‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 17 sur 58 · DES DÉFAUTS DU THEATRE DE VOLTAIRE ET DE LEURS CAUSES · texte numérisé non relu

DES DÉFAUTS DU THEATRE DE VOLTAIRE ET DE LEURS CAUSES

Voltaire n'a rien fait de meilleur que Zaïre et Mérope. Ce sont deux peintures de maître , Tune à la fresque et l'autre à l'huile. S'il fallait donner la préférence, j'aimerais mieux la peinture à la fresque. Ces vers de Zaïre j qui ne coûtèrent que vingt jours de travail, valent mieux que les vers si souvent retouchés de Mcrope. Je ne serais pourtant pas si indulgent que la Harpe, qui ne trouve à relever dans Za^re que dix fautes, soit de grammaire, soit contre l'élégance. Il fallait ou céder au charme tout à fait, ou savoir mieux s'en défendre; et puisque la Harpe regardait aux fautes jusqu'à les compter, il eût pu se montrer meilleur gardien de la langue et de la logique, sans rabaisser cette charmante création. Je conçois cependant que Zaïre l'ait ébloui ou désarmé; mais qu'il n'ait compté dans Mêrope que ?z^2{/ fautes, tout juste une de moins que dans Zo ïrej voilà qui est moins d'un critique que d'un auteur de tragédies qui sentait les vers d' autrui comme il faisait les siens. H n'est

.pas besoin de savoir beaucoup de grammaire ni de versification pour noter dans Mêrope cent exem-

• pies d'impropriété ou d'incohérence. Y relever neuf

fautes, c'est prétendre qu'à neuf vers près tout y est sentiment^ trait de passion, vérité de cœur humain ; car les bons vers ne sont que ces choses-là bien exprimées. Or Voltaire lui-même, malgré sa complaisance pour Mérope, n'eût pas été dupe du compte de la Harpe.

Voltaire avait le sentiment de tout ce qu'il perdrait à la lecture. Il se Test prédit en vers charmants. Il lui était impossible de s'excepter de son admirable bon sens. Il voyait par delà ses succès le refroidissement venir, dès qu'on lirait ses pièces avec le goût qu'il avait lui-même contribué à former. Il appréhendait les retours de fortune, et il semble qu'il voulût les conjurer, en s'y offrant avec toutes les grâces d'une modestie à laquelle, d'ailleurs^ il eût été imprudent de se fier. Il nous invite à le critiquer ; il se livre, moitié sincèrement, moitié avec le désir de n'être pas pris au mot. Il en a coûté à tels de ses contemporains d'avoir accepté l'invitation, et de ne s'être pas doutés que c'est pour se rendre d'autant plus inviolable, qu'un poète s'offre de lui-même aux coups. Pour nous , qui n'avons pas à craindre que Voltaire se moque de nous pour l'avoir cru sur parole , nous pouvons examiner impunément si, en faisant si bon marché de ses pièces , il n'a pas eu plus de clairvoyance qu'il ne croyait.

Le plus sensible de ses défauts, et pour ainsi dire le vice organique de son théâtre, c'est la faiblesse de la conception et le caprice des plans. On

n'y sent pas la vérité historique. Je n'entends pas par là l'anthenticité de l'événement qui sert de sujet à une tragédie, ni cette notoriété qui résiste au scepticisme d'un Niebuhr. Les traditions religieuses, les fables même, par leur conformité avec le cœur humain, ont autant de réalité historique que les faits de l'histoire proprement dite. Certains héros de la Grèce primitive, certains saints du moyen âge, en qui la critique s'évertue à chercher des mythes, sont historiques, parce que nous nous reconnaissons dans leurs pensées, dans leurs actions, dans leur grandeur même, pour peu qu'elle ne soit pas inaccessible. Ce que l'esprit humain tient pour vraisemblable, ce que le cœur humain tient pour vrai, voilà l'histoire. Le poète dramatique n'est lui-même qu'un historien qui commence où l'annaliste finit ; il raconte ce qui s'est accompli dans ce secret des' cœurs , où les passions consomment leur œuvre et où l'annaliste ne pénètre pas. L'invention au théâtre ne doit être qu'une conjecture approuvée par la conscience du genre humain; le plan, que la suite invincible des pensées et des actions , et comme la trace encore fraîche que les personnages ont laissée de leurs pas.

