LA POÉSIE RETROUVÉE : ANDRÉ CHÉNIER
Avec André Chénierj lïmagination, la sensibilité, le naturel, la poésie, rentrent dans les vers. La publication de ses poésies, paraissant pour la première fois vingtrcinq ans après sa mort*, eut tout l'éclat d'une découverte. Il trouva les esprits et les cœurs tout prêts. La faveur même de la mode ne lui manqua pas. Les poètes avaient besoin d'une autorité pour justifier certaines franchises de leur poétique. André Chénier y servit. Plus d'un qui l'admirait à son profit, et pour se louer plus commodément sous le nom d'un illustre mort , ne faisait que lui rendre justice. Ce succès de mode n'a pas eu de retour. C'était bien véritablement de la gloire. L'histoire n'a rien à ôter à André Chénier de Cette consécration dont tous les motifs n'étaient pas désintéressés. Celui-là est un poète. Il y en a eu de plus grands ; il n'y en a pas de plus poète.
Tout dans ses vers vient de l'homme, et cet homme est un de ceux qui font le plus d'honneur à la nature humaine. André Chénier eut tous les grands sentiments où se nourrit la poésie durable , droiture, candeur, désintéressement,
Une muse naïve et de haines exempte.
1 En 1819.
De son temps on aimait l'Amitié ; on l'apostrophait dans tous les poèmes ; c'était un des dieux de la mythologie d'alors. André Chénier aime ses amis :
Où sont donc mes amis, objets chéris et doux ? Je souffre, ô mes amis ! Ciel I où donc êtes-vous ?
Voilà un cœur qui parle. Aimer ses amis, c'est le trait qui achève le caractère de l'homme de bien.
A tous les grands sentiments se joignait dans André Chénier une raison supérieure. Il la fallait bien ferme, dans ces premiers jours de la révolution française, pour applaudir aux grandes réformes de 1 789, et, ces réformes accomplies, s'arrêter, prévoir où les girondins poussaient la révolution, et, quoiqu'il eût un frère parmi eux , les désavouer et les combattre. Les temps qui se sont écoulés, et chaque jour qui s'écoule, nous le disent assez haut. Tout ce qui était à conquérir de durable était conquis en 89; tout ce qu'on a pu conquérir après, on l'a usurpé, et les usurpations ont compromis les conquêtes. Faire la différence dès ce temps-là, dans l'ivresse des espérances et la fumée des illusions ; prévoir et prédire que la politique des girondins, qui menait au 10 août, mènerait, parle 10 août, au 21 janvier, était d'un grand esprit; laisser la lyre pour prendre la plume à la fois vengeresse et prophétique, était d'un grand cœur. Le couteau de 1793 n'a pas tranché une tête plus noble que celle d'André Chénier.
Cependant^ pour inventer, à la fin du dix-huitième siècle, parmi tous ces fades jeux d'esprit où achevait de s'énerver et de se perdre Fart des vers, une poésie jeune, fraîche, parfumée, qui nous transporte au milieu de vrais champs et nous ramène en nous-mêmes; pour faire apparaître, parmi toutes ces fleurs de papier peint, un si charmant bouquet de fleurs naturelles, il fallait plus que les grands sentiments d'André Chénier, plus que sa raison supérieure ; il fallait ce qui peut s'appeler du même nom en religion et en poésie, il fallait la grâce. La grâce, ce fat pour André Chénier d'être né d'une mère grecque, belle et spirituelle, sur les rives du Bosphore, en face du beau pays où la tradition fait naître Homère. Il suça le grec avec le lait maternel. Ses yeux s'ouvrirent pour la première fois à cette splendide lumière du ciel de l'Orient, où toute chose forme tableau, où tout poète est peintre. Amené en France à l'âge de deux ans, le beau soleil du Languedoc conserva et fixa dans sa tête enfantine les images flottantes du pays natal. La tradition vint ensuite cultiver ses instincts, et les maîtres divins de l'antiquité grecque et latine le reçurent des bras de sa mère , l'oreille déjà accoutumée à leur langue sonore, l'esprit ouvert à leurs doux enseignements. Les. lettres grecques lui étaient comme une littérature maternelle ; de sévères études l'y rendirent savant. Sous-lieutenant en garnison à Strasbourg, où Brunck donnait l'exemple de l'enthousiasme dans l'érudition, il
faisait sa lecture familière du recueil des poètes grecs de ce savant ^.
Quand il vint à Paris, en 1782, Parny et Bertin y jouissaient de la faveur publique. Lebrun, appelé aujourd'hui, par sobriquet, le Pindarique^ Tétait alors à titre de louange, et pouvait, du consentement de tous, dire de son bonheur en ménage :
Le bonheur m'attendait dans les bras de la gloire.
