‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 28 sur 58 · VAUVENARGUES MORALISTE · texte numérisé non relu

VAUVENARGUES MORALISTE

La philosophie morale faisait de plus grandes pertes encore que l'éloquence religieuse, en tombant des moralistes du dix-septième siècle à Yauvenargues. Cependant on a, dans ces derniers temps, qualifié cet aimable écrivain de moraliste du premier ordre. Il faut ménager de telles expressions. Du premier ordre dans un genre où le premier ordre est formé de Pascal, de la Rochefoucauld, de la Bruyère, de Nicole, quand Nicole écrit le Traité des moyens de conserver la paix parmi les hommes j cela veut dire que Vauvenargues est leur égal ; c'est en dire trop.

Il y a bien des raisons pour lui contester le rang que lui assigne la prévention de ses panégyristes. Je n'en veux donner qu'une seule : il lui manque l'autorité. L'autorité d'un moraliste lui vient du principe même de sa morale. Ce n'est pas assez que ses maximes aient été des vues désintéressées de son esprit ou des inspirations de son cœur; il lui faut une foi qui donne à sa morale le caractère d'une croyance transmise^ et qui la mette au-dessus de ce droit capricieux que nous avons sur nos pensées.

La foi dans la morale chrétienne, comme science de l'homme et comme règle des mœurs , est le principe commun aux immortels devanciers de Vauvenargues. La guerre aux passions, voilà leur objet. Dans les plaintes poignantes qu'exhale Pascal sur la misère de l'homme, dans les peintures que la Bruyère a tracées de nos ridicules, dans les soupçons violents dont la Eochefoucauld nous poursuit, dans les conseils de charité que nous insinue le doux Nicole, le trait commun, c'est que les passions y sont traitées en suspectes. L'autorité de ces grands moralistes est surtout dans l'unanimité de leur défiance contre les passions. Que les passions refusent de se rendre à cette autorité , qu'elles se regimbent, que m'importe? La meilleure preuve de l'existence de l'autorité est la résistance qu'on lui fait.

L'autorité de la Eochefoucauld n'est pas d'autre sorte que celle de Pascal, de Nicole, de la Bruyère.

DE LA LITTÉUATUUK FllANÇAISE. oU3

C'est vouloir se tromper que d'en faire houueur à ce qu'on appelle son grand style. Grand style, soit; pourvu que cette grandeur ne soit pas creuse, et qu'elle lui vienne des vérités qui remplissent les mots. On en veut beaucoup à la Rochefoucauld, c'est tout simple ; ce sont en grande partie ses originaux qui réclament ; ils ont leurs raisons pour croire qu'à vouloir expliquer toutes les conduites des hommes par l'intérêt, on les calomnie. Ils seraient bien aises d'arracher de nos mains le flambeau que la Rochefoucauld y a mis pour nous les faire reconnaître. Cependant quelques honnêtes gens qu'il a peut-être méconnus, se plaignent aussi, quoique moins haut. Qu'il nous ait par moments jugés par prévention plutôt que sur pièces, je ne le nie pas; mais là même il ne cesse pas d'être vrai; et, pour le trouver vrai, ilsufîit qu'en méditant avec candeur sur les plus sévères de ses maximes , nous ne nous sentions pas incapables de toutes les fautes dont nous sommes innocents.

Dans ces quatre grands moralistes, ce qui fait l'autorité, c'est une règle uniforme, et cette règle est comme un corps de prescriptions contre les passions. L'un nous montre leur impuissance pour notre bonheur; l'autre, leur étroite affinité avec nos travers et nos vices; celui-ci, l'obstacle incessant qu'elles font à notre paix avec nous-mêmes et avec les autres ; celui-là, leur présence, soit visible, soit inaperçue, dans toutes nos actions et toutes nos pensées. Tous les quatre leur font la même

guerre, ici ouvertement et avec colère, là par des insinuations 5 ailleurs par des railleries; le pins indifférent les déshonore en s'amusant. C'est bien sévère, je le sais ; mais ce qui n'est pas cela n'est pas la morale. Appelez-le d'un autre nom, si beau que vous voudrez, soit ; mais laissez le nom de morale à l'art de nous mettre en défense contre nos passions, et donnez le titre de moralistes de premier ordre à ceux-là seuls qui ont le mieux enseigné cet art, et qui, dans nos combats contre nousmêmes, nous ont pourvus des meilleures armes.

