DESTOUCHES
Vers le temps oîi Paris applaudissait les pièces de Marivaux, un homme doué de cet esprit du monde qui est plutôt le tact que le sentiment du ridicule et le talent de le peindre, Destouches, d'abord diplomate, puis auteur par passe-temps, crut avoir trouvé, dans les loisirs de sa jolie maison de campagne près de Melun, un genre de comédie nouveau. Resté diplomate, même dans le témoignage qu'il se rend comme auteur, ce il n'entendait, dit-il modestement, qu'essayer, par quelque changement dans les mœurs et le ton des personnages, à se rendre supportable après Molière, w Regnard et Dancourt avaient prodigué les saillies d'esprit, les équivoques, les jeux de scène ; le Sage, dans Turcaret^ n'avait peint que des fripons. Destouches voulut épurer la comédie de tout ce qui provoquait la grosse gaieté ou qui sentait la mauvaise compagnie. Il imagina une sorte de comédie bienveillante et diplomatique, où tous les personnages prétendent intéresser, les uns par leurs vertus,
les antres par des travers dont ils gnériront. Avec Destonches , on ne désespère de ramendement de personne. C'est de la comédie qni prétend ingénument ne pas faire rire. Les mœurs du théâtre de DestoucheS; plus douces que vraies, ses caractères qui se corrigent invariablement à la fin de la pièce , son dialogue obligeant et qui sent la négociation, les bonnes manières de ses personnages qu'on dirait formés autour du tapis vert de la table d'un congrès \ tout cela veut être joué en famille. Le meilleur ouvrage de Destouclies, le Glorieux j demande un parterre d'enfants, quoiqu'il n'y manque pas de traits justes et délicats, dont les parents peuvent faire leur profit.
Le succès ne fit pas défaut aux pièces de Destouclies. Cette comédie ingénue devait plaire à des spectateurs qui avaient vu la comédie effrontée de la régence, et qui peut-être y avaient eu des rôles. Le bon ton des personnages , quantité de bons sentiments qui font ressembler ces pièces à des moralités, beaucoup de cet esprit qui fait plutôt estimer l'auteur que rire de ses personnages, une raillerie dont les pointes sont émoussées , un style coulant et flatteur, une correction superficielle, tout cela fut très goûté d'abord, puis délaissé. La bonne compagnie avait peut-être raison d'applaudir ces jouvenceaux gourmandes par un père respectable et qui se corrigent à ses genoux. Mais les critiques de Des-
1 Destouches avait été ambassadeur à Londres.
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touches, ou, comme il les appelle, ses envieux, n'avaient pas si tort de regretter la gaieté de Regnard, la bonhomie de Dancourt, ou même les saillies de Dufresny. La comédie de Destouches avait cessé de faire rire ; c'était une transition naturelle à la comédie qui allait faire pleurer.