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CHAPITRE QUATRIEME

i I. De ce qui a manqué à l'esprit français et à la langue, du douzième au sei- . zième siècle. — Qu'entend-on par les idées générales? — § II. Dans quelle mesure l'esprit français, au moyen âge, a-t-il eu des idées générales ? — De philosophes et des théologiens. — De la scolastique. — § III. De ce que la théologie en particulier a fait pour la langue. — Sermons de saint Bernard traduits en français. — Fragment inédit d'un sermon de Gerson. — § IV. Si les clercs ont eu plus d'idées générales que les écrivains en langue vulgaire. — Pourquoi les uns et les autres en ont eu si peu. — D'où ces idée ; doivent venir.

DE CE QUI A MANQUÉ A L'ESPRIT FRANÇAIS ET A LA LANGUE, DU DOUZIÈME AU SEIZIÈME SIÈCLE. — QU'ENTEND-ON PAR LES IDÉES GÉNÉRALES ?

J'ai épuisé la liste des écrivains qui, dans cette période de l'histoire de l'esprit français et de notre langue, ont laissé des noms durables. C'est le moment d'apprécier les progrès de cet esprit et de cette langue dans le long espace de temps qui s'est écoulé du douzième au seizième siècle , entre réj)0que où s'est formée la langue française et celle où elle va devenir la plus grande langue littéraire des temps modernes.

A quoi est-on arrivé à la fin du quinzième, après plus de trois cents ans de travail ? A une première ébauche de l'esprit français ; à quelques poésies sa* tiriques, inspirées par nos mœurs nationales ; à quelques récits clairs et intéressants des principaux faits de notre histoire. Quant à la langue, elle suffit à

tout ce qae Tesprit français, enfermé dans ce cercle, lui demande d'exprimer. C'est pourtant cette langue, chargée de diphtongues épaisses, de consonances discordantes et de voyelles nasales, qui paraissait au maître de Dante, Brunetto Latini, la parleure la plus delitable. Un auteur vénitien qui écrivait en 1275, Martino Canale, traduisant en français une chronique vénitienne, disait « que langue françoise cort parmi le monde, et est la plus delitable a lire et a oïr que nulle autre. » Dante, qui créait la langue italienne, et qui la portait tout d'un coup à sa perfection, faisait l'éloge de la nôtre. On l'employait dans les cours étrangères à la rédaction des actes ; on la prenait pour la langue naturelle des hommes : si un sourd-muet, disait-on, recouvrait la parole, il parlerait le français de Paris. Ce qu'on disait de notre langue à son berceau, quand elle manquait de règles certaines, un grand homme allait le confirmer au commencement du seizième siècle. A peine avait-elle fait quelques pas au delà du point où nous sommes arrivés, que Charles- Quint la qualifiait de langue d'État. Certes, nous sommes bien ambitieux pour elle, puisque la gloire de ces commencements ne nous suffit pas, et que nous voulons de ])lus hautes destinées pour cette langue à laquelle, du nord au midi, l'Europe rendait hommage. Que fallait-il donc encore à l'esprit français et à notre langue ? Il leur fallait ce qui devait faire de l'un l'esprit humain, et rendre Fp^utre' universelle, à savoir les idées générales, et ces vé-

rites de l'ordre moral , dont l'expression , dans du langage définitif, est proprement la littérature ou l'art.

Une seule idée comprend toutes ces idées et toutes ces vérités : c'est l'idée même de l'humanité ; c'est l'idée de l'homme , non pas borné à un pays ni à une époque, non d'hier ni d'aujourd'hui, mais occupant tout l'espace et tous les temps. C'est cet « homme universel » de Pascal ^ qui est en chacun de nous et qui se reconnaît dans ses pensées exprimées trois mille ans avant lui, sous d'autres cieux, en des langues qui ne se parlent plus. Les autres idées générales ne sont que les développements de cette idée première , par la même raison que tous les hommes en particulier ne sont que des copies du même original, l'humanité. J'entends par idées générales tous les rapports de l'homme avec ses semblables et avec Dieu, selon l'état des sociétés et selon les religions. J'entends par vérités de l'ordre moral les vérités sur les caractères et leurs contrastes, sur les passions et leurs combats, sur tout ce qui fait le fond de la vie contentieuse^ comme Buffon qualifie la vie humaine. J'entends tous les états de l'âme, et ce qu'il y a de général dans ces états. C'est la matière du beau vers de Térence, qui a été au cœur de toutes les nations :

Homo sum : humani nihil a me alienum puto, < Pensées 11^211. Édition Havct.

Mais quoi ! Tliistoire des sociétés humaines oifret-elle donc des époques déshéritées où l'on vit sans idées générales, où celles qui les comