‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 18 sur 58 · DU STYLE DE V0:;,7^AIR^ DANS SES TRAGÉDIES · texte numérisé non relu

DU STYLE DE V0:;,7^AIR^ DANS SES TRAGÉDIES

Il est plus aisé de dire ce que n'est pas le style de Voltaire que ce qu'il ebt. Cette légèreté dans le choix des sujets, ces caresses au goût du jour, ces tragédies en collaboration avec tout le monde, ces corrections rapides, tout cela n'est guère compatible avec un style. On trouve dans les tragédies de Voltaire des exemples de toutes les qualités du style : force, douceur, délicatesse, coloris poétique ; on y cherche un style.

Quand on parle du style de Corneille, du style de Racine, tout esprit cultivé s'en fait une idée, et, à la différence de celui de Voltaire, il est plus aisé de dire ce qu'est ce style que ce qu'il n'est pas.

Ces deux grands poètes n'ont pas seulement le style de leurs sujets^ ils ont un style personnel^ et ce style c'est leur âme. L'âme de Corneille se nourrissait du grand. Le grand est le côté par lequel il voyait les choses humaines. Toutes les qualités prenaient cette forme à ses yeux, même la douceur dans un caractère de femme. Je m'explique par cette passion pour le grand, par cette vie de son esprit au sein du grand, ce qu'on raconte de sa candeur, de son ingénuité, de ses absences, de sa maladresse pour les choses de la vie réelle. S'il avait eu l'âme moins élevée, il eût flatté plus habilement Montauron. On l'a appelé le grand Corneille, comme on a appelé Louis XIV Louis le Grand ^ autant pour la grandeur de leurs œuvres que parce qu'ils ont aimé avant tout le grand. Cet amour se sent jusque dans les lautes du roi, jusque dans les plus faibles* pièces du poète. Il survit au malheur, à la vieillesse; "les derniers actes de Louis XIV sont d'un héros , les dernières lueurs du génie de Corneille sont des vers sublimes.

Avec plus de sensibilité que Corneille, Eacine avait, non pas plus d'esprit, mais un sentiment plus juste de la réalité. Kacine voit tout, le grand où il se présente, les qualités mêlées qui sont plus de l'homme, le vrai, en un mot, dont le grand n'est que le genre le plus rare. Il en est un autre pourtant qui lui parle plus intimement : c'est le vrai des sentiments tendres. La même justice qui a donné à Corneille le nom de grand a dit le tendre

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Racine, non pour le réduire au mérite d'avoir bien exprimé la tendresse , mais parce que c'est sa qualité dominante. Si ce titre n'en dit pas assez pour tout ce que Racine a fait, il en a un second, c'est celui de grand poète. Il a tous les talents et toutes les ressources de l'auteur dramatique, et de plus il est poète. Qu'est-ce donc que cette poésie qui répand sur le style les couleurs et l'harmonie, et qui fait parler poétiquement les personnages, sans qu'aucun d'eux sente son poète? Je ne m'aventurerai pas à le définir. Le grand poète Racine dit tout cela.

Le trait caractéristique du style de Corneille est la simplicité. Grandeur et simplicité sont choses qui vont ensemble. On ne s'avise pas de remarquer la simplicité dans un discours ordinaire ; on n'en est averti que là où la grandeur des pensées fait contraste avec la simplicité des mots. Comme il n'y a pas de gens qui se mettent plus à l'aise que les grands hommes, il n'y aL pas de discours qui soit plus simple que le sublime.

La simplicité des héros de Corneille me rappelle celle de César dans ses Mémoires. Ce qui s'y voit de grand, ce sont les actions ; la simplicité des paroles, au lieu de les dérober, les fait paraître plus grandes. César avait assez d'esprit pour les enfler, s'il eût voulu, par le discours ; mais il avait une idée trop exquise de la gloire pour être tenté de se vanter, et il a raconté simplement des choses prodigieuses, sachant bien qu'il donnerait à l'homme de guerre tout ce qu'il ôterait à l'écrivain.

