LAMOTTE-HOUDART
Le troisième champion des modernes, Lamotte, reprit la thèse de Perrault, et ce dut être un vif dépit pour Boileau de voir Perrault ressuscité; et, pour comble, de ne pouvoir s'en fâcher. Lamotte y avait pourvu. Deux odes où il qualifiait Boileau di Horace français et ses ouvrages à' écrits sublimes avaient rendu c( le vieux lion plus traitable. » On ne se moque pas de qui vous marchande si peu les louanges. Vingt ans auparavant, Boileau n'eût pas voulu des louanges à cause des vers; mais plus vieux et plus faible pour ses propres ouvrages, s'il n'approuva pas Lamotte, il le regarda faire. C'est ainsi que, sous ses yeux à demi fermés, Lamotte put impunément publier tout un recueil d'odes, des fables, et jusqu'à des églogues imitées des pasto-
raies de Fontenelle^ Foracle et le conseil secret de Perrault.
Lamotte fit plus. Il fit agréer à Boileau des passages de sa traduction abrégée de V Iliade. Le vieux poète ^ à l'en croire, y aurait été si bien pris qu'il lui serait échappé de dire, sous le charme, c( qu'il aimerait presque autant avoir écrit l'Homère français que d'être Homère lui-même, d Evidemment il n'y a ici de pris que Lamotte. En tout cas, à l'époque où il se parait de ce témoignage , Boileau n'y pouvait plus contredire ; il était mort.
Avec le même art de conjurer de loin la critique, Lamotte s'était fait pardonner son projet barbare par celui de tous les grands écrivains du dix-septième siècle qui a été le plus touché du génie d'Homère, Fénelon. Les encouragements qu'il en tira sont moins suspects que ceux de Boileau , car ils sont écrits. Lamotte put montrer des lettres signées de Fénelon, où celui-ci louait son entreprise, accusait notre versification, blâmait les gens de goût qui se moquaient de Lamotte, et toutefois se taisait sur ses vers. C'était assez de scandale. Dans une telle impiété contre le génie même de la poésie , obtenir le silence de Boileau et la neutralité de Fénelon, il y avait là pour Lamotte une victoire.
Lamotte se l'était adjugée à l'avance, et dans quels vers !
Je vois au sein de la nature L'idée invariable et sûre
De l'utile beau, du parfait.
Homère m'a laissé la muse.
Et si mon esprit ne m'abuse, Je vais faire ce qu'il eût fait.
On a besoin de croire que les yeux de Boilean vieillissant ne furent pas attristés par cette méchante prose rimée.
Il ne restait plus à Homère que deux défenseurs , Dacier et sa femme. Ils semblaient comme préposés à la garde du temple que Lamotte avait violé deux fois 5 la première fois par sa traduction abrégée, la seconde par son Discours sur Homère. Quelle fortune, s'il réussissait à endormir leur vigilance! Il s'y était pris avec eux comme avec Boileau et Fénelon. Au mari, il avait dit dans une ode :
Si j'exécute ce que j'ose, Et que mon vol hardi puisse plaire à tes yeux, Ton suffrage pour moi vaut une apothéose ;
J'ai déjà le front dans les cieux.
W^^ Dacier avait traduit Anacréon. Cette traduction, lui disait galamment Lamotte, c'était la rançon dont l'Amour, tombé captif entre les mains de la dame, avait racheté sa liberté ;
Il vous donna pour sa rançon Ce qu'il estimait davantage.
Et ce fut votre Anacréon.
Ainsi, longtemps à l'avance il s'était mis à l'abri de la foudre sous le laurier dont il couronnait M"^^ Dacier. Les deux époux n'avaient pas été in-
sensibles aux odes de Lamotte, il pouvait produire des preuves écrites de leur reconnaissance. Le chef-d'œuvre de sa politique^ ce fut de déclarer, avant d'attaquer Homère , qu'à M^® Dacier seule il avait l'obligation de le connaître. Peu s'en fallut qu'on ne crût les Dacier complices de la profanation qui allait se consommer.