Si Vauvenargues n'est pas de ceux-là, c'est qu'au lieu de nous prévenir contre nos passions, il nous les recommande. Peu s'en faut qu'il ne prenne leur défense contre le mal que ses prédécesseurs nous en ont dit. Il jette de la défaveur sur les vertus chrétiennes, la prudence, l'humilité, le manque d'ambition, la crainte de soi-même qu'il appelle servile. Au contraire, il loue l'ambition, il exalte l'amour de la gloire; il veut que l'homme vive de toute sa vie, de toutes ses forces, de toutes ses passions même, à charge de les conduire et d'en rester maître. Il est très vrai qu'il n'entend pas leur lâcher la bride ; mais à quoi bon la restriction? Elle arrive quand le mal est fait , et que, loin de pouvoir conduirô sa passion , l'homme n'est plus maître de son âme. Honorer, relever, encourager les passions, les envier presque comme des prérogatives , — Vauvenargues va jusque-là, — sauf à leur tracer après un champ et des limites ; autant courir après la

pierre une fois lancée. 11 n'est plus temps ; on a ôté nn dernier scrupule à la passion et fait tomber une dernière résistance.

Que penserait-on, en littérature, d'un critique qui s'évertuerait à nous prouver que nous avons le droit de faire du nouveau à tout prix, et qui pousserait à la production des livres, au nom des libertés de l'esprit humain ? Il faut réserver le titre de critique à celui qui nous avertit, non de ce qu'il nous est loisible, mais de ce qu'il nous est périlleux d'écrire, et qui, nous enseigne les devoirs de l'écrivain et les droits du lecteur. Pourquoi Boileau est-il un critique de premier ordre ? C'est qu'il nous dit, en vers excellents, ce qu'il ne faut pas faire, et même ce qu'il faut vouloir faire malgré nous.

La morale, pour tout dire, n'est pas une transaction. Elle n'est pas non plus la théorie de la conduite d'un homme, fût-ce le plus homme de bien , fat-ce un sage. Elle n'affecte pas d'ailleurs d'ignorer notre nature. Elle sait aussi que la coutume, les mœurs publiques, l'opinion, toutes ces règles inégalement variables, nous instruisent assez de ce qui nous est permis, outre notre propre penchant et l'exemple des autres. A quoi bon nous l'enseigner avec complaisance ? Belle découverte que de nous dire que les passions ont du bon, qu'elles peuvent être des aiguillons pour le bien , que la vertu n'est souvent qu'une passion réglée ! Le moraliste a mieux à faire que cela. 11 nous rappelle ce qui échappe à notre mémoire fragile ou subornée. 11

nous montre qu'il y a pins loin d'une passion à une vertu qu'à un vice ; il nous tient en défiance contre nous-mêmes; et, quand il est un Pascal, il nous passionne contre nos passions. Kien n'est de trop pour que l'avertissement arrive aux plus sourds, et l'inquiétude aux plus tranquilles. La sévérité, l'ironie, la prévention qui tient en haleine même l'innocence, tout sert, tout est bon pour cette défense incessamment nécessaire de la conscience contre l'appétit, de l'âme contre le corps. Nous clierclions pourquoi nos grands moralistes sont grands écrivains. Il est vrai qu'ils le sont de génie; mais leur génie, c'est la foi en la morale chrétienne, et cette morale est la suprême vérité sur la nature humaine.