Voltaire a des vers simples qui ont la précision et la plénitude de sens de ceux de Corneille ; il en a de tendres, il en a de poétiques, comme Racine. C'est même une de ses mille qualités d'avoir su imiter ce qu'il admirait. Mais ces beaux échantillons de style ne suffisent pas à donner à son discours un corps et un caractère. Tous les vers de Voltaire semblent être des expédients. Là où les pensées sont fortes, ces expédients sont des beautés, ailleurs, c'est une phraséologie d'emprunt, dont Voltaire se serait moqué dans les ouvrages d'un autre. Piron disait d'une pièce de Voltaire qui n'avait pas réussi : a II voudrait bien que j'en fusse l'auteur ; y> mot charmant, parce qu'il contient à la fois une épigramme contre le poète tombé et un hommage au goût du critique. En effet. Voltaire désintéressé ne se trompe guère en fait*de style. Nul n'a mieux vu chez les autres ses propres défauts.

On a trouvé un mot pour caractériser le style de ses tragédies; c'est le mot ^n7/(X^^. Voltaire est le père du style brillant. Comme on dit le grand Corneille, le tendre et le grand poète Racine, on dit le brillant auteur de la Henriade et de Zaïre. C'est beaucoup sans doute, et n'est pas brillant qui veut ; mais c'est trop peu pour la durée. Oa la pensée est solide, le sentiment juste et profond, le style ne brille pas; il pénètre, il frappe, il échauffe. Les sentiments superficiels, les pensées spécieuses appellent le style brillant, avec le cortège des mille fautes secrètes dont il fourmille. Je le compare aux

feux d'artifice : il éblouit plus qu'il n'éclaire, il éclaire plus qu'il n'échauffe, et avec la dernière fusée le souvenir s'en évanouit. Il ne reste qu'un certain étonnement d'une invention si ino^énieuse.

§ VIL

DES IMITATEURS DU THÉÂTRE DE VOLTAIRE : DE BELLOY, GUYMOND DE LA TOUCHE, SAURIN, LA HARPE, MARIE-JOSEPH CHÉNIER. — TENTATIVE POUR RÉGÉNÉRER LA TRAGÉDIE : DUCIS, LBMBRCIER.

La tragédie de Voltaire devait avoir beaucoup d'imitateurs. Il ne fallait que de l'esprit pour imiter la légèreté de ces conceptions , l'artifice de ses effets de scène, ses personnages romanesques qu'il ne réussit pas à rendre historiques, ses personnages historiques qu'il rend romanesques. Il ne fallait qu'un peu de talent pour attraper quelque chose de sa manière brillante. C'est par là surtout que les imitateurs étaient séduits. Le style brillant parait plus beau que le style vrai, et il est plus facile; nous y sommes donc attirés à la fois par notre vanité et notre paresse. Aussi Voltaire fit-il souche féconde.

A peine de tant de tragédies imitées des siennes est-il resté quelques vers brillants; encore ne faut-il pas s'y arrêter : en les regardant, on les dissipe. Ce sont les fusées de tout à l'heure, après lesquelles les ténèbres sont plus noires.

Les imitateurs de Voltaire, et lui tout le premier, nous ont gâté le vers alexandrin. Il faut des senti-

ments générant: et profonds pour une forme que la plénitude du sens fait trouver si simple^ que des pensées vagues ou communes font trouver si vide ; il faut des diamants pour de pareils chatons. L'alexandrin est insupportable dans des scènes romanesques, où des personnages indécis nous parlent des petites contrariétés qu'il a plu au poète de leur donner, ou ne savent pas nous parler des grandes affaires que les événements leur ont mises sur les bras. (L Qu'est-ce qu'un roman mis en action et en vers? d disait excellemment Voltaire K Eien, même avec le talent de Voltaire.

Telle est toutefois la difficulté de ce grand art et la séduction des beaux vers, ne fussent-ils que brillants , que l'œuvre des imitateurs de Voltaire doit être mentionnée avec honneur dans une histoire des lettres françaises. On n'est pas un poète tragique même de troisième ordre sans avoir beaucoup de talent ; on n'a pas beaucoup de talent sans avoir " exprimé en perfection quelques vérités du cœur humain, c'est-à-dire sans avoir eu par accident ce que l'homme de génie a d'habitude. La critique peut parler sévèrement des tragédies médiocres , en les comparant à l'idéal ; mais dans sa sévérité pour l'œuvre , elle doit faire sentir son estime pour Touvrier, et ne jamais perdre de vue ce qu'il faut de mérite même pour ne pas réussir, et tout ce qui sépare le talent de produire du talent de juger.

1 Épître à M"'*^ du Châtelet, en tête d'Alzîre,

Une histoire spéciale du théâtre trouverait à louer plus d'une beauté dans le Spartacus de Saurin, dont Voltaire trouve les vers duriuscules. Elle ferait une place honorable à Fauteur d'une ou deux scènes de VIphigcnie en Tauride, Guymond de la Touche^ mort trop tôt peut-être. Elle aurait aussi quelques louanges pour le Siège de Calais de de Belloy, dont Voltaire disait : ce II a besoin d'un succès, il est mon ami. d J'ai rappelé à quels effets de scène Lemierre avait dû le succès de son Guillaume Tell et de sa Veuve du Malabar; une histoire du théâtre y trouverait à louer autre chose que la pomme et le bûcher. Enfin^ elle rendrait justice à quelques tirades élégantes de Warroïck et de Mélanie, tout en ne voyant dans ces pièces que, de pâles témoignages de la prétention de la Harpe à l'universalité de Voltaire.

Le dernier de ses imitateurs, Marie- Joseph Chénier, paraît le moins loin du maître. Il avait des talents, et de plusieurs sortes; aucun dans un degré supérieur. Il n'était point incapable de politique ni d'affaires ; il avait beaucoup de cet esprit qu'il a si bien défini :

Esprit, raison qui finement s'exprime.

Versificateur ingénieux, il ne quitte guère la rhétorique, mais il n'en abuse pas. Un peu plus qu'habile dans la prose ou il a de bonnes pages , sensées et d'un style ferme, il avait de l'adresse, de la pra-

tique ^ et ce goût vif pour les arts qui en donne quelquefois le talent. D'ailleurs assez peu poète ; le poète de la famille est André.

Le meilleur ouvrage de Marie-Joseph est posthume. C'est son Tibère. Au collège, Tibère ne me paraissait qu'un peu au-dessous de Britannicus. A cet âge-là on sait trop peu la vie pour discerner la vérité dramatique de ses apparences. Les événements artificiels, les incidents extraordinaires, plaisent à l'imagination des jeunes gens; les fautes spécieuses , les impropriétés cachées échappent à leur insuffisante connaissance de la langue. Tibère est d'ailleurs un échantillon du style brillant, et le brillant c'est l'amorce où la jeunesse se laisse prendre. Aussi admirai-je T^i^^r^^^ outre que la politique du temps ^, qui s'insinuait dans nos collèges et nous y divisait en partis, donnait à tout le mal que Chénier dit du vieux tyran de Caprée le piquant de l'à-propos.

J'ai lu Tibère une dernière fois, dirais-je pour la dernière fois? — voulant le juger sur une impression récente. Les gens désappointés ne sont pas bons juges. Je ne voudrais pas m'appesantir sur cette pièce qui ne doit pas porter la peine de ce que je l'ai admirée. Il ne faut pas être ingrat, même envers les illusions perdues. Mais la vérité veut que je remarque par quel étrange et mélancolique retour ce qui nous a le plus séduits dans la jeu-

1 En 1824.

nesse est ce qui choque le plus notre âge mur. Je n'ai rien retrouvé en moi de ce qui m'avait fait goûter ce vernis de politique révolutionnaire ^ d'antiquité romaine fraîchement apprise, répandu sur une pièce que Chénier, appelé à un poste dans l'instruction publique, écrivit, dit-on, pour faire preuve de latinité. Le vernis a été mis d'ailleurs par une main habile, et bon nombre de beaux vers, ■comme il en survient aux poètes qui le sont à force d'esprit, font lire avec plaisir certains passages heureusement imités de Tacite. Mais entre Britannicus et Tibère il n'y a de commun qu'un sujet romain.

La fin du dix-huitième siècle fut témoin de deux tentatives éclatantes pour régénérer la tragédie ^ui se mourait entre les mains des imitateurs de Yoltaire. Ducis voulut remplacer son faux poli par un peu de rudesse imitée de Shakspeare , corriger sa sécheresse par un peu de poésie descriptive umièQ àQ Paul et Virginie j réchauffer sa rhétorique par quelques accents tirés de son cœur d'homme de bien. Népomucène Lemercier essaya de retremper la tragédie dans l'étude de l'art grec, et de la rendre plus forte en la rendant plus savante et plus littéraire. Roméo et Juliette j Hamletj Ahu/ar, sont nés de la première tentative ; Âgamemnon de la se- <îonde.

Les pièces de Ducis intéressent par tout ce qui s'y est répandu de ce cœur si chaud, de cette âme si naïvement éprise du grand et du bon , de cette bon-

homie originale où l'on a reconnu un peu de la Fontaine^ un peu du grand Corneille. Ducis se plaît dans les contrastes des passions mélancoliques et sombres du Nord et des mœurs primitives de FOrient. Il aime les palmiers^ les oasis, le soleil du désert ; même il n'a pas de répugnance pour le poignard du mélodrame.

Comme les hommes très simples et les caractères bénins, il prenait plaisir à effrayer son imagination. Mais il aimait surtout à se donner des images de sa belle âme dans les personnages qu'il inventait, et il les croyait vivants parce qu'il les avait animés de tous les bons sentiments dont il était plein. J'ai lu des lettres où il parle de ses pièces, non en auteur qui s'y admire, mais en père qui se complaît dans des enfants honnêtes et bons, Dacis était plus poète qu'auteur tragique. Il avait l'imagination qui peint non celle qui crée ; il avait la sensibilité des âmes affectueuses, non celle qui révèle aux maîtres du théâtre la profondeur ou la violence des passions qu'ils n'ont pas connues. Mais il est si rare d'être poète, qu'avec des ouvrages qui ne sont guère plus près de l'idéal que ceux des imitateurs de Voltaire, Ducis est pourtant fort au-dessus d'eux par quelques bons vers, écrits dans un temps où l'on n'en faisait que de brillants , et par quelques couleurs rendues à cette langue, si abstraite et si décolorée aux mains des poètes philosophes K

^ Le succès de Roméo et Juliette^ représenté en 1772, fut un des

Moins sensible que Ducis, mais plus fin, plus savant, avec une littérature plus profonde, joignant à un vrai talent pour le drame la sagacité et la philosophie du critique, Lemercier faisait applaudir, en 1797, une pièce qui éveillait les redoutables souvenirs du théâtre d'Eschyle et de Sophocle. Peutêtre fut-ce une bonne chance pour la pièce qu'il n'y eût pas alors d'hellénistes pour l'accabler de la comparaison. Il y en a eu depuis lors, et d'éminents, aux yeux de qui Agamemnon est un bon ouvrage ; et la preuve que l'étude des modèles n'inspire pas si mal, c'est que l'originalité très réelle de Lemercier, — et il la poussa souvent jusqu'à se lasser d'être raisonnable, — ne lui a rien suggéré de mieux.

Aucun des ouvrages, que je viens de nommer n'égale les bonnes pièces de Voltaire ; aucun n'offre une scène à comparer à ses belles scènes. C'est ce qui prouve que beaucoup de talent ne suffit pas pour la tragédie, et qu'il fallait du génie, même pour n'y tenir, comme Voltaire, que le second rang. Malgré bien des fautes, l'ensemble de son œuvre théâtrale ne laisse pas d'être imposant. Et puisque je me règle d'ordinaire, dans mes jugements, sur l'impression dernière, celle qui me reste, au mo-

derniers chagrins littéraires de Voltaire. C'est à ce propos qu'il écrivait au comte d'Argental : C( Tout Paris est devenu Welche. » La même année, il avait écrit, pour la lecture, les Lois de Minos. L'envie lui vint de faire jouer la pièce. C( Mais, disait-il, il faut laisser les Welches dégorger leur Romeo et leur Juliette. )) Septembre 1772. L'œuvre de Ducis ne valait pas tout ce dépit.

ment où j'écris ces lignes, est une impression de fécondité, de variété et de vie. A mesure que je m'éloigne des défauts, les beautés m'apparaissent, et, dans ce lointain où je les regarde une dernière fois, il me semble voir un monde ingénieux de personnages brillants, animés, éloquents, et au-dessus de toutes ces figures, dont plus d'une est indécise, une tête charmante et immortelle, Zaïre, et une tête sacrée , que les anciens appelaient l'épouse et la mère, Mérope.

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