Ainsi assuré contre toutes les censures, l'ouvrage parut. Une estampe y représentait Homère conduit par Mercure, et mettant sa lyre aux mains de Lamotte. C'est à l'honneur de M^^ Dacier de n'avoir pu souffrir cette indignité. Ou. Boileau s'était tu, où Fénelon était resté neutre, une femme éclata. A l'âge de soixante-trois ans, elle entra vaillamment en lice contre un adversaire qui avait pour lui la jeunesse et la mode. H est vrai qu'on ne lit guère plus le vainqueur que le vaincu, et on a raison; la défense, sauf dans quelques pages, n'est guère moins au-dessous du sujet que l'attaque. Mais s'il y a eu quelque gloire dans cette querelle, c'est pour la femme illustre qui est restée, contre le préjugé d'une époque puissante et brillante, de l'avis de l'esprit humain.
Le Discours de Lamotte sur Homère n'est que l'apologie de sa traduction. Il y fait moins la critique de V Iliade grecque que les honneurs des timidités savantes et des hardiesses calculées de V Iliade française. Il partage honnêtement les louanges entre Homère et lui, et, quoiqu'il se donne la plus grosse part, il fait celle d'Homère d'assez bonne grâce.
Aussi, bou nombre de gens s'y laissèrent prendre. Au lieu des bravades de Desmarets et des légèretés de Perrault^ on croyait avoir de la vraie critique. Lamotte, d'ailleurs, se louait en homme qui s'excuse ; il ôtait aux gens l'envie de lui refuser ce qu'il se mesurait d'une main si discrète, outre l'art très estimable et où il y a de Thonnête homme, de paraître douter de ce qu'il affirmait, de contredire sans injurier, et de se croire vainqueur sans chanter victoire.
Tant d'habileté et de bonne conduite mit tout le monde de son parti. La violence de M^^^ Dacier ^ répondant au Discours sur Homère fit valoir cette modération. Elle attaquait tout le monde, et si elle ne s'emportait pas jusqu'à l'injure, elle sortait par moments de la civilité. Pour nous, qui jugeons la querelle après un siècle et demi, M^® Dacier a un tort bien autrement grave : c'est que ses raisons ne valent pas son admiration, ni le plaidoyer la cause. Elle aussi trouve à reprendre dans Homère ce que Perrault et Desmarets appelaient des mots bas. Elle aussi a honte, pour son idéal, de la familiarité, et, comme on disait alors, de la grossièreté de certains détails. Sa traduction, moins respectueuse et moins intelligente que son admiration, a des timidités du même genre que celle de Lamotte. A la peinture poignante que fait Homère de l'orphelin c( marchant la tête toujours
^ Causes de la corruption du goitt.
(( baissée, elle ajoute : ce avec mille sujets de mortification ». Elle le trouve plus noble ce mendiant de porte en porte, d que ce tirant par leur tunique ou par leur manteau les amis de son père. » Elle aime mieux Astyanax a nourri sur les genoux de son père avec tant de soin j d que c( mangeant la moelle et la meilleure graisse des brebis. » Lamotte mutilait la statue, M^® Dacier la badigeonnait.
Ce fut de la part de Lamotte une dernière adresse de ne pas profiter de tous les avantages que lui donnaient sur M"^^ Dacier la rudesse de sa polémique, la lourdeur de son style et la grosseur de son volume. Il ne s'adjugea pas le triomphe, il se le laissa décerner. Il se souvint de son ode à celle qui avait traduit Anacréon, et il ne voulut pas la démentir, par respect pour M^® Dacier et par amour pour son ode. Un ami commun réconcilia les deux adversaires. On fit la paix à table. La spirituelle M"^^ de Staal était des convives, ce J'y représentais la neutralité, dit-elle ; on but à la santé d'Homère, et tout se passa bien. »
Après la mort de M^^ Dacier, Lamotte la chanta dans une nouvelle ode oii les bons sentiments tiennent lieu des bons vers. Il la représente, dans les Champs Elysées, marchant à la rencontre de la grande ombre d'Homère et s'agenouillant devant elle ; et il l'en blâme galamment.
