BOSSUET
Bossuet , le premier en date, en est le plus excellent. Comme Corneille dans la tragédie, en créant le sermon, il en a donné le modèle. Cependant, un préjugé que n'a pas pu détruire encore la critique, le met au troisième rang, après Bourdaloue et Massillon. Ce préjugé date de loin. L'admiration de Voltaire pour le Petit Carême, et plus tard le jugement de la Harpe, beaucoup plus lu que les sermons dont il parlait, ont persuadé à beaucoup de gens que ces rangs sont définitifs. En parlant de Massillon, je dirai comment Voltaire aurait pu moins admirer le Petit Carême sans cesser d'être juste. Quant au jugement de la Harpe, dont le goût est trop souvent un goût d'école, il est incroyable avec quelle insuffisance de lecture il décide des réputations et des rangs.
La première fois qu'il traite du sermon, il en admire le plus parfait modèle dans Massillon ; il mentionne à peine Bossuet, et il omet, ou peu s'en faut, Bourdaloue. Plus tard il rétablit Bourdaloue , mais à la suite de Massillon, et Bossuet recule au dernier rang. J'en conclus que la première fois il n'avait lu ni Bossuet ni Bourdaloue, et que la seconde, s'il a pris quelque connaissance de Bourdaloue, il a per-
sévéré à ne pas lire Bossuet. Une distribution des rangs qui peut avoir pour effet d'ôter des lecteurs à Bossuet^ et de faire trop admirer Massillon , est une erreur que la critique doit relever. Il y aurait presque autant d'injustice à donner aux tragédies de Voltaire le prix sur celles de Corneille^ qu'à mettre les sermons de Massillon au-dessus de ceux de Bossuet. Si vous voulez tenir haut les esprits^ élevez les modèles ; ne mettez pas l'habileté avant le génie ^ et préférez l'art sévère à l'art complaisant. Pour être juste envers Bossuet^ il faut le faire passer du dernier rang au premier; Bourdaloue restera au second^ et cet ordre des grands noms de la prédication en France indiquera la marche et les changements de cet art^ où, parmi les nations chrétiennes, la nôtre est sans rivale.
Dans les sermons de Bossuet, la doctrine tient plus de place que la morale. Cette seule proportion est déjà du génie. Que sont en effet les prescriptions sans la loi, et quelle différence y a-t-il, en matière de morale, entre l'enseignement philosophique et l'enseignement religieux, si l'auditeur n'y voit que des conseils qu'il est libre de négliger ou de suivre? L'important, c'est le dogme qui fait obéir à la morale. Mettez-moi d'abord en paix sur l'origine et la sanction de la morale ; apprenez-moi au nom de qui vous l'enseignez ; persuadez-moi qu'une autre vie m'attend, où il me sera fait selon mes mérites. C'est par là que doit commencer le prédicateur chrétien. S'il ne trouve rien de plus fort
contre mes passions que le consentement passager que lui donne ma raison naturelle , au moment où il développe des maximes que j'ai déjà lues dans les livres, je risque fort de garder mon mal. Me convaincre que je pouvais faire mieux que je n'ai fait, c'est à peine m'apprendre un peu plus que je n'en sais déjà par la peine terrestre attachée à chaque infraction; c'est trop peu pour me corriger. Forcer ma raison à être attentive aux preuves de la foi, l'étonner, la troubler par le développement des mystères et les preuves du dogme, tel doit être l'objet principal du sermon.
On peut n'y pas réussir; il faut le vouloir du moins , et ce doit être la mâle ambition de la chaire chrétienne. Elle était digne de Bossuet, et j'admire qu'avec une science si profonde des cœurs, quand il pouvait les ouvrir, pour ainsi parler, et les étaler tout vifs sur la chaire, il aime mieux poursuivre et harceler son auditoire d'austères explications du dogme, et songe plutôt à lui faire peur de ne pas croire qu'à l'intéresser par l'imagination à bien agir.
Qu'on ne s'attende pas pourtant à de la théologie en forme. Oa le raisonnement est possible sans abaisser la matière, Bossuet raisonne ; mais il raisonne de telle sorte , qu'on sent le fidèle qui confesse sa foi dans le logicien qui argumente. Il ne traite pas toutes les difficultés avec la même méthode: chaque difficulté a la sienne. Tantôt il regarde le mystère en face, et il se porte impétueusement au plus épais des saintes obscurités, avec le
généreux courage d'un soldat qui se jette dans une mêlée. Tantôt il s'arrête^ troublé, ébloui, contraint de baisser la vue, et il demande « à remettre ses sens étonnés. » Ailleurs il décide d'enthousiasme, il ordonne, il enjoint, et cet (( instinct qui le pousse, » plus convaincant que la logique de l'école, plus habile que toutes les adresses de la rhétorique, lui suggère des preuves inattendues et saisissantes. Enfin, si les preuves manquent, cherche qui voudra à contenter la curiosité des hommes, s'épuise qui voudra à pénétrer les causes des secrets jugements de Dieu : pour lui il chantera à jamais ses miséricordes. Logique sublime, qui tire de son impuissance même ses plus fortes preuves !
