CHAPITRE SEPTIÈME
Suite de l'histoire des pertes. — I. Pertes dans l'éloquence religieuse. — Les trois époques du sermon, et leurs représentants. — § I. Bossuot. — § II. Bourdaloue. — § III. Massillon. — Impression dernière de la lecture de nos trois grands sermonnaires. — II. Pertes dans la philosophie morale. — Vauvenargues. — § I. Vauvenargues moraliste. — § II. YauTcnargues peintre de caractères. — § III. Vauvenargues critique.
PERTES DANS l'eLOQUENCE RELIGIEUSE.
On pent dire de l'oraison funèbre qu'elle commence et finit avec Bossuet. Il n'a eu comme orateur en ce genre d'éloquence^ inouï jusqu'à lui ^ ni devanciers, ni émules, ni successeurs. Il n'en est pas de même du sermon. Non seulement Bossuet n'en a pas pris toute la gloire ; mais, selon certains juges, il n'y serait même pas le premier. L'histoire de l'éloquence religieuse dans le sermon a trois époques, marquées par trois grands noms : Bossuet, Bourdaloue, Massillon. J'essayerai de caractériser ces trois époques, et d'apprécier les pertes de ce grand art dans Massillon.
Il y faut mettre beaucoup de candeur, et avouer tout d'abord dans quelle mesure nous sommes juges compétents du sermon.
Pour ce qui regarde le dogme, nous n'en pouvons guère juger, et je le dis de ceux surtout qui se croiraient le droit d'en parler légèrement. A beaucoup d'entre nous il manque la foi ; il nous manque à tous la science de la religion. Nous ne sommes plus au temps où les livres de théologie étaient les lectures populaires, où le prince de Condé, assistant à la thèse de Bossuet, fut tenté d'argumenter contre le jeune docteur. S'il en est parmi nous qui veulent connaître l'histoire de leur foi, les occupations de la vie commune, l'insuffisance de l'éducation, ne leur permettent pas d'y faire assez de progrès pour se rendre familière cette grande éloquence du dogme, et se diriger à travers les obscurités des mystères. Les plus habiles n'en doivent juger qu'avec réserve, et quant aux ignorants, on ne leur demande que de ne pas mépriser les pensées des grands hommes et des saints.
Il en est tout autrement de la morale. Nous connaissons la morale chrétienne, comme elle nous connaît nous-mêmes. C'est la science de notre fond : nous en sommes à la fois les juges et les justiciables. S'il est vrai que nous ne soyons pas théologiens, du moins nous sommes chrétiens. Ceux qui ne peuvent pas l'être par la foi n'osent pas ne pas l'être par la raison, et tel qui résiste aux dogmes s'incline devant la plus sublime des philosophies. Tout invoque cette sainte autorité, tout veut remonter jusque-là et dater de là; toutes les rêveries honnêtes sur la perfectibilité indéfinie des sociétés
humaines veulent être des applications de cette morale. Ces sophismes mêmes, sous lesquels se cachent les passions destructives, lui rendent ce genre d'hommage que l'hypocrisie rend à la vertu. Nous sommes les sujets de ces peintures, les originaux de ces portraits.
Soit donc qu'il s'agisse de règles pour la conduite, ou de peintures de l'homme, nous sommes, au premier degré, juges compétents de la vérité du sermon.
Et s'il est vrai que ce qui touche au mystère et au dogme nous dépasse pour la plupart, il n'est pas un esprit cultivé qui ne puisse recevoir de fortes impressions des pensées d'un Bossuet, des raisonnements d'un Bourdaloue sur ces saintes difiîcultés du christianisme. La preuve que nous y avons une sorte de compétence , c'est que nous serions fort choqués d'un sermon qui se tairait sur les mystères et passerait en courant sur le dogme. Sans l'autorité de la doctrine, un sermon n'est qu'une leçon de morale sur le ton de l'homélie. Nous sommes sans doute moins touchés que les fidèles du dix-septième siècle de l'interprétation subtile ou hardie des mystères, mais nous sommes certainement plus choqués que les auditoires de la régence de ce qui manque de cette moelle des Ecritures à la plupart des sermons de Massillon.
Telle est, ce me semble, notre compétence dans cette partie de l'éloquence chrétienne. C'est en m'enfermant dans ces limites que j'oserai juger ses
trois plus illustres organes, aux dix-septième et dix-huitième siècles.