‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 20 sur 58 · MARIVAUX. — DESTOUCHES. — LACHAUSSEE. — RETOUR A MOLIERE · texte numérisé non relu

MARIVAUX. — DESTOUCHES. — LACHAUSSEE. — RETOUR A MOLIERE

— La Métromanie. — Le Méchant.

C'est le contraire qui est arrivé à Marivaux. Son roman de Marianne, quoique travaillé pendant vingt ans, et en beaucoup d'endroits d'un agrément et d'un fini proportionnés au travail, n'a pas fait tort à ses pièces. Beaucoup de choses dans ce roman sont mortes. Si l'on ne savait que Fauteur a mis vingt ans à l'écrire, et quïl a survécu vingt ans à son œuvre inachevée, on le devinerait : il sent la lassitude. Le travail qui ne ramène pas l'écrivain au naturel l'en éloigne presque autant que l'imitation des choses à la mode. Pour vouloir être trop rare , Marivaux s'est perdu dans ses propres finesses. Le vrai même dans Maîianne manque de naïveté, et c'est souvent le spécieux qui se présente à sa place. Enfin, le théâtre de Marivaux est plus aisé que son roman , et quoique là encore le fini y touche souvent au précieux, on se délasse et on se détend du Marivaux de Mariamie dans le Marivaux des Jeux de V amour et du hasard et des Fausses confidences.

Ces pièces sont loin pourtant d'être de la force de Titrcaret. Turcaret est un caractère; il est toujours de ce monde. Parlez au premier venu de Turcaret. le nom évoque l'homme ; plus d'un qui n'a

pas lu la pièce de le Sage connaît pourtant Turcaret. Voilà la vie et la gloire.

Au contraire^ parlez^ même à un homme instruit, (le Dorante et de Silvia. Lesquels? dira-t-il. On en compte plusieurs, même dans Marivaux. Mais parlez de deux jeunes fiancés qui, pour s'éprouver, se font la cour sous un déguisement, Fun de valet, l'autre de soubrette, tout le monde s'en souvient et nomme les Jeux de V amour et du hasard.

Cette pièce n'est qu'une situation, mais je n'en sais guère de plus aimable au théâtre. Les deux jeunes gens s'éprennent l'un de l'autre, attirés par un charme secret dont ils ne songent pas à se défendre, tant ils sont sûrs de n'y pas céder. Peu à peu ce charme, devenu plus fort, les étonne, puis les inquiète, et à la fin les domine. Marquer ces progrès et cette marche insensible de l'attrait qu'on ne s'avoue pas à la passion qu'on déclare; mettre sans inconvenance une fille de condition en face d'un valet qui lui fait une déclaration d'amour; nous faire consentir qu'elle écoute ce valet et qu'elle réponde de façon à ne pas le désespérer et à ne pas l'encourager; la retenir dans le naturel et la vérité, entre la raison qui lui montre le péril, et le penchant secret qui le lui dérobe, fuyant et s'avançant à demi, retirant les paroles échappées, fermant son cœur presque en même temps qu'elle l'entr'ouvre, c'est un vrai tour de force de l'art, ou tout simplement une vérité de cœur humain vue avec simplicité, en un jour de veine heureuse, non par le Mari-'

vaux bel esprit, eûtêté du Hn^ et ne voyant dans^ Voltaire que ce la perfection des idées communes , » mais par le Marivaux homme de bien et doux, naturel à force de candeur, et peut-être à son insu.

Les Fausses Confidences ne sont que la même situation, avec des circonstances qui la diversifient. Ici le Dorante n'est pas un valet; mais s'il est quelque chose de plus , c'est de fort peu : il est l'intendant de celle qu'il ose aimer. Il y a là, comme pour Silvia, un cas de mésalliance. La mère d'Araminte, bourgeoise entichée des grandes alliances, veut faire chasser Dorante, parce qu'il a le double tort de n'être pas l'intendant de son choix et d'oser lever les yeux sur sa fille. Araminte commence, ainsi que Silvia, par le plaisir secret de se voir aimée sans conséquence. Elle laisse venir la tentation, parce qu'elle se croit certaine de vaincre. En défendant Dorante contre sa mère , elle croit ne défendre que son droit d'avoir pour intendant qui bon lui semble, et la cause du bon sens contre le préjugé des grandes alliances. Mais ce qui au fond la pousse à parler, c'est l'amour. A la fin elle verra clairement dans son cœur, et c'est elle-même qui ordonnera son mariage avec Dorante.

Rien de plus aimable, de plus fin avec aisance, de plus ingénieux sans subtilité que ces scènes de sentiment. Qu'importe que Marivaux nous y mène par le chemin de l'invraisemblance? Si détournées

1 C'est son mot favori. Il dit un geste fin ^ un cœur fin.

que soient les routes, pourvu qu'on arrive à la vérité, je ne chicane pas. A ce prix-là, je me résigne volontiers à traverser, dans Marivaux, ses inventions de maîtres déguisés en valets, ses faux confidents, même son marivaudage, qui paraît la langue naturelle de ces invraisemblances, et dont il réserve d'ailleurs les grâces minaudières pour ses valets.

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