Les personnes divines ne sont pas pour Bossuet des symboles. Il les voit d'une vue claire dans le mystère de leur unité et de leur existence personnelle. Notre esprit est plein des images du Dieu des Oraisons funèbres , de ce c( grand Dieu » qui tient dans ses mains le fil des afi*aires humaines, et qui fait et défait les empires. Le Dieu des Sermons est plus occupé de l'homme. Bossuet sait le rapprocher de nous en nous élevant vers lui, et l'employer, sans le commettre, à l'œuvre de notre correction particulière , réussissant tout à la fois à ne pas nous enorgueillir par le prix auquel il nous estime, et à agrandir l'idée que nous avons de Dieu. Le Dieu des Sermons j c'est ce Dieu de la chapelle Sixtine, que Michel- Ange fait descendre sur la terre pour tirei la première femme des flancs d'Adam endormi.
Comme l'art de Michel-Ange^ l'art de Bossnet fait naître des impressions d'humilité de ce qui semblerait si propre à enfler la nature humaine.
Cependant le Christ tient plus de place que Dieu dans les sermons. Il est sur la terre ; il a vécu dans un lieu et dans un temps ; les hommes l'ont vu et entendu. Bossuet à son tour le voit et l'entend ; il lui fait cortège comme ses autres disciples ; il en est le plus attaché et le plus tendre. Quelles peintures de sa douceur et de sa bonté! Comme le divin perce sous l'humain! Le Christ de Bossuet me fait souvenir de celui que le sublime pinceau de Léonard de Vinci a tracé sur la muraille d'un couvent. L'illusion est la même; ce sont les mêmes rayons de l'essence divine que réfléchissent la page du prédicateur et la muraille dégradée où le temps a effacé les traits du visage divin ^ sans eff'acer l'expression de bonté et l'auréole.
La grandeur de l'esprit de Bossuet a caché à beaucoup de gens sa sensibilité^ comme la douceur des vers de Racine leur cache sa vigueur et sa force. C'est dans ses peintures du Christ qtle le cœur du grand prédicateur se laisse voir. Comme il l'aime^ comme il souff're des rigueurs de ce m3"stère du Dieu-homme s'offrant en victime pour nous sauver ! Comme il baise ses traces ! comme il boit ses paroles! Jean, le disciple bien-aimé, n'eut pas plus d'amour pour son maître. Et lorsque , après le mystère de cette vie mortelle endurée trente ans par l'homme-Dieu, le mystère de la
mort sur la croix s'accomplit, lorsqu'il faut se représenter la passion de ce (( cher Sauveur, :>> il se refuse à la décrire, non par la vaine crainte de ne pas égaler les paroles aux choses, mais parce que son cœur n'en peut pas soutenir le spectacle. (.( Mes frères, s'écrie-t-il, je vous en conjure, soulagez ici mon esprit : méditez vous-mêmes Jésus crucifié, et épargnez-moi la peine de vous décrire ce qu'aussi bien mes paroles ne sont pas capables de vous faire entendre. Contemplez ce que souffre un homme qui a tous les membres brisés et rompus par une suspension violente, qui, ayant les mains et les pieds percés, ne se soutient plus que sur ses blessures, et tire ses mains déchirées de tout le poids de son corps antérieurement abattu par la perte du sang; qui, parmi cet excès de peine, ne semble élevé si haut que pour découvrir de loin un peuple infini qui se moque, qui remue la tête, qui fait un sujet de risée d'une extrémité si déplorable * ! y>
J'ai reconnu le Dieu de Bossuet dans le Dieu de Michel- Ange, son Christ dans le Christ de Léonard de Vinci : je reconnais dans sa Marie les vierges de Raphaël. L'époux de Marie n'est que son gardien ; son mariage n'est que le voile sacré qui couvre et protège sa virginité; son fils bien-aimé, une fleur que son intégrité a poussée. Ailleurs, Bossuet se représente Jésus entre les bras de la sainte Vierge,
^ Troisième sermon sur la Passion.
(( OU suçant son lait virginal, ou se reposant doucement sur son sein, ou enclos dans ses chastes entrailles. » C'est ainsi qu'il sait nous rendre la croyance aimable en nous enseignant qu'elle est de foi. Il y emploie mille pensées hardies et chastes tout ensemble, des comparaisons, des images, soit tirées de son fonds, soit empruntées aux Pères et embellies par cette main dans laquelle l'or même s'épure. Il n'entend pourtant pas rivaliser avec les peintres ; il critique même les images qu'ils hasardent de la Vierge, c( lesquelles ressemblent, dit-il, à leurs idées, et non à elle. » Il n'eût pas dit cela des vierges de Eaphaël ; car c'est d'après le même modèle, gravé au fond de leur cœur par la foi et le génie, que le prédicateur par la beauté de ses paroles, l'artiste par les grâces de son pinceau, ont su représenter l'idéal de la plus touchante des croyances catholiques.