Dans le théâtre de Voltaire , l'invention n'est le phis souvent qu'une combinaison ingénieuse ; le plan, qu'un enchaînement arbitraire d'incidents imaginés dans le cabinet. Les événements n'y sont pas nécessaires comme dans l'histoire, et la moralité n'en a rien de plus imposant que celle d'un

romau. Ce théâtre est trop son ouvrage; les personnages sont trop ses enfants. Il en use comme de sa chose. Il les groupe pour en faire des contrastes, il les façonne à ses effets de scène. Il y a dans tout cela, malgré un esprit infini, je ne sais quoi qui sent la tragédie de collège. Je ne m'étonne pas qu'on ait joué longtemps dans les collèges le théâtre de Voltaire. Des écoliers bien appris pouvaient se tirer agréablement de rôles qui ne dépassent pas pour la plupart la force d'une composition de rhétorique.

Au lieu de la loi qui fait sortir les situations des caractères et la catastrophe du combat des passions, je vois quantité de petits expédients et de fils dans la main d'un machiniste très habile. Voltaire a pris trop souvent le cœur humain pour un moyen de théâtre parmi d'autres, et non pour la source unique de toutes les beautés comme de toutes les inventions dramatiques. Rarement il nous élève à cette hauteur d'où nous contemplons les choses humaines d'un regard qu'elles ne troublent pas^ et où nous pouvons les sentir sans en être agités. Je retiens en vain un mot qui veut sortir ; les tragédies de Voltaire semblent toutes des ouvrages de jeunesse. Il n'y a pas mis tout ce qu'il savait du cœur humain ; il ne pensait guère qu'à échanger avec ses contemporains du plaisir contre de la popularité.

Nous voulons bien que les héros du théâtre aient plus d'esprit que nous, que leur sensibilité soit plus profonde, leur imagination plus riche, leur raison

plus hardie que la nôtre ; qu'ils soient les premiers^ mais les premiers parmi leurs pareils. Les personnages de Voltaire ne sont pas nos pareils ; j'en accuse plus d'un d'avoir moins d'esprit que son père et moins de cœur que nous. Ils ont beau nous faire mille avances ^ mille agaceries , nous parler la langue de nos préjugés : loin de nous abandonner avec eux, nous les discutons ; nous ne savons pas au juste à qui nous avons affaire. Ce ne sont pas là de vieilles connaissances, comme les personnages de Corneille et de Kacine, ou ceux de ce Shakspeare, le père de tant d'immortels enfants en qui les derniers lecteurs de ses drames reconnaîtront des frères et des amis.

c( Une des premières règles, dit Voltaire, est de peindre les héros connus tels qu'ils sont ou plutôt tels que le public les imagine i. » C'est en vertu de cette règle que nous refusons de reconnaître Mahomet , Cicéron, César, aux portraits défigurés que Voltaire en a tracés. Il n'y a là ni ce que nous savons de ces grands hommes, ni ce que nous en imaginons. Nul ne s'est représenté Mahomet sous les traits d'un charlatan qui se moque de lui-même et qui crie sa supercherie sur les toits. En quoi le maigre croquis du César de la Rome sauvée ressemble-t-il au plus grand homme de l'Italie ancienne et de l'antiquité ? Est-ce par quelques vers politiques que lui fait débiter Voltaire?

1 Préface de Marianne.

Mais ces vers nous font penser à ceux de Cinna, et le César de Voltaire au César de Shakspeare.

Ce que le nom de Gengis-kan éveille d'images de guerre et de destruction^ rendues plus grandes par l'immensité et l'inconnu de l'Orient^ ne nous prépare guère au sauvage doucereux de l'Orphelin de la Chine, rappelant à Idamé qu'il l'a aimée sous le nom de Témugin, et l'invitant à divorcer avec Zamore pour devenir sultane; car, remarque-t-il :

Le trône a quelques charmas.

Et le bandeau des rois peut essuyer des larmes.

Que Gengis-kan redevienne un moment Témugin , que Mahomet arrête sa course victorieuse pour parler d'amour à une esclave, soit : nous avons passé à Eacine Mithridate amoureux ; ne soyons pas plus difficiles pour Voltaire. Mais encore faudrait-il que le reste de la pièce nous montrât Gengis-kan et Mahomet tels qu'ils sont ou tels que nous les imaginons.

