‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 99 sur 323 · IL - Corneille · texte numérisé non relu

IL - Corneille

Vie. —Premières anaées (1606-1629). — Fontenelle, neveu de Corneille, dit très justement : « La vie de M. Corneille, comme particulier, n'a rien d'assez important pour mériter d'être écrite; et à le regarder comme un auteur illustre, sa vie est proprement l'histoire de ses ouvrages. » Aussi sa biographie peut-elle être réduite à peu de chose; il suffit d'en bien marquer les étapes,

Pierre Corneille est né à Rouen, le 0 juin 1606, d'une famille bourgeoise de petite robe; son père était maître particulier des eaux et forêts. 11 fit ses études au collège des Jésuites de sa ville natale, et fut un très bon écolier, c'est-à-diro un excellent latiniste. Son génie, naturellement porté à la force, à la grandeur et à la déclamation, trouva dans les poètes ot orateurs latins un aliment tout à fait approprié. Il goûta particulièrement Sénèque le Tragique et Lucain, deux Romains espagnols, deux moralistes-poètes abondants en sentences sublimes ou ingénieuses, et en tirades magnifiques.

Au sortir du collège, Corneille étudia le droit, et acheta, en 1628, une charge d'avocat général à la Table de marbre du Palais; ces fonctions, il les conserva jusqu'en 1650. Il doit surtout à l'étude du droit l'art d'argumenter, et la dialectique solide et captieuse à la fois qui anime les discours de ses personnages. Que de scènes, dans le Cid, Polycucte, et dans les moindres de ses tragédies, qui sont de vrais plaidoyers, et où l'auditeur applaudit également à l'attaque et à la défense.

Les débuts au théâtre (1629-1636). — Rien ne semblait, dans cette paisible et modeste vie provinciale, destiner Corneille au théâtre. C'est la preuve que le vrai génie se crée à luimême des circonstances favorables et des occasions de se manifester. Une aventure de société, à Rouen, lui inspire un sonnet pour M"*^ Milet, et Cd sonnet il a l'idée de l'encadrer dans une comédie, Mélite, jouée à Paris en 1629. Le succès de Mélite encourage Corneille, qui donne successivement plusieurs comédies, et, en 1635, sa première tragédie, Médée. Corneille était alors à Paris, où l'avait attiré et fixé à demi

la réussite de ses premières pièces. Probablement pour subvenir aux frais de son séjour, et aussi pour s'assurer un })uissant protecteur, il travaillait dans la compagnie des cinq auteurs du cardinal de Richelieu. Celui-ci, qui se croyait du talent dramatique, jetait le plan d'une pastorale ou d'une comédie, et distribuait les actes à versifier, entre Corneille, Boisrobert, Colletet, L'Estoile et Rotrou. On sait que, pour avoir modifié le troisième acte de la comédie des Tuileries, Corneille fut accusé de manquer « d'esprit de suite », et probablement cassé aux gages. C'est le moment de remarquer à quel point Corneille a été gauche et maladroit avec les grands. Très fier et très timide, mais sentant qu'il a besoin de leur appui, il écrit des dédicaces et des épitres dont le ton humble et parfois suppliant nous étonne et nous fait peine. (Voyez surtout la dédicace ù! Horace à Richelieu, celle de Cinna à M. de Montoron, celle de Pompée à Mazarin.)

La période des chefs-d'œuvre (1636-1652). — La période des chefs-d'œuvre s'ouvre en 1636 avec le Cid. La querelle qui suit gâte pour Corneille les années 1637 à 1639. Mais il donne, coup sur coup, en 1640 Horace et Cinna, en 1643 Polyeucte et Pompée. En 1647, il est reçu à l'Académie française.

La retraite (1652-1659). — En 1652, la chute de Pertharite le décourage ; il quitte Paris et se retire à Rouen, où il ne s'occupe plus que de terminer sa traduction en vers de V Imitation de Jésus-Christ, et de préparer une édition de ses œuvres complètes, 11 demeure alors à Rouen dans la même maison que son frère Thomas; il n'en bougera pas pendant sept ans. Il s'était marié en 1640, avec M'i« de Lampérière. Sept enfants lui naquirent. De trois fils survivants deux furent officiers, dont l'un mourut au siège de Grave, en 1674 ; c'est ce dernier qui fut le grand-père de Marie-Anne Corneille, que Voltaire adopta, et dota avec le produit de son Commen-taire (1764). Le troisième, Thomas, devint en 1680 abbé d'Aiguevive. Une de ses filles fut religieuse ; une autre, mariée, eut pour arrière-petite-nièce Charlotte Corday. Corneille vivait comme un très simple bourgeois, travaillant en même temps à des poésies sacrées, à des discours critiques sur sou art, à des examens de ses pièces.

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Le retour au théâtre (1659-1674). — En 1058, des circonstances qui n'ont pas été bien éclaircies le font revenir au théAtre. La troupe de Molière passe à Rouen, et joue plusieurs pièces de Corneille, qui figuraient, nous le savons, à son répertoire. De plus, Fouquet fait offrir à Corneille une forte prime, s'il veut bien composer une nouvelle tragédie, et il lui propose trois sujets à choisir. Corneille se laisse tenter. Il donne, en 1659, son Œdipe, avec un grand succès. Et cette pièce est suivie de dix autres, avec des fortunes diverses. Mais, en 1674, Suréna « tombe à plat >, et Corneille, âgé de soixantehuit ans, renonce définitivement au théâtre.

Les dernières années (1()74-1684). — Il a couru sur la misère de ses dernières années des légendes discutables. Corneille, ayant toujours manqué de tact et de mesure dans ses requêtes comme dans ses remerciements, et les ayant exprimés en des vers où l'hyperbole trouve plus naturellement place que dans de simples lettres, a lui-môme contribué à accréditer ces anecdotes. 11 est certain que Corneille a relativement gagné peu d'argent avec ses pièces, et qu'il s'est appauvri en dotant ses filles et ses fils, surtout les deux officiers qui « tenaient état de nobles ». En 1677, il adresse au Roi une épitre en vers, et, en 1678, une lettre à Colbert, pour solliciter une abbaye en faveur de son fils Thomas. Il l'obtient. Mais la peiision de deux mille livres, qui lui avait été octroyée en 1662, cessa de lui être payée en 1674 : elle lui fut de nouveau servie à partir de 1678, mais irrégulièrement. On prétend même (c'est iioursault qui le raconte) que Boileau, quelques mois avant la mort du poète, aurait offert d'abandonner sa propre pension en faveur de Corneille. Louif? XIV envoya à Corneille deux cents louis sur sa cassette peu de jours avant sa mort. Il est donc certain que Corneille ne pouvait suffire à ses lourdes charges ; peut-être faut-il en accuser un peu une administration maladroite de sa fortune (1).

(1) Mais on raconte encore l'histoire du soulier. En 1852, un érudit publiait à Rouen une lettre d'un bourgeois de cette ville, écrite en 167'i, à Paris, et dont le passage principal est celui-ci : << J'ai vu M. Corneille, notre parent et ami... Nous sommes sortis ensemble après le dîner, et, en passant par la rue de la Parcheminerie, il est entré dans une boutique pour faire raccommoder sa chaussure qui était décousue. Il s'est assis sur une planche, et moi auprès de lui; et, lorsque l'ou^'^ier eut refait, U lui a donné trois pièces

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D'après l'estampe de Michel I.asne.

Le caractère de Corneille. — Le caractère de Corneille apparaît déjà suffisamment à travers cette courte biographie. Il faut seulement y ajouter quelques traits : Corneille n'avait rien de Phomme du monde ; il disait de lui-même : c Comme Dieu m'a fait naître mauvais courtisan, j'ai trouvé dans la cour plus de louanges que de bienfaits, et plus d'estime que d'établissement (1). » La Bruyère a donné un excellent portrait de Corneille, en 1690, six ans après sa mort, dans ce passage célèbre : < Un autre ('2) est simple, timide, d'une ennuyeuse conversation; il prend un mot pour un autre, et il ne juge de la bonté de sa pièce que par l'argent qui lui en revient; il ne sait pas la réciter, ni lire son écriture. LaisseE-le s'élever par la composition : il n'est pas au-dessous d'Auguste^ de Pompée^ de NicomédCy d'/fèracUus; il est roi, et un grand roi; il est politique, il est philosophe ; il entreprend de faire parler des héros, de les faire agir; il peint les Romains; ils sont plus grands et plus Romains dans ses vers que dans leur histoire. » Évidemment, les contemporains ont été frappés d'un contraste, chex celui qu'ils appelaient le bonhomme Corneille, entre lïndividu et son génie. Par là, Corneille, citoyen paisible et timide, marguillier de sa paroisse, père de famille se ruinant pour ses enfants, est tout l'opposé d'un poète romantique. Il ne se croit aucune fonction sociale ni politique. Il n'est grand que par Vesprit « qu'il avait sublime », dit encore La Bruyère (3).