Yauvenargues, en louant les passions , ne fait que prendre parti, à son insu, pour les relâchements de son temps contre les sévérités du temps précédent. Il ne rend pas la morale plus pratique ; il l'accommode à la pratique de son siècle, ce qui est fort différent. Il y a un excès insupportable à dire qu'il restitue à l'homme ses vertus. On ne peut pas, dans un même temps , restituer à l'homme ses vertus et le réconcilier avec ses passions. La vertu, c'est la force qui résiste à la passion. Vanter à l'homme ses passions, même en arrêtant l'éloge où commencent leurs dangers, c'est risquer de diminuer la force qui leur tient tête. Je vois bien l'intention de Yauvenargues, et elle est à sa louange : il croit que ses devanciers, en dépréciant les passions, ont ôté à

rhomme raiguillon ; il veut le lui rendre , mais il lui ôte le frein.

Car enfin quelle est dans Vauvenargues la règle du devoir? Je vois bien des maximes, et des meilleures, et de quoi faire plus qu'un homme de bien. Mais je préférerais moins de maximes et plus de principes. Les maximes sont de la personne ; elles forment comme une sagesse individuelle , accommodée à l'humeur, à la bonne et à la mauvaise santé, aux revers et aux succès ; les principes sont des règles à l'aide desquelles l'homme domine et conduit la personne. Il y a dans Vauvenargues beaucoup d'opinions honnêtes, d'impressions vertueuses qu'il convertit en maximes ; il n'y a pas de principes. La vertu n'est qu'une convenance de sa noble nature ; ce n'est pas une loi pour tous et dans les forces de tous. Par ses devanciers on se sent conduit ; et si par moments on leur résiste, si l'on cherche à se dégager de la main impérieuse d'un guide qui vous entraîne, cela même est encore excellent ; car, soit qu'on suive, soit qu'on refuse de marcher, on sait ce qu'on fait, et l'on reçoit un avertissement qui ne s'oublie pas. C'est proprement l'effet de l'autorité dans les grands hommes et c'est ce qu'où ^e sent pas dans Vauvenargues.

Mais cette humeur, ces vues, ces impressions personnelles , ces épanchements de cœur, ces retours sur soi-même, tout ce qui est de sa propre histoire dans sa morale, voilà le vrai charme de cet aimable auteur. S'il n'est pas de ceux qu'on

prend pour guides ^ il est de ceux qu'on voudrait avoir pour amis. Homme de son temps par la confiance naïve qu'il témoigne aux passions, par son peu de goût pour les règles trop sévères, combien n'est-il pas meilleur que son temps par sa candeur, par sa bonté, par une intégrité de vie que rendait si diflScile et si méritoire la pire des pauvretés, celle d'un gentilhomme qui ne peut pas soutenir son état! C'est par ses vertus mêmes qu'il est inconséquent. Il ne veut pas pour lui des facilités de sa morale. A la différence de bien des prêcheurs de sagesse, sa pratique vaut mieux que ses leçons.

Serait-il devenu conséquent? Chrétien par la douceur et la pureté, le serait-il devenu par la croyance? Aurait-il fait une fin chrétienne et trouvé la paix dans la foi aux sources divines de l'unique morale? On a de lui une méditation sur la foi et une prière que Yoltaire veut lui faire supprimer comme c( afiligeant sa philosophie, y) Il les maintient. Est-ce comme actes de foi, ou seulement parce qu'il ne rougit pas d'avoir eu des aspirations chrétiennes, et peut-être aussi par tendresse d'auteur pour des pages brillantes? Il y a eu là tout au moins un jour où la religion de sa mère lui a parlé. Je doute pourtant que la voix eût été enfin écoutée. On avait, au temps de Vauvenargues , bien des illusions sur les passions ; on en avait bien plus encore sur la raison. On la croyait infaillible depuis qu'on la voyait émancipée. Il eût fallu un saint pour douter de la sienne, et Vauvenargues n'est qu'un héros.

Mais ce qui me fait croire que la grâce n'était pas près de parler, c'est que, dans un portrait qu'il a fait de lui, à une époque où l'approche des dernières souffrances avait dû achever d'épurer sa belle âme, s'il y a des paroles douces, vertueuses, généreuses, il n'y en a pas d'humbles ^ . Tout l'orgueil du dix-huitième siècle s'est ligué pour empêcher Vauvenargues de s'humilier. Je suis sûr qu'il est bien mort; je voudrais être sûr qu'il a emporté en mourant les suprêmes espérances.

§ IL

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