VAUVENARGUES PEINTRE DE CARACTÈRES
Comme peintre de mœurs et de caractères, il faut se garder de comparer Vauvenargues au modèle du genre , la Bruyère. Il serait même bon, pour rester juste envers le disciple, d'oublier le maître. Mais cela se peut-il ? Nous ne nous détachons pas à volonté de ces types qui ont pris possession de nous, parce qu'ils sont nous-mêmes. C'est surtout pour la partie descriptive de sa morale, que le temps a manqué à Vauvenargues. Les peintures de caractères ne se font pas de fougue : s'il y a un genre où la jeunesse ne soit pas une qualité, c'est celui-là. Le temps seul donne la science, les solides couleurs, la variété, l'abondance des traits qui permet la sévérité du choix. Il faut que cela
1 Clazomène, ou la Vertu malheureuse.
s'écrive sur le tard, ou par uu homme de génie qui a su dès sa jeunesse toute la vie humaine.
Vauvenargues, d'ailleurs, n'a pas bien pris le genre. Par la peur d'imiter, qui est un piège comme l'imitation elle-même, il n'a pas voulu, dit-il, peindre les ridicules, c( mais des mœurs plus fortes, des passions, des vices, des caractères véhéments, des portraits historiques. » Comme s'il n'y avait rien de tout cela dans ses devanciers! D'ailleurs, en fait de portraits , on ne fait pas ce qu'on veut ; on peint ce qui existe. Aussi Vauvenargues, ne trouvant pas de caractères sous sa main, en imagine, ce qui est tout autre chose. La plupart de ses portraits sont si complexes et si vastes, qu'on dirait une collection de traits mis en réserve pour quelque travail ultérieur de triage et de choix. Tel de ses caractères est une foule confuse ; ce n'est pas une personne.
Dans la Bruyère je vois des physionomies ; dans Vauvenargues, bon nombre de visages n'ont rien d'individuel. Voici, par exemple, un homme qui professe , entre autres maximes , c( qu'on ne gagne point les hommes sans les tromper ; que l'honneur est la chimère des fous, qu'il y a peu de sciences certaines; que l'homme du monde le plus digne d'envie est celui qui a le plus d'empire sur l'esprit d'autrui ; que l'homme le plus heureux et le plus libre est celui qui a le moins de préjugés et de devoirs. )) Quel est au juste ce personnage? Est-ce quelque politique de |'école de Machiavel? Est-ce un de ces ambitieux qui s'appellent du nom plus
exact d'intrigants ? Est-ce simplement nn sceptique ou quelque épicurien de l'école d'Horace? Est-ce un juge qui raille? Enfin, ne serait-ce pas, sous un autre nom, le même que Vauvenargues appelle ailleurs LipsCj ou l'homme sans principes ? Non, ce n'est aucun de ceux-là ; je vous le donne à deviner ; c'est Othon, ou le débauché. Et cet autre personnage que Vauvenargues nous montre passant toute la matinée à se laver la bouche, n'est-ce point Othon lui-même? Point du tout : c'est l'homme pesant.
Dans les caractères de Vauvenargues, comme dans sa morale, le meilleur c'est ce qui le peint lui-même, ce sont les traces de sa vie douloureuse, c'est sa propre physionomie. On en trouve presque à chaque page les traits aimables et délicats : ici une bouche que la bonté rend souriante; là un froncement de sourcils au souvenir de quelque injustice ou sous la pointe delà soufi*rai)C3; ailleurs les rides avant l'âge, stigmates touchants des injures de sa destinée. On peut, avec ces parcelles de la vie de Vauvenargues, le ressusciter et se le rendre présent ; on le voit et on l'aime
§ in.