On ne saurait trop signaler l'opposition absolue qui existe entre la religion de Corneille et celle de Racine : Corneille n'a jamais cru qu'il y eût incompatibilité entre la dévotion chrétienne et le théâtre ; Racine, du jour où il se convertit, renonce à composer des tragédies.

C'est à Paris que mourut Pierre Corneille, le 30 septembre 1684; son corps fut inhumé dans l'église Saint-Roch.

qu'il avait dans sa poche. J'ai pleuré qu'un si grand g^nie fût réduit à cet excès de misère. » Théophile Gautier a brodé sur ce thème une poésie très célèbre, où les revendications romantiques, à la Vigny, ont beau jeu. L'anecdote n'est plus acceptée aujourd'hui comme authentique. Voir F. Bouquet, Points obscurs de la vie de Corneille (2* partie, chap. v), Paris, 1888.

(1) Avertissement au lecteur, éd. de 164/».

(2) Il vient de parler de La Fontaine (chap. ix, Dés jugements).

(3) Caractères, chap. I. Des ouvrages de l'esprit.

Histoire de son théâtre. — Cornoille débute par des comédies. Sa première pièce est Mélite (1629), dont nous avons expliqué l'occasion. L'intrigue en est, tout au moins dans la première partie, assez ingénieuse; elle a été souvent reprise au théâtre. Un jinme homme, Eraste, fiancé à Mélite, lui présente son ami Tircis; t't bientôt, c'est Tircis qui est aimé de Mélite. Pour se venger, Mraste invente de fausses lettres destinées à calomnier Mélite. Tircis se croit trahi, et déclare qu'il va se tuer; Mélite, à qui l'on rapporte qu'il est mort, s'évanouit; on vient annoncer à Eraste que Mélite a succombé, et il devient fou. Enfin, tout s'arrange, et Mélite épouse Tircis. — Dans son exa'me7î{{), Corneille nous apprend (Quelle est la qualité qui frappa le plus ses contemporains : « La nouveauté de ce genre de comédie, dit-il, dont il n'y a point (l'exemple dans aucune langue, et le style naïf qui faisait unepeinliire de la conversation des honnêtes gens, furent sans doute la cause (le ce bonheur surprenant. » A cette époque, en effet, la comédie était plutôt bouffonne et grossière; c'était toujours la farce. Pour trouver de la dignité, il fallait monter jusqu'à la tragi-comédie et jusqu'à la pastorale. Corneille a donc la gloire incontestable d'avoir donné avec succès les premiers modèles de la comédie mondaine et honnête.

Il continue cette veine dans : la Veuve ou le Traître puni (1633), la Galerie du Palais ou l'Amie rivale (1633), la Suivante (1634), la Place Royale (1634), l'Illusion comique (1636). Toutes ces pièces reposent sur des méprises, et se dénouent par des reconnaissances morales; on y sent l'influence de r.4s^ree, de la pastorale italienne et de l'esprit précieux. Mais Corneille a aussi un certain goût de réalisme qui lui fait placer son action dans des décors parisiens, la Place Royale (aujourd'hui place des Vosges), alors « le centre du beau monde », et surtout la Galerie du Palais (palais de justice) avec ses boutiques de lingère, de mercier, de libraire, où les conversations des marchands et des acheteurs nous donnent quelques piquants détails sur les modes, les costumes, les livres à succès, etc.

Cependant, en 1631, au lendemain du succès de Mélite, Corneille avait fait jouer une tragi-comédie, genre à la mode. C'était Clitandre, dont Corneille lui-même ne peut arriver à exposer clairement l'intrigue trop compliquée, dans la minutieuse analyse qu'il a écrite pour expliquer sa pièce. En 1635, entre la Place Royale et V Illusion comique. Corneille avait donné sa première tragédie, Médée, imitée de Sénèque. Il n'a pas réussi à exprimer, comme

(1) Dans son édition de 1660, préparée à Rouen et publiée en .3 vol. à Paris, Corneille accompagne chaque pièce, de Mélite (1629) à Œdipe (1659), d'un examen critique. Pour les pièces postérieures, de la Toison d'or (1660) à Snréna (167^i), il n'a point composé ^'examens.

DES Grangfs. — Littérature. 12

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Euripide, la tendresse mater|nelle en lutte avec la vengeance ; c'est la vengeance seule qu'il a personnifiée dans son héroïne. On a retenu la fîère réponse de Médée : Dans un si grand revers que vous resle-t-il? — Moi.