Si j'ai le regret de voir Mithridate user d'une . supercherie de comédie pour savoir le secret de Xipharès et de Monime^ au moins je le retrouve, dans ses discours contre Rome^ tel qu'il est, grand comme l'objet de sa haine; et mon imagination est satisfaite. Quand le poète met en scène un personnage fameux, il éveille à la fois beaucoup de curiosité et quelque crainte ; on veut voir du grand, et l'on a peur que le poète ne reste au-dessous de

ce qu'on attend. Il faut contenter cette curiosité et dissiper cette crainte. C'est ce que font Horace, Auguste, dans Corneille; Mithridate, Agrippine, Néron, Phèdre, dans Racine. Ils sont égaux à leur renommée.

Voltaire a mieux réussi dans les personnages de son invention. N'y regardons pourtant pas de trop près. Plusieurs ne sont que d'agréables héros de roman ; on les voit volontiers une fois , mais on n'a pas envie de les revoir. Au surplus , Voltaire nous met bien à l'aise avec eux : « C'est de la crème fouettée, » dit-il de Zulime. Il avait dit aussi de Mahomet : a C'est du gros vin. » Pourquoi respecterions-nous plus son travail qu'il ne l'a respecté lui-même? Il est vrai qu'il y a beaucoup de bon dans les deux choses auxquelles il compare ses pièces. La crème fouettée est un petit plat qui, oJBfert à la fin du dîner, a son prix, et dans le gros vin il y a la force.

Parmi les personnages romanesques du théâtre de Voltaire, quelques-uns ont plus d'un père. Cideville, d'Argental et sa femme. Forment, d'Argens, madame du Châtelet, y ont contribué, ceux-ci par des additions, ceux-là par des retranchements. C'est de la tragédie qui se traitait par correspondance. On envoyait au poète des amendements à son plan et comme des membres qu'il ajustait à ses personnages, soit pour les accommoder au goût du jour, soit pour complaire aux gens avec lesquels il en partageait la paternité.

J'admire la Harpe déjuger du même style doctrinal les pièces romanesques de Voltaire et les tragédies de Corneille et de Kacine , et d'appliquer la même critique à d'aimables jeux de société et à des œuvres de marbre et d'airain ! Et n'est-il pas plaisant de voir Voltaire lui-même , dans ses charmantes lettres ^ donner des démentis aux pédants qui s'enflaient pour le louer ? La tendresse de l'auteur pour les vers qui viennent d'éclore , cette candeur du premier travail qui lui fait tenir pour bon tout ce qu'il vient d'écrire sincèrement, la contradiction, l'injustice des critiques et l'excès des louanges, tout cela pouvait tromper un moment Voltaire sur la valeur de son œuvre. Mais le goût reprenait le dessus, et Voltaire avait du goût même contre Voltaire. Quand Fréron le harcelait de la gloire de Corneille et de Racine, je comprends que par dépit il fût tenté de diminuer leur part pour grossir la sienne. Mais quand il se charge luimême de faire la comparaison, il se traite plus durement que ses critiques, et dans la façon dont il plaisante ses pièces je sens une généreuse inquiétude. Autant Voltaire regimbe contre la correction qui lui vient d' autrui, autant il se ménage peu quand il se l'administre de ses propres mains.

Je n'ai rien à dire de cette livrée philosophique qui fait d'un bon nombre de ses personnages des encyclopédistes. Ce défaut a été assez relevé. N'oublions pas , après tout , que tel d'entre eux a rendu populaire plus d'une vérité utile. Ce que nous ôte-

rions an poète, par amour de l'art, nn historien de Voltaire aurait à le restituer au philosophe. On exposerait, d'ailleurs, à des représailles Corneille et Eacine, qui, eux aussi, accommodent l'histoire à leur temps et font parler des Romains en théologiens et des petites-filles de Jupiter en chrétiennes. Seulement, chez ces deux grands poètes, les caractères restent vrais, en dépit de l'anachronisme. Dans Voltaire l'anachronisme est souvent tout le caractère de ses héros. Il fait la pièce pour une maxime, et les personnages pour la propager; j'y vois des gens du dix-huitième siècle dont le nom seul n'est pas du temps.