Boileau n'avait pas mis la même grâce dans sa réconciliation avec Perrault. L'admirable lettre où il fait la paix maintient tous ses principes, parce
que ce ne sont pas des vues particulières, et que la cause n'est pas la sienne. Il honore Perrault, il le loue même, mais d'une plume avare, et non sans jeter sur lui un dernier regard de travers; et quand on lui annonce sa mort, « il n'y prend, dit-il, d'autre intérêt que celui qu'on prend à la mort de tous les honnêtes gens ^ » La différence entre cette réconciliation un peu maussade et le traité de paix accepté par Lamotte ne s'explique pas seulement par l'humeur des deux hommes. Boileau, en mettant bas les armes, craignait d'avoir sacrifié à la civilité quelque chose de plus que son amour-propre; Lamotte, par l'air galant dont il désarmait devant une femme, faisait encore les affaires de sa vanité.
Si Lamotte n'entend rien à Homère, l'ignorance de la langue n'en est pas la seule cause. Ij' Iliade et V Odyssée ont eu plus d'un admirateur qui ne savait pas le grec. Des enfants, des artistes presque sans lettres, se sont passionnés pour ce qui perce des beautés homériques à travers les traductions les plus infidèles. (( Il y a quelques jours, disait le sculpteur Bouchardon, qu'il m'est tombé entre les mains un vieux livre français que je ne connaissais point : cela s'appelle VIliade d'Homère. Depuis que j'ai lu ce livre-là, les hommes ont quinze pieds pour moi, et je n'en dors plus -. » Où l'artiste voyait des géants, l'homme de lettres regrettait
1 Lettre à Brossette, du 3 juillet 1703.
2 D'Alembert, Éloge de Lamotte,
de ne pas trouver des héros de roman, les mœurs de la fin du dix-septième siècle , la raison de Fontenelle et l'esprit de la cour de Sceaux.
Il faut, pour bien juger Homère, le grand goût des hommes de génie, ou la naïveté de l'artiste, ou cette raison dont la connaissance de nous-mêmes est à la fois le fond et la première marque. Au temps où Boileau y conviait tous les poètes, comme à la source de toutre création durable, l'esprit chrétien avait fait, de cette connaissance, la plus obéie des règles et la plus sûre des sciences. En accoutumant l'homme à regarder par delà ses pensées le fonds où elles se forment, elle apprenait aux juges des choses de l'esprit à reconnaître, sous les traits changeants d'une époque, les traits inaltérables de la nature primitive, et l'homme qui demeure le même sous la mobilité des mœurs et des coutumes. C'est pour cela que les plus pénétrés de l'esprit chrétien, au dix-septième siècle, ont été les plus grands admirateurs d'Homère. Tout ce qui choquait la délicatesse de Lamotte, discours des personnages, éloges qu'ils font de leur race et d'euxmêmes, défis qu'ils échangent avant le combat, insultes du vainqueur à l'ennemi mort, allocutions des guerriers à leurs chevaux, tous ces premiers mouvements des passions humaines, que la science de la vie civile nous apprend à comprimer et à cacher, tout cela charmait un Racine, un Bossuet, un Fénelon, un Rollin ; tout cela leur paraissait aussi conforme à la nature qu'à la raison.
Mais la raison qui rendait Lamotte si difficile pour Homère n'a de commun avec celle-là que le nom. Elle demande à toute chose ses preuves ;, et comme le sentiment n'en peut administrer aucune, elle le nie. Née d'une révolte des esprits contre l'autorité, elle se défie de l'admiration comme d'une servitude j de la tradition comme d'un i^réjugé^ du passé comme d'un obstacle au présent. Le beau lui déplaît, comme une sorte de royauté devenue légitime par la longue obéissance des esprits. Elle prétend découvrir les lois de l'enthousiasme par les mêmes méthodes qui ont découvert les lois de la chaleur et de la lumière, et ce qu'elle analyse elle croit le créer. Lamotte fit de tout, odes, fables, épopées, comédies, tragédies; et parce qu'il n'a mal raisonné d'aucun de ces genres, il crut avoir réussi dans tous.