1636. — A la fin de cette année, le Théâtre du Marais représente. le Cid, imité du romancero espagnol et surtout du drame de Guilhem de Castro (1621) On prétend que Corneille avait été poussé à l'étude des Espagnols par M. de Chalon, ancien secrétaire des coujmandements de Marie de Médicis, retiré à Rouen. Le premier chefd'œuvre de Corneille est donc imité du théâtre espagnol. Corneille adopte le sujet essentiel des Enfances du Cid et les principaux caractères; mais il simplifie l'action qui, chez l'auteur espagnol, embrassait plusieurs années, et il la réduit à la crise psychologique. — Rodrigue, fils de Don Diègue, aime Chimène, fille de Don Gormas ; l'accord est déjà presque fait entre les familles, et Rodrigue va épouser Chimène. Mais une querelle éclate entre les deux pères : Don Gormas soufflette le vieux Don Diègue. Celui-ci, que ses forces trahissent, remet sa vengeance à son fils. Rodrigue a un moment d'hésitation : « Faut-il laisser un afl'ront impuni? faut-il punir le père de Chimène? » Enfin son devoir lui apparaît nettement; il provoque Don Gormas et le tue. Puis il se présente devant Chimène, et, tout en lui déclarant qu'il l'aime toujours, il ne regrette rien puisqu'il a fait son devoir. Celle-ci approuve le courage de Rodrigue, et lui déclare qu'elle fera elle aussi son devoir, qui est de poursuivre le meurtrier de son père et de demander son supplice. Cependant Don Diègue apprend que les Maures préparent une surprise contre Sévillc ; il envoie Rodrigue les attaquei-, et le jeune homme remporte une victoire complète. Mais Chimène n'en continue pas moins à réclamer la tête de Rodrigue, et le roi consent à un combat singulier entre Do» Sanche, champion de Chimène, et Rodrigue. Don Sanche est vaincu. Le roi déclare l'honneur satisfait, et ses dernières paroles laissent entrevoir la possibilité d'un mariage entre Chimène et Rodrigue.

Le succès du Cid fut éclatant et révéla en Corneille un poète tragique que personne ne soupçonnait dans l'auteur de Médée. 11 passa en proverbe de dire : Beau comme le Cid. Mais ce succès déchaîna contre Corneille cette fameuse querelle, où figurent à la fois, parmi ses adversaires, un Scudéry, un Chapelain et un Richelieu (1). Sans nous y arrêter, disons que le cardinal, en déférant le Cid â l'Académie française, obéissait moins sans doute à des rancunes ou à des jalousies personnelles, qu'au désir de faire fonctionner comme tribunaL d'arbitrage littéraire cette Académie qu'on le

(1) La meilleure histoire critique de cette querelle assez confuse, est celle de M. F. HÉMO.N, dans la notice de son édition du Cid (Paris, Delagrave). — Cf. A. Gasté, la Querelle du Cid (Rouen, 1894).

raillait d'avoir fondée. Voilà pourquoi il surveilla lui-même de si près la rédaction des Sentiments de V Académie française sur le Cid. Corneille fut très énervé par cette querelle. 11 se débarrassa aisément, en termes hautains, de Scudéry et de Claveret; mais le cardinal et l'Académie étaient des adversaires plus sérieux. Sans exagérer l'influence des Sentiments de l'Académie sur Corneille, on peut croire qu'il la subit, peut-être inconsciemment, sur deux points : d'abord, il ne voulut plus imiter de pièce, puisqu'on l'avait accusé de plagiat à l'égard du dramaturge espagnol, et il chercha désormais dans l'histoire des traits remarquables dont il tirerait tout seul une tragédie; puis, il s'adressa de préférence à l'antiquité, plus en faveur auprès des gens lettrés et savants. — Sur le premier point, on ne peut que féliciter Corneille, qui a fait preuve d'une admirable variété dans l'art de construire une action et de déterminer des caractères; sur le second, on peut regretter l'influence de la querelle. Corneille aurait pu puiser dans le romancero ou dans les romans français des sujets de toutes sortes (l).

Quoi qu'il en soit, les années 1637, 1638 et 1639 ne voient paraître aucune nouvelle tragédie de l'auteur du Cid. Mais Corneille ne s'était pas contenté de répondre à ses adversaires ou de maudire ses juges; il avait travaillé, puisqu'il donne, en 1640, deux tragédies : Horace et Cinna.