Ce n'est pas le génie tragique qui a manqué à Voltaire ; c'en est, si je puis parler ainsi, la gravité. Il ne s'est pas assez défié de ses qualités merveilleuses ; il a été trop adonné à son temps. Au lieu de chercher ses sujets dans une profonde étude de l'histoire ou dans son propre fonds, il les recevait des passions ou des préjugés de ses contemporains. Il écrit Mahomet « pour faire voir le danger du fanatisme ; )) Marianne, parce qu'on pleure à Inès de Castro; Zulime^ pour essayer de fléchir un père qui ne voulait pardonner. ni à son gendre ni à sa fille, mariés sans son consentement; Sémiramis, Oreste, Home sauvée, pour faire pièce à la Sêmiramis^ à V Electre, au Catïlina de Crébillon, qui s'imprimaient au Louvre aux frais du roi. Quant à Zaïre, elle est née du défi que lui porta Lamotte de composer une pièce toute d'amour. Il y répondit en vingt-deux

jours. Cette fois c'était le cas de dire que le temps ne fait rien à l'affaire.

Ou ne peut pas douter que la légèreté de ces motifs n'ait été la principale cause de la faiblesse du théâtre de Voltaire. Il en est bien autrement des œuvres de Corneille et de Racine. Leur solidité s'explique par le choix libre et savant de leurs sujets. Pour Racine en particulier^ c'est dans la méditation des historiens et des tragiques de l'antiquité^ entre Tacite et Sophocle^ qu'il cherchait les sujets de ses pièces, regardant l'homme tour à tour dans l'histoire, dans le cœur des maîtres de l'art et dans son propre cœur, essayant divers sujets, rejetant ceux où il aurait eu à mettre trop du sien, résistant à la tentation du poète dramatique de façonner le monde pour son théâtre, et Thomme pour le rôle qu'il lui fait. Un jour, pourtant, on lui commanda des sujets religieux. Il y était tout prêt. On l'invitait à épancher dans les derniers et les plus beaux de ses vers les trésors d'adoration, les tendresses chrétiennes, les souvenirs des saints livres, qu'il avait amassés pendant douze ans d'une vie employée à expier sa célébrité. En écrivant Estker et Athalie, il ne flattait pas une mode, il ne faisait pas sa cour à la religion ; c'est la religion elle-même qui demandait au plus humble de ses fidèles de lui consacrer ses grands talents, et qui lui permettait de purifier sa gloire en y ajoutant. Quel spectacle, et que j'aime à m'y reposer de la vue de cet autre grand esprit, esclave de son siècle pour en être

applaudi j qni tour à tour se faisait le complaisant des préjugés du parterre ou faisait du parterre le complaisant de sa vanité !

Voltaire commettait encore la tragédie en se partageant^ dans le même temps , entre ses pièces et des travaux de tout autre sorte. Cela flattait sa vanité de faire dire qu'en trois mois il avait composé la Mort de César et Ériphjle, et achevé V Histoire de Charles XIL II n'était pas rare qu'il menât de front trois ou quatre ouvrages. Tandis qu'il écrivait Alzire, il disputait à Euler un prix de pliysique. Le génie qui dépense ainsi ses forces peut répandre des lumières et des beautés sur tous les sujets ; mais il n'excelle en aucun, et j'ai bien peur qu'il ne soit ni assez physicien dans ses mémoires de physique, ni assez poète dans ses tragédies.

Cependant Voltaire voulait faire bien, et il croyait n'y rien négliger en corrigeant beaucoup ^ Mais ces corrections^ aussi rapides que sa première rédaction , ne fortifiaient pas son travail ; il enjolivait la façade d'une maison qui péchait par les fondements. Trompé par sa sévérité même, il pensait créer à nouveau ce qu'il ne faisait que rhabiller, et, en mettant sous le joug sa muse légère, il se flattait d'avoir trouvé le secret de joindre à l'éclat des ouvrages faciles la solidité des ouvrages travaillés. Pour dernier malheur, la plupart de ses retouches lui étaient suggérées par ses amis. Quand

1 II écrit à un de ses amis : a Je corrige tout, excepté moi. ï>

je le vois ajouter ainsi ou retrancher, sur des conseils que lui apporte le courrier du matin , sacrifier à d'Argental un trait, allonger une tirade pour Cideville, improviser pour madame du Châtelet un effet de scène, je me figure un peintre, au milieu d'amis invités avoir sa nouvelle toile, qui, debout devant son tableau, la palette en main, ferait des retouches à toute réquisition. Certes, les amis de ce peintre pourraient admirer fort un ouvrage où chacun d'eux aurait mis du sien; mais les connaisseurs feraient peu de cas d'une toile qui serait plutôt une succession d'ébauches superposées qu'une œuvre d'art.

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