L'esprit d'analyse appliqué aux lettres et aux arts produit, au lieu du vrai, quelque chose qui en usurpe pour un temps le crédit, je veux dire le spécieux. Le spécieux, c'est tout Lamotte. Il n'est pas le père du genre, mais le genre semble fait pour lui. Ses poésies, comme ses doctrines, ne sont que des apparences; et son nom, entre ceux que le genre humain répète et ceux qu'il oublie, suspendu et comme réservé pour un jugement qui ne sera jamais rendu, son nom n'est ni glorieux ni inconnu : il est spécieux.
Ce qu'est le spécieux, Lamotte va nous l'apprendre. « Le vrai mérite, dit-il dans son Discours sur
Homèrej consiste à reconnaître les défauts partout où ils sont. :i) Non^ je n'en conviens pas. Ce n'est là qu'une sorte de mérite; il en est un autre plus rare^ qui consiste à admirer les beautés partout où. elles sont. Pour qui n'a pas les deux^ mieux vaut le second que le premier; car l'admiration échauffe et féconde^ et le cœur y a toujours sa part; la critique dessèche : heureux si elle ne dégénère pas en une secrète envie contre ceux qu'elle juge! c( On ne doit aux morts 5 dit au même lieu Lamotte^ que la vérité; aux vivants , on doit des égards. » Encore une pensée spécieuse. A qui doit-on d'abord la vérité^ sinon à qui peut en faire son profit? Que gagne un mort à ce qu'on la lui dise, ou un vivant à ce qu'on la lui taise? La vérité se doit à tous, mais aux vivants bien plus qu'aux morts, et aux morts dans l'intérêt seul des vivants. Quant « aux égards, » il n'y faut manquer envers qui que ce soit.
Le spécieux, dans Lamotte, est le plus souvent intéressé. S'il tient à nous persuader que tout le mérite du critique est de voir les défauts partout où ils sont, c'est pour rehausser ce qu'il croit avoir eu de mérite à découvrir ceux d'Homère.' Le conseil de garder la vérité pour les morts et les égards pour les vivants, sert à faire excuser les vérités qu'il croit dire à V Iliade d'Homère, et à obtenir des égards pour la sienne.
Mais le spécieux qui domine dans Lamotte et qui paraît comme son naturel, ce sont ces pensées, équivoques secrètes, qui, vraies à la première vue^
sont fausses dès qu'on y appuie, sans pourtant qu'on en sache mauvais gré à l'écrivain qui nous en donne le mirage passager. C'est un trait commun à toute une classe d'auteurs, et voilà pourquoi je le relève. Les hommes de génie vont naturellement au vrai ; les beaux esprits comme Lamotte vont naturellement au spécieux. Les premiers ne s'inquiètent pas si d'autres ont pensé ce qu'ils pensent à leur tour; c'est assez qu'ils le pensent sincèrement; ils sauront bien se l'approprier par l'expression. Les autres, Boileau les a notés :
Ils croiraient s'abaisser, dans leurs vers monstrueux, S'ils pensaient ce qu'un autre a pu penser comme eux.
C'est toucher du même coup le défaut et la vanité qui s'j intéresse. Vanité, désir de briller, sont des faiblesses inséparables du spécieux. Aussi, les écrivains qui le cultivent sont-ils d'assidus courtisans de la mode à qui le spécieux doit sa fortune passagère. Cependant n'est pas spécieux qui veut, et nul n'a ce défaut sans en avoir la qualité. Se jouer entre le vrai et le faux n'est pas un bel emploi de l'esprit ; mais à côtoyer ainsi le vrai, on a la chance d'y toucher quelquefois. Là même où Lamotte n'est que spécieux, pour peu qu'il le soit sans intérêt, ses vues ingénieuses et engageantes provoquent la réflexion plutôt que la contradiction, et il sert le goût par les scrupules mêmes qu'il éveille. Du reste, il s'impose moins qu'il ne s'insinue. Le ton dont il affirme n'offense pas les contradicteurs ni
ceux qui veulent rester dans le doute. La douceur de ses paradoxes fît leur succès ; aujourd'hui elle les recommande encore aux indulgents amis des choses de l'esprit. Il a une manière d'avoir tort qui le rend digne d'avoir raison. C'est ce qui est passé de son aimable caractère dans ses écrits.
