de personnages pittoresques et vivants : — Ainsi, dans la Satire III : le portrait du courtisan, dont les détails sont si piquants et semblent autant d'indications pour une estampe ou pour un rôle de théâtre ; — dans la satire X {le Souper ridicule), le portrait du pédant crasseux, un peu forcé sans doute, comme une estampe de Callot, mais si haut en relief, et inoubliable ; — dans la satire XIII, le fameux portrait de Macette, l'hypocrite : c'est le chef-d'œuvre de Régnier : ici l'analjrse morale fait corps avec la description physique, et cette sœur aînée de Tartuffe est une création de génie.

- Bégnier critique littéraire. — Mais il y a toute une partie littéraire et critique dans Régnier. Sans parler de certains traits semés çà et là, la satire IX, à Bapin, est un procès en règle contre Malherbe et son école. Régnier représente, en effet, la libre tradition française, celle de la poésie individuelle et fantaisiste : et voilà pourquoi il est à la fois le disciple de Villon et celui de Ronsard. Les attaques de Régnier portent sur deux points essentiels : Malherbe, faible d'invention, froid à Vimaginer, refuse au poète le droit de se laisser aller où, la verve Vemporte ; et, en second lieu, Malherbe cherche de puériles chicanes de langue et de métrique à des écrivains comme Ronsard, du Bellay, Desportes, qui sont poètes au vrai sens du mot. Quant à lui, Malherbe, ce n'est qu'un grammairien, qu'un regratteur de syllabes. Si d'ailleurs Régnier reproche à Malherbe, de vouloir parler comme à Saint- Jean parlent les crocheteurs, alors que lui, Régnier, il est encore plus trivial dans son langage, cela tient à ce que, dans cette accusation, il implique évidemment celle de prosaïsme voulu plutôt que celle de vulgarité ; et c'est encore une

Page 1