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CHAPITRE CINQUIÈME

§ I. Suite de l'histoire des pertes. — La tragédie au dix-huitième siècle. — Les premiers imitateurs de Corneille et de Racine. — Le Manlius de Lafosse.

— L'Ariane de Thomas Corneille. — § II. Des innovations de Crébillon.

— L'homme et le poète. — § III. De V Œdipe de Voltaire. — Des perfectionnements que lui doit la tragédie. — § IV. Zaïre et Mérope. — V. Des défauts du théâtre de Voltaire et de leurs causes. — § VI. Du style de Voltaire dans ses tragédies. — § VII. De quelques imitateurs de Voltaire. — Tentatives pour régénérer la tragédie. — Ducis. — Lemercier.

SUITE DE l'histoire DES PERTES. — LA TRAGÉDIE AU DIX- HUITIÈME SIÈCLE. — LES PREMIERS IMITATEURS DE CORNEILLE ET DE RACINE.

La tragédie après Corneille et Racine ne fut d'abord qu'une imitation; et comme on n'imite pas la vérité des caractères et des passions^ ni les beautés d'une langue de génie, on imita tantôt l'abus des raisonnements et de l'intrigue de Corneille, tantôt la galanterie noble de Racine. Racine, comme venu le dernier, fut le plus imité. On crut lui prendre ses plans en s'assujettissant étroitement à ses règles, et son harmonie en évitant les vers durs. Telle fut l'illusion des premiers qui après Racine osèrent donner des tragédies, Campistron, Lagrange- Chancel, Duché. Ils ne manquaient pourtant ni d'esprit ni de goût, et leur admiration de disciples tendres et fidèles donne à leurs pièces le caractère de pieux hommages à la gloire du maître. C'est

assez pour racheter leurs intentions, mais c'est trop peu pour se faire lire.

Le meilleur ouvrage imité de Corneille est le Manlius de Lafosse. Manlius est un assez beau type du conjuré qui a de grands desseins et qui est capable d'exercer le pouvoir qu'il veut usurper ; Rutile, du conjuré qui satisfait plutôt une passion qu'il ne poursuit un dessein; Servilius, du conjuré d'autant moins secret qu'il est plus emporté et plus sincère. La jalousie des privilèges aristocratiques, l'orgueil du sénat, sont bien peints dans Valérius, et la femme de Servilius, Valérie, intéresse par ses combats entre sa tendresse pour son mari et son devoir envers son père. Le style est ferme et soutenu dans toute la pièce, et, parmi des vers généralement bons , il y en a d'excellents.

Je préférerais pourtant à Manlius une pièce qui n'est ni si bien composée , ni écrite avec la même fermeté, mais qui touche : c'est V Ariane de Thomas Corneille. Un peu plus de poésie, une main plus sûre, et telle scène de V Ariane serait digne de Racine. J'aime mieux Ariane que Manlius de toute la préférence que je donne aux beautés de sentiment sur les autres beautés de l'art. Ariane me tire des larmes si vraies que je ne m'avise pas qu'il y en ait de meilleur aloi, et ni Bérénice, ni Phèdre, ni Hermione ne me rendent moins touchante l'amante délaissée de Thésée.

Quelques scènes heureuses, de beaux vers, plutôt des rôles que des caractères, l'amour sous

la forme de la galanterie, des pièces dont les meilleures laissent une impression d'estime pour l'auteur plutôt que le souvenir de personnages vivants; l'art demeurant dans les gra.ndes voies, mais sans produire d'effets nouveaux ; une langue saine dans les bons endroits, incorrecte, vague, sans couleur dans le reste , et, là même où elle est irréprochable, paraissant fatiguée ; telle est la tragédie dans les mains des imitateurs de Corneille et de Racine. Il n'en faudrait même pas parler si, dans cet art si difficile de la tragédie, il n'y avait quelque gloire, non seulement à écrire une belle scène, mais à relever par de beaux vers une scène médiocre.

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