‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 23 sur 58 · ANDRIEUX. — COLLIN D'HARLEVILLE · texte numérisé non relu

ANDRIEUX. — COLLIN D'HARLEVILLE

Après la comédie effrontée de Beaumarchais et cette gaieté un peu amère où l'on ne sait au juste si l'on rit ou si l'on raille, nous voyons sortir d'un tendre commerce d'esprit et de cœur, entre deux hommes ingénieux et bons, comme une image aimable de la comédie dans ses beaux jours, lorsqu'au lieu de vouloir réformer l'Etat, elle ne prétendait que nous faire sourire de nos travers. C'est cette comédie que retrouvaient en commun, dans leur admiration pour les modèles du dix-septième siècle, et dans un juste sentiment de leurs forces, Andrieux et Collin d'Harleville, deux amis qui se disaient la vérité. Le bon Ducis a chanté cette amitié. Il était digne d'y être admis. Dans d'agréables remarques sur ses Étourdis ^ Andrieux, longtemps

après la mort de son ami, racontant qu'il avait dû à Collin un de ses vers les plus applaudis : « Je m'arrête, dit-il, pour ne pas mouiller de mes pleurs les pages où je parle du plus gai de mes

ouvrages K »

La gaieté vraie, celle qui n'a besoin, pour assaisonnement, du chagrin de personne, la bonne humeur de deux jeunes poètes à qui les jolis vers arrivent sans effort, tel est le caractère et presque toute l'invention de la première pièce née de cette amitié , les Étourdis d' Andrieux.

Sans doute les vers du Meunier sans souci et les piquantes leçons du professeur populaire n'ont pas été inutiles à la réputation des Étourdis; mais on ne fait que justice à cette pièce en la trouvant très agréable. C'est bien de l'école de Regnard et des Mémoires de Grammont que lisait alors Andrieux, pour s'y tenir en verve, nous dit-il, et y chercher les mots piquants et les vers comiques. Il y a trouvé ceux dont il avait en lui l'heureux don. Ce neveu qui fait payer ses dettes par son oncle en se donnant pour mort, ces usuriers qui ont plus peur d'un revenant que de n'être pas payés, sont du monde de Eegnard, quand il cherchait encore des sujets de farce pour le Théâtre-Italien. Mais bon nombre de vers d'un comique aisé et franc témoignent que,

^ Ce vers était d'autant plus applaudi qu'il indiquait le dénoûment d'une situation embarrassée. C'est un oncle disant de son neveu, pour lequel on Timplore ;

Mais qu'on le voie au moins, s'il veut qu'on lui pardonne.

tout en lisant de préférence Regnard, Andrieux se souvenait de Molière.

C'est Molière que médite surtout Collin^ le bon Collin, comme on l'appelait de son temps, aimable auteur, et plus original par cette bonté que par l'invention dramatique et le style. Il y a, dans toutes ses pièces, des gens honnêtes par lesquels il épanche tous ses bons sentiments. Les pires de ses personnages se sentent de l'indulgente humeur de leur père. Bons ou méchants , tous sont nés dans ce paisible manoir d'Harle ville où Collin avait été élevé par une tendre aïeule, sous les yeux d'un père qui lui a suggéré l' Optimiste , et où plus tard, possesseur à son tour du toit paternel, il abritait, après le 31 mai 1792, Andrieux fugitif et menacé.

Collin a eu son jour de force comique : c'est quand il créait, peut-être d'expérience, le rôle de la gouvernante dans le Vieux Célibataire. Ambitieuse et adroite, habile à jouer la douceur et le respect, ayant l'air d'obéir quand elle commande, impérieuse dès qu'elle se croit nécessaire, mais, quand le maître gronde , faisant retraite jusqu'aux repentirs larmoyants et aux demandes de pardon, M^® Evrard est le type de la gouvernante qui veut devenir l'épouse légitime. Acheminer le vieux célibataire au mariage sans l'y pousser ; écarter, par de prudentes calomnies , un neveu et sa jeune femme de la maison d'un oncle incapable de haine et très capable de retour ; ménager un intendant complice de ses petits profits, qui veut sa main parce qu'il la sait

bien pleine ; poursuivre le maître en paraissant l'attendre^ et tenir l'intendant tout à la fois en échec et en espérance : voilà les fins auxquelles la rusée fait servir les qualités comme les vices de sa nature. Or^ c'est en cela que consiste proprement le caractère; la condition n'est qu'une occasion pour le caractère de se montrer tel qu'il était avant et ^:el qu'il doit rester après. Ce seul type fait du Vieux Célibataire le chef-d'œuvre de Collin d'Harleville, et c'est assez ^ même sans le cortège des pièces agréables qui l'ont précédé ou suivi , pour lui assurer une modeste place dans une histoire des écrits durables.

Il y a sans doute, pour ceux qui jugent le théâtre en hommes de l'art, beaucoup à louer dans les autres pièces de Collin. Pour moi, qui n'en juge qu'en lecteur, l' Optimiste , r Inconstant j les Châteaux en Espagne ne sont que d'ingénieuses esquisses tracées d'une main incertaine. Collin a toujours en vue la peinture d'un caractère, et c'est à sa louange; mais l'objet à peindre lui échappe. Il tourne agréablement autour de la vraie comédie, il n'y pénètre pas. Aussi manque-t-il à son théâtre ce qui fait durer les ouvrages d'art, le style.