On ne trouvait rien de trop avantageux dans ces vers à son fils :
Emule généreux des aigles du Parnasse, Ton père quelquefois atteignit leur audace 2.
André Chénier sut être l'ami de l'homme sans imiter le poète. Il apportait avec lui tout le trésor de sa poésie dans un cœur de vingt ans, et dans un esprit fécond autour duquel veillaient le souvenir de sa mère et les ombres vénérées des maîtres immortels. Ses deux éducations le rendaient invulnérable.
Et pourtant, tel est le péril que fait courir la mode aux esprits les plus originaux, qu'on n'est pas fâché de le voir, las tout d'abord de Paris, voyager deux ans en Suisse, en Italie, visiter en Orient les horizons de son enfance, et mettre les monts et les mers entre lui et le tour d'esprit passager qui rendait BertiD, Parny et Lebrun popu-
1 Analecta veterum grœcorum poetarum.
2 Epître à monjils,
laires. Après ces deux années d'une douce vie passée en compagnie de deux amis dignes de lui, c'est-à-dire en compagnie plus intime avec luimême, il revint à Paris, la tête débordant de poèmes, de plans, d'esquisses, où sont mêlées la science, la politique , la Bible , l'Amérique ; ambitieux de tout sentir et de tout rendre, de faire de la poésie l'organe inspiré de toutes les idées modernes, l'écho du passé et du présent, la voix prophétique de l'avenir. Par le peu qu'il a laissé d'ébauches imposantes ou charmantes, on peut deviner quelle eût été. la beauté de l'œuvre achevée. Heureusement, dans cette diversité de sujets, il en est deux, de tout temps préférés, où le poète avait donné non des promesses, mais des fruits mûrs, avant que la Révolution tuât la poésie et que la Terreur tuât le poète. Ce sont les Idylles et les Élégies.
Tous les bons juges des choses de l'esprit dans notre siècle en ont parlé, et, j'ajouterais, en ont tout dit, si André Chénier n'avait de commun avec tous les grands poètes que tout en a été dit et que tout en est encore à dire. La gloire n'est que la même louange donnée aux œuvres supérieures par tous ceux qui sont capables de les goûter ; il n'y a de différent et de personnel que l'accent de chacun.
Les premiers goûts poétiques d'André Chénier furent pour le bucolique :
Vous savez si toujours, dès mes plus jeunes ans, Mes rustiques souhaits m'ont porté vers les champs.
Le fond de l'Idylle, qu'il ne faut pas confondre avec sa recette, ce sont ces trois amours qui les premiers s'éveillent dans l'âme du vrai poète : l'amour de la nature, l'amour de la beauté personnifiée dans une femme, l'amour de l'art, qui achève le poète. Tandis que la jeunesse d'André Chénier était doucement occupée de ces trois amours, la lecture des bucoliques grecs l'avertit de son génie pour l'idylle.
Vinrent ensuite les élégies, sous l'inspiration d'un amour contrarié. Là encore les modèles antiques le guidèrent où le poussait son instinct, dans ce genre si difiâcile, surtout en France, où l'amour est si près de se confondre avec la galanterie.
L'idylle et l'élégie existaient, comme genres, avant André Chénier ; mais c'est à lui que nous en devons les premiers modèles durables.
Au temps où Boileau donnait la poétique de l'idylle, nous n'en avions que le lieu commun ingénieux dans les églogues de Segrais et de Eacan. Ni les bergers de VAstrée, ni les champs qui avoisinent Paris, trop peu cléments pour la vie en plein air que menaient les pâtres de Sicile et d'Italie, n'avaient pu leur donner l'idée de composer des idylles. Ils étaient poètes bucoliques par la mode qui faisait lire avec délices les romans de d'Urfé. Encore le sont-ils si peu que, sauf quelques passages charmants où ils sont naturels par le goût, je ne vois de rustique dans leurs poésies que l'archaïsme de leur lano^ue.
Pour l'élégie^, dont le genre était si cultivé au dix-huitième siècle^ en est-il une seule qui ait échappé à l'oubli? Dans la jeunesse d'André Chénier, Bertin et Parny en étaient les maîtres. Otez de leurs élégies la rime , les images mythologiques^ les périphrases, il reste de la prose erotique. La versification n'en fait pas de la poésie. L'impuissance d'idéaliser rend plus choquante la grossièreté du fond. Ces élégies ne disent guère que ce qu'on ne doit pas dire. Tacenda loquuntur. Elles furent cependant très admirées, et elles en durent la fortune au dégoût pour le précieux. On en trouva le style naturel, parce qu'il était bourgeois. Mais dans le fond, c'était le commun succédant au raffiné. Au lieu d'une Iris en l'air, le poète célébrait, — je devrais dire prostituait, — une maîtresse en chair et en os et nommée par son nom. C'étaient les grossières confidences de l'alcôve substituées à de galantes rêveries qui avaient du moins le mérite d'être innocentes.