Prosateur incertain et inégal, et, partout oii il n'est que spécieux, semé d'impropriétés cachées, Lamotte est bon écrivain quand il est dans le vrai de la tradition ou dans la nouveauté de bon aloi. Presque plus heureux que les grands poètes du dixseptième siècle, à qui certains délicats ne permettent pas d'être de grands prosateurs, les vers de Lamotte n'ont pas nui à sa prose. On est si agréablement surpris, au sortir de cette poésie rocailleuse, de se trouver au milieu de pages d'une prose unie, aisée et brillante, qu'on fait au prosateur un surcroît de mérite de n'avoir plus affaire au poète. Qu'il y a loin pourtant de ses meilleures pages à la simplicité nerveuse des Réflexions sur Longin, et surtout à la lettre où Boileau raconte sa réconciliation avec Perrault! Sans compter que le bon, dans Lamotte, ou procède de Boileau, ou n'est que l'application heureuse des principes littéraires du dix-septième siècle.
C'est par la partie de ses écrits où Lamotte se conforme à ces principes qu'il s'est racheté de celle où il les renie. Par là seulement il n'a pas péri tout entier sous le ridicule d'avoir traduit et abrégé en barbare \ Iliade d'Homère , traité de futilité la
poésie tout en faisant des volumes de vers, mis en prose les vers de Mitkridate, essayé de l'ode sans vers. Ce qu'il y a d'esprit véritable derrière son savoir-faire, et de l'honnête homme dans le papelard ^ l'a sauvé de l'oubli. Il a eu et mérité la fortune très rare, après avoir passé par la vogue, de trouver la justice. Faut-il aller plus loin, et le mettre, sur la foi de Voltaire, dans le Temple du goût? Je le veux bien, pourvu que ce ne soit pas le temple où préside Homère. Mais y en a-t-il un autre ?
§ IV
ROLE DE PONTENELLE DANS LA GUERRE CONTRE L'ANTIQUITÊ CLASSIQUE. — LE MAUVAIS ET LE BON FONTENELLE.
A côté de Perrault d'abord, puis de Lamotte, un homme qui se servait d'eux encore plus qu'il ne les servait, Fontenelle, faisait la guerre aux anciens, à sa manière, par des réflexions aiguisées et d'ingénieux paradoxes, plutôt que par des manifestes. Tandis que Perrault levait séditieusement l'étendard des modernes en pleine académie, et y fâchait jusqu'à la Fontaine ; que Lamotte, plus imprudent encore, s'attaquait doublement à Homère en le tra-
Tout doucement venait Lamotte-Houdart, Lequel disait d'un ton de papelard :
Ouvrez, messieurs, c'est mon Œdipe en prose ; Mes vers sont durs, d'accord, mais forts de chose.
(Voltaire, le Temple du Goût.')
duisant et en le jugeant, Fontenelle, à petit bruit, sans prendre à partie aucun des anciens ni aucun de leurs défenseurs, chicanant plutôt que disputant, se tenait à côté du champ clos pour ne pas attraper de coups , et hors de la querelle pour éviter la défaite. Il venait à son tour, et de son pas, non point combattre , mais glisser des observations, insinuer des doutes, qui, passant entre les personnes et les amours-propres, servaient la cause sang exposer l'avocat.