1610. — Horace a été composé avec un évident souci de satisfaire aux règles. C'est le type le plus achevé de la tragédie romaine; on y trouve une certaine vraisemblance historique, et le devoir y triomphe de la passion. Horace est tiré de Tife-Live, livre I, ch. xxiv-xxv. Albe et Rome sont en guerre; comme les deux villes sont unies par de nombreuses alliances entre leurs familles, on décide d'arrêter l'effusion du sang, et de choisir dans chaque camp trois champions : l'issue du combat décidera de la suprématie de l'une des deux villes. Le sort tombe chez les Romains sur les trois Iloraces et chez les Albains sur les trois Curiaces. Un des Horaces avait épousé Sabine, sœur des Curiaces; un des Curiaces était fiancé à Camille, sœur des Horaces.. Les guerriers choisis n'en acceptent pas moins leur pénible devoir. Le vieil Horace attend des nouvelles du combat, lorsque Julie vient lui annoncer que deux de ses fils sont morts dès le premier choc, et que le dernier s'est enfui. Le vieil Horace maudit le lâche survivant, et s'apprête à l'immoler de ses propres mains dès son retour. Mais il apprend par Valère que la fuite de son fils n'était qu'une ruse, et que Rome triomphe, — Le jeune vainqueur revient, apportant la dépouille des Curiaces; il rencontre sa sœur Camille qui lui reproche la mort de son fiancé, et prononce des imprécations contre Rome. Furieux, Horace tue

(1) Voir, sur cette queslioa, le Cours de littérature dramatique de Schlk- (iLL, irad. N. de Saussure.

sa sœur. Pour ce crime, il doit être jugé; le roi Tulle vient toui exprès dans sa maison, entend les plaidoyers de Valère et du vieil Horace, et absout le jeune Horace qui devra seulement se soumettre à une cérémonie expiatoire. — Le succès de cette pièce ne fut pas discuté; et Corneille, avec une déférence où il entre peut-être quelque ironie, dédia sa pièce au cardinal de Richelieu.

Cinna marque déjà une certaine exagération dans l'héroïsme de la volonté. Si Auguste est une des plus belles incarnations de la morale cornélienne, Emilie est le premier type de ces furies qui, tout adorables qu'elles puissent être, manquent de vraisemblance psychologique. Cinna est dédié, on le sait, à M. de Montoron, célèbre financier de l'époque; on a dit, depuis, une dédicace à la Afontoron, pour désigner les requêtes de ce genre, où l'intérêt conduit l'auteur à des louanges hyperboliques.

Cinna est tiré d'un passage du traité de Sénèque sur la Clémence. Corneille invente les personnages d'Emilie et de Maxime. 11 suppose que Cinna, descendant de Pompée, est poussé à une conspiration contre Auguste par Emilie qu'il aime : celle-ci, dont le père ïoranius a péri dans les proscriptions ordonnées jadis par Auguste (Octave), veut se venger, et quoique Auguste la fasse élever chez lui comme sa propre fille, elle a promis sa main à celui qui tuerait l'empereur. Cependant Auguste, fatigué du pouvoir, consulte précisément les deux chefs de la conjuration, Cinna et Maxime, pour savoir s'il doit abdiquer : Cinna, qui veut frapper Auguste empereur, lui conseille de garder l'empire, au grand étonnement de Maxime, qui ignore les vrais sentiments de Cinna, et qui, en apprenant que celui-ci conspire par amour pour Emilie, le dénonce à Auguste. L'Empereur, vivement frappé par cette nouvelle, exprime dans un monologue célèbre ses angoisses, ses remords et ses hésitations. Il fait venir Cinna, le confond, puis il reçoit d'Emilie ellemême l'aveu de son ingratitude, et enfin il constate que Maxime lui aussi l'a trompé. Alors, s'élevant au-dessus d'une légitime colère, et pour prouver qu'il est maître de lui comme de l'Univers, il pardonne à tous.

En 1641-1642, Corneille, qui fréquente l'Hôtel de Rambouillet, compose deux madrigaux pour la Guirlande de Julie. Il lit dans la « chambre bleue » son Polyeucte, dont le christianisme déplaît. La pièce n'en a pas moins un grand succès en 1643.

1643. — Polyeucte est tiré de Surius, historien latin du seizième siècle, qui avait raconté le martyre de saint Polyeucte, survenu à Mélitène en Arménie, au quatrième siècle. Corneille emprunte à Surius les noms de Polyeucte, de sa femme Pauline, de son beaupère Félix, de son amiNéarque, et le martyre. Il invente le personnage de Sévère. — On apprend au premier acte que Polyeucte a épousé récemment Pauline, et que son ami Néarque, chrétien, a quelque peine à le décider au baptême. Pauline avait été demandée

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