La langue de Collin d'Harkville est saine, si c'est être sain que de n'avoir ni vigueur ni coloris. Je suis surpris que la Harpe n'ait guère trouvé qu'à louer dans ses vers, et que, pour faire acte de critique, il se soit attaqué à quelques lignes de prose oubliées, où le bon Collin est assez osé pour risquer

le mot singer. Il n'est pas besoin d'aller chercher la prose de Collin pour trouver sa langue en défaut. Gardons les épithètes de naturels j à' élégants j que la Harpe prodigue à ses vers, pour les scènes où ]\jnie Evrard parle la vraie langue de la comédie. C'est que W^^ Evrard est un caractère ; ses paroles disent ce qu'elle a été, ce qu'elle est, ce qu'elle sera. Tout vient de la nature et de l'habitude qui sont tout l'homme, d'où vient à son tour le style.

Collin fait honneur aux lettres françaises par le so.uvenir de pureté morale et de douce bonhomie qui s'attache à son nom. Il a eu raison de se prédire une réputation pure et de la préférer à la célébrité. Sa prédiction s'est accomplie, parce que sa préférence était sincère et d'un auteur connaissant ses forces. La célébrité était hors de sa portée ; la réputation à laquelle il a borné ses désirs attirera toujours quelques lecteurs de choix vers le coin modeste qu'il occupe dans le temple.

FABRE d'églantiî^e. — Le Phîlinte de Molière.

De son vivant, cette réputation lui suscita un envieux à qui la jalousie, chose triste à dire, inspira la meilleure comédie de la fin du siècle. C'est Fabre d'Eglantine. Longtemps sifflé sur le même théâtre où Collin d'Harleville était applaudi, Fabre y fit applaudir à son tour le Philinte de Molière. La préface de sa pièce rendit publique sa jalousie que le succès n'avait pas désarmée. La renommée douteuse du Philinte de Molière est comme le châtiment

des mauvais sentiments de sa préface. La première lecture en est rebutante. Cependant une certaine force de pensée et de style vous fait revenir au livre ^ et tel est l'attrait de la vérité, que ce poète sans oreille, ce Crébillon de la comédie, finit par se rendre maître de vous et vous force à marcher à travers les impropriétés d'un style rocailleux et barbare, jusqu'au dénoûment naturel d'une pièce bien conçue et, aux bons endroits, bien écrite. Prendre des noms à Molière, oser lire à son tour dans des cœurs où le regard de Molière avait pénétré, retoucher ses portraits et n'y pas échouer, c'est d!un homme qui aurait pu laisser un grand nom dans l'art, si le temps l'eût permis, et si, ardent et nécessiteux, il n'eût pas été jeté dans les hasards de la révolution par cette passion du bien-être par le pouvoir, qui se pare du nom de passion politique.

Fabre a créé le type de l'égoïste, type si difficile à personnifier. Egoïste! Qui ne l'est un peu, j'allais dire qui ne l'est trop? On en trouver un qui pousse le défaut de tout le monde jusqu'au genre de ridicule dangereux qui fait le fond de la haute comédie ? Fabre a cru que le Philinte du Misanthrope en devait arriver là en vieillissant; et peut-être n'a-t-il pas eu tort. L'idée en était déjà venue à J.-J. Rousseau^. Fabre la reprend, et développe la création de Molière, les yeux fixés sur le "modèle. C'est en effet continuer Molière que nous montrer Philinte,

^ Lettre à d^Alemhert sur les sjjectachs.

si sec pour autrui, si tendre quand on le touche, qui s'écrie à la nouvelle d'un acte d'improbité dont il est victime :

Je me perds, je m'égare.

O perfidie ! ô siècle et pervers et barbare ! Hommes vils et sans foi! Que vais-je devenir? Rage, fureur, vengeance! Il faut... on doit punir, Exterminer...

Ci C'est bien là l'égoïste , dit très judicieusement la Harpe. Les autres souffrent, tout est dans l'ordre ; le mal vient-il jusqu'à lui , le monde entier est confondu. »

Si le temps a pu tourner en égoïsme l'indifférente sagesse du jeune Philinte, pourquoi n'aurait-il pas changé en générosité active la stérile misanthropie du jeune Alceste? C'est ainsi que Fabre a complété le héros de Molière, et la vérité n'y répugne point. Pour moi, je reconnais encore le premier Alceste à l'ardeur dont le second laisse ses propres affaires pour suivre celles d'un inconnu , et risque de se ruiner pour tirer son ami de la ruine. Mais quoi ? Philinte va-t-il garder un si parfait ami? Non; la vérité morale ne le voudrait pas et la nature s'y oppose. Philinte sera sauvé de la ruine par Alceste, mais il perdra son amitié. Juste châtiment de l'égoïste. Le voilà condamné à s'aimer tout seul. Plaignez-le. Il y a des gens qui se tuent pour en avoir été réduits là.

Tant que Fabre d'Églantine s'épuise à disputer le succès à Collin en l'imitant, il y perd ses qualités

sans acquérir celles de son rival. Mais sitôt qu'il s'attache au manteau de Molière^ sa veine jaillit, et il fait applaudir des beautés nouvelles. Sur les traces de Colin, il courait au hasard après l'ombre de la comédie ; avec Molière, il en retrouve le corps et il se retrouve lui-même.

Sur l'autorité de cet exemple, le dernier et non le moins frappant que nous offre l'histoire de la comédie au dix-huitième siècle, j'oserai dire, en finissant, aux auteurs comiques qui se sentent au cœur le désir secret de faire des choses qui durent : Méditez Molière. Par Molière vous chercherez le comique à sa source la plus féconde , les caractères ; par l'étude des caractères, vous connaîtrez et développerez votre fond ; par votre fond seulement vous aurez un style, et vous vous élèverez aux créations qui ne périssent pas.

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