Il se garde bien de faire le procès à Homère. Là étaient le scandale et le péril. Avec moins d'éclat et moins de risque, il se contente de l'effleurer de quelques remarques épigrammatiques , et il le comprend dans un doute général jeté sur les écrivains illustres. Il éparpille ainsi l'attaque pour dérouter les défenseurs. Le beau de sa tactique, c'est de mettre les Latins au-dessus des Grecs à titre de modernes j afin d'encourager les modernes à se croire supérieurs, par le bénéfice des siècles, aux Latins et aux Grecs à la fois. Comment ne s'y seraient-ils pas prêtés de bonne grâce ? S'ils ne voulaient pas, par modestie, le devoir à leur mérite, quel scrupule avaient-ils à le devoir au temps?
Quoique plus habile que ses complices, le nouvel adversaire des anciens est, au fond, poussé par les mêmes motifs. Comme eux, un peu moins qu'eux peut-être, il ignore ceux qu'il attaque. Mais il n'est pas si simple que de se vanter de son ignorance. Il laisse au candide Lamotte à confesser
(( qu'il ne fait point vanité d'ignorer le grec; qu'il serait mieux qu'il le sût. » Fontenelle n'est pas si naïf; il ne fait pas les honneurs de son ignorance. C'est la frivolité de ses critiques qui la trahira.
Un second motif d'hostilité contre les anciens lui est commun avec Desmarets , Perrault et Lamotte; c'est l'ignorance de soi-même. Beaucoup d'esprit peut servir également à se connaître et à s'ignorer. Il suffit d'un peu de vanité pour faire d'un homme d'esprit un sot. Desmarets et Perrault fabriquant des épopées chrétiennes, Lamotte s'imaginant qu'il est un Pindare sage, ne se sont pas plus ignorés que Fontenelle maniant la houlette et se croyant par vocation le peintre des bergers. Il ^st vrai qu'il n'a pas en vue ceux de Théocrite, trop grossiers selon lui et sentant le fumier ; ses bergers sont habillés de neuf, et ont passé par les mains du costumier de l'Opéra.
Il y a encore du Desmarets, du Perrault et du Lamotte, dans le motif le plus prochain qui rangea Fontenelle sous leur drapeau. Lui aussi était poète, et un peu moins encore que les trois autres qui ne le sont guère. On le savait dans le camp des anciens , et on le disait. L'épigramme de Racine contre VAspar du sieur de Fontenelle est un sifflet qui retentit encore. Boileau avait poursuivi Perrault et Desmarets d'épigrammes dont Fontenelle était bien forcé de prendre sa part. Il se vengea sur les anciens des dédains de leurs admirateurs. Eschyle taxé de c( folie, » Euripide de (( grossièreté, » payent
pour Racine et Boileau, sans compter ce que donnait de mauvaise humeur à Fontenelle, contre tout ce qu'aimait Racine ^ sa qualité de neveu de Corneille.
Un dernier motif, propre au seul Fontenelle^ explique son peu de goût pour les anciens. 11 n'a pas le sens de l'admiration. Admirer n'est pas éprouver une courte surprise après laquelle on rentre dans l'indifférence ; c'est s'être pris pour la beauté littéraire d'un amour qui ne doit pas finir. Fontenelle n'a pas connu cet amour. Pour lui les beautés des lettres ne sont que de froides notions. Une fois acquises et le plaisir de la surprise épuisé, elles ont le tort d'être du connu. Il faut passer outre et aller à l'inconnu. On dirait un homme pour qui le soleil ne serait qu'une notion de cosmographie, qu'on sait une fois pour toutes, et non le foyer d'où nous viennent incessamment la chaleur et la lumière. L'abbé Ledieu raconte que Bossuet était quelquefois réveillé la nuit en sursaut par des réminiscences d'Homère. Voilà l'admiration; c'est une douce flamme qui, une fois allumée, ne doit plus s'éteindre. Et quel exemple, pour le dire en passant, que l'homme de génie qui en a tant inspiré pour lui-même , l'ait si vivement sentie pour les autres! Elle veillait seule en lui^ quand toutes les autres facultés de son âme sommeillaient, ou plutôt elle était son âme tout entière , réveillée par quelque apparition des beautés admirée^ toute sa vie et qu'il s'était comme incorporées.