S'il fallait avoir une opinion sur les élégiaques des deux époques, je préférerais au naturel de Pariiy et de Bertin même, le galant de Fontenelle ; et combien plus celui dont s'est moqué Boileau! Dans le galant des deux époques , il y a, outre de l'esprit, du respect pour la femme et pour le rêve de l'amour; dans les confidences bourgeoises des élégiaques da dix-huitième siècle, il n'y a que les malhonnêtes indiscrétions du plaisir qui se donne l'air de la passion.
André Chénier n'imita pas l'élégie à la mode. C'est à l'école des élégiaques anciens qu'il apprit l'art si difficile d'idéaliser la passion et de ne montrer de son cœur que ce qui peut toucher le nôtre. Je mets à la charge de la mode certains passages où il est vulgaire pour être naturel^ et licencieux pour être vrai. Quelques pièces ont le tort d'avoir été écrites trop près de la circonstance qui y donne sujet. Elles se sentent de l'improvisation dans un moment de trouble. Le souvenir inspire mieux le poète que l'émotion présente. Je préfère, dans les Élégies, ce qui vient de la muse à ce qui vient de la maîtresse.
Tout est de la muse dans les Idylles, la meilleure des œuvres d'André Chénier. J'y cherche la part du dix-huitième siècle. C'est à peine si çà et là un hémistiche commun, une rime un peu maigre, un Y Qi^ pensé où l'on voudrait un sentiment, donnent la date du morceau. Tous les sentiments y sont purs des deux défauts auxquels nul n'échappe en parlant de soi, l'exagération et la familiarité. C'est toujours l'homme, mais l'homme se tenant discrètement derrière le poète. Il est plus poète là où il %Q déprend de lui-même, où il se transforme, où il revêt quelqu'une de ces dix mille âmes qu'une ingénieuse critique prête à Shakspeare^. Les modèles qui l'assistent dans son travail sont aussi plus élevés : c'est Théocrite, d'un génie plus naïf et
1 3f?/7-iad mînded.
d'un art plus caché que les élégiaques latins ; c'est Virgile^ que ne contentait pas son Enéide. Aussi y quels chefs-d'œuvre que le Jeune Malade, le Mendiant, V Aveugle, ^i y dans un cadre plus restreint, Ltjdé, Hylas, la Jeune Tarentine! Le disciple a égalé les maîtres, et il a l'avantage d'intéresser plus vivement les modernes à des choses de l'art antique. Tout est neuf dans ces idylles, quoiqu'il n'y manque aucune des images familières de l'antiquité bucolique; tout, jusqu'à la mythologie qui, dans les poètes contemporains d'André Chénier, n'est que l'application fastidieuse du précepte de Boileau. André Chénier croit aux dieux de Théocrite et de Virgile, autant qu'ils y ont cru eux-mêmes , de cette foi du vrai poète dans les choses qu'il crée. De même que Virgile a vu Vénus, sous les traits d'une nymphe des forêts , apparaissant à Enée , et parfumant les airs de l'ambroisie qui s'exhale de sa chevelure , André Chénier a vu du bois voisin l'aimable manège des Naïades qui entraînent le jeune Hylas
En un lit de joncs frais et de mousses nouvelles.
Quand la mère, dans le Jeune Malade, invoque le dieu à l'arc d'or, nous nous associons à sa prière. André Chénier est devenu païen, parce qu'il est poète, et nous le sommes un moment avec lui, parce que là où le vrai poète met son âme il y attache la nôtre.
André Chénier est comme le dernier-né des
poètes du dix-septième siècle. Il est de ce beau temps des lettres françaises par la mesure, les images modérées et justes, par l'éclat doux et égal, par les beautés antiques, pensées et senties de nouveau, par le style, où il a la noblesse du grand siècle , sans en avoir l'étiquette. S'il eût vécu en ce temps-là, Boileau l'eût peut-être rendu plus difficile sur la correction; mais en retour il eût appris à Boileau un idéal de l'élégie et de l'idylle bien autrement aimable que celui de VArt poétique.
Que dire de la Jeune Captive , et des beautés vengeresses de ces ïambes j qu'il envoyait à son père, de la prison de Saint- Lazare, avec son linge, écrits sur de petites bandes de papier enroulées, d'une écriture si serrée et si fine, qu'il fallait les yeux paternels pour les lire ; que dire des dernières tendresses et des dernières colères de ce cœur si passionné et si haut, sinon que le poète charmant des Élégies et des Idylles prenait l'essor d'un grand poète, au moment ou le geôlier de Saint-Lazare vint le chercher pour l'échafaud !