Tant de pensées, soit d'étonnement, soit d'admiration ou d'amour, sur les personnes divines, semblent être, dans les Sermons de Bossuet, des impressions de leur commerce.
Elle est vraie de lui, cette parole du Christ à ses disciples : (( Je demeure en vous, et vous demeurez en moi. » Dieu, le Christ, la Vierge, les saints, c'était là sa compagnie durant ces longues années de retraite où il vécut abîmé dans les Ecritures et les Pères, s'en rendant tous les personnages présents par la puissance de l'imagination et de la foi. Il semble qu'on reconnaisse un frère, un ouvrier
delà même vigne dans les portraits qu'il a tracés des Pères, ses prédécesseurs dans l'interprétation du dogme et dans la prédication. Il avait ressuscité toute cette élite sacrée du christianisme, prophètes qui l'ont prédit, apôtres qui l'ont prêché, martyrs qui l'ont consacré de leur sang , Pères qui en ont expliqué et transmis la doctrine. Ce ne sont pas des autorités qu'il invoque, ce sont des maîtres ou des amis qui lui viennent en aide de leur personne, et qui rendent témoignage de sa fidélité à la tradition.
Il sort de tout cela une première morale, plus forte et plus efficace peut-être que toutes les prescriptions particulières : c'est un sentiment profond de la misère de Thomme et de l'impossibilité pour nous de n'en pas chercher le remède. A quoi tendent en effet tous ces dogmes, sinon à relever le prix de l'innocence? Que cachent tous ces mystères, sinon les origines sacrées de toutes les règles des mœurs? Qu'est-ce que la religion, sinon un sublime effort de la nature humaine pour lutter contre sa corruption originelle? Et quel plus grand objet de l'éloquence, que de montrer Dieu luimême nous y aidant et s'employant à la réparation de sa créature intelligente ?
Produire cette impression, tel doit être l'effet d'un sermon chrétien dans la bouche d'un prédicateur qui n'est pas au-dessous de sa matière. S'il ne persuade pas par cette voie, il étonnera du moins, et c'est déjà une victoire ; il étonnera les
plus jaloux de l'indépendance de leur raison. J'en dis trop peu, il les épouvantera par ce spectacle d'un si grand travail et depuis tant de siècles commencé, oii se sont consumés une si longue suite de grands hommes, pour expliquer le mal dans le monde et pour en aiFranchir l'homme par la vertu. L'impuissance même du prédicateur à contenter notre raisonnement ajoute à cette épouvante; voilà notre cœur touché d'une inquiétude qui ne doit j)as finir, et si la foi nous manque, nous avons du moins ce doute mêlé d'humilité, qui ne s'opiniâtre point et qu'accompagne le sincère désir de croire.
On n'en a pas fini avec les beautés de ces sermons, quand on a admiré la doctrine et la morale dont Bossuet élève les maximes à la hauteur des dogmes. Il reste ce qui n'a pas de nom dans la critique, l'élan, la force, l'enthousiasme du prédicateur ; l'image visible et pourtant indescriptible de son âme ; cette liberté si fière , cette fougue qui s'accommodent du langage le plus exact; cette abondance qui ne se permet pas plus une expression vague qu'une pensée vulgaire. Je m'étonne qu'on ait eu le courage de remarquer dans les sermons de Bossuet le manque d'une certaine correction extérieure, comme celle de Fléchier par exemple, chez qui la propriété du langage est sacrifiée à l'euphonie, et le génie de la langue à la grammaire. C'est plus qu'un style, c'est l'image même d'un homme de génie sortant du recueillement oii il a préparé son âme plutôt que ses paro-
les, et jetant de fougue sur le papier des pensées dont il est plein et des expressions qui vont s'y ajuster d'elles-mêmes. Ses ébauches sont aussi étonnantes que ses sermons les plus achevés. Tont le nécessaire y est^ et en perfection. Le fini donnera autre chose, mais ne remplacera pas la naïve beauté de ce premier travail.
Qu'avec cette abondance sans superflu, cet éclat sans faux brillants, tant de traits hardis, de figures vives et naturelles, tant d'art pour attirer l'imagination aux subtilités de la théologie ; qu'avec d'éminentes qualités extérieures, une physionomie noble, un regard doux et perçant, un accent passionné, un geste imposant, Bossuet, à l'apparition de Bourdaloue, ait cessé de passer pour le premier prédicateur, comment l'expliquer, sinon parce que le génie de Bourdaloue le tenait plus près de l'auditoire et que Bossuet lui parlait de trop haut? Ou, s'il faut croire que quelques parties de l'orateur lui ont manqué, nous, pour qui tout le mérite de l'action oratoire est perdu, et qui, les yeux sur un livre inanimé, ne pouvons plus sentir que la muette éloquence des paroles écrites, nous n'en donnerons pas moins la première place au prédicateur qui a écrit le plus fortement. J'entends Bossuet, quand je crois le lire. Il n'y a d'évanoui que le geste; le regard brille encore derrière tant d'expressions ou touchantes ou véhémentes, et si le son de la voix n'arrive pas à mes oreilles, l'accent pénètre jusqu'à mon cœur.
§ II