Fontenelle montre beaucoup d'admiration pour
le grand Corneille, son oncle; je doute qu'il Tadmire autant qu'il le dit. Si j'en juge par le ton de ses louanges^ il connaît ce que vaut son oncle; il ne le sent pas. Il a besoin, pour le mettre à son prix, de le comparer ; sa prétention vient alors en aide à son admiration languissante, et je le crois plus touché de ce qu'il ôte à Racine que de ce qu'il donne à Corneille.
Fontenelle a dû goûter surtout dans Corneille ce qu'on pourrait appeler les beautés douteuses de ce grand homme, l'esprit et les artifices, là où le génie a fait défaut au sujet ou le sujet au génie. Lui qui ne savait rien de mieux à dire d'une chose d'esprit, sinon que (( Cela est vu, » n'estimait dans les ouvrages que les vues. Il préférait aux vérités une fois acquises et, si l'on me passe le mot, emmagasinées, les doutes qui ont le faux air de vues nouvelles. Aussi ne s'accommode-t-il du génie de Cicéron qu'avec la pointe de Sénèque. Dans un Cicéron doublé d'un Sénèque, il se serait résigné aux beautés pour avoir les vues, et il aurait volontiers passé par le vieux pour arriver au neuf.
Il avait donné à Lamotte l'exemple de mépriser la poésie tout en faisant des vers. Inconséquence d'esprit, non de conduite, dans un temps où les mœurs conservaient l'art d'écrire en vers comme un amusement, et où la philosophie commençait à l'attaquer comme un vain emploi de l'esprit. Fontenelle flattait deux modes à la fois, faisant des vers pour ceux qui croyaient encore à la poésie, des
théories antipoétiques pour ceux qui n'y croyaient plus. Le malheur des esprits fins, c'est qu'on leur prête encore plus de finesse qu'ils n'en ont. Fontenelle^ en réduisant toute poésie au fin , espérait-il être assez poète, s'il faisait accepter au public son paradoxe? Et d'autre part, en prédisant à l'art des vers une mort prochaine, comme à une puérilité dont on se lasserait, voulait-il se faire pardonner le tort de n'y avoir pas brillé, par le mérite de n'en avoir pas été dupe ?
Il songe encore à lui quand il n'attribue au poète que le talent, et qu'il met au-dessus du talent l'esprit. Lamotte l'a répété après Fontenelle ; tous les deux font penser à la fable du Renard qui a la queue coupée. Oui, le talent, qu'on le définisse comme Fontenelle et Lamotte, instinct, partie animale du génie, opération involontaire, — ils ont dit tout <îela, — qu'on le ravale jusqu'au mécanisme de l'abeille pétrissant son alvéole , le talent est ce qui fait le poète. Le poète lui-même, au moment où il €st inspiré, ignore ce qui l'inspire; et c'est parce que le secret de son travail lui échappe qu'il en fait honneur à la muse, et qu'il transforme sa plume en une lyre mystérieuse touchée par des doigts divins. Vieilles images, j'en conviens, dont l'esprit de géométrie a sujet de ne se pas contenter ; mais par ce vague même et ce fabuleux qui lui répugnent, elles remplissent l'idée que les peuples se font du poète, et elles lui mettent au front l'auréole.
Fontenelle, aUié de Desmarets, de Perrault et de
Lamotte dans leur guerre contre les anciens, n'est qu'une variété du même type. Pour lui, comme pour ses amis, les anciens ne sont coupables que de ce qu'il les connaît mal, de ce qu'il s'ignore soi-même, de ce qu'il s'entête à faire des vers qui ont besoin d'être défendus par des paradoxes. C'est, avec plus d'esprit encore que Lamotte, avec plus de lumières et de prudence que tous les trois, le même travers. Il y a là ce qu'une critique indulgente appellerait un premier Fontenelle. Je l'appellerai tout bonnement le mauvais Fontenelle, et j'y mets d'autant moins de scrupule qu'à côté du mauvais il y a un bon, et que le bon a certainement plus servi l'esprit français que le mauvais n'a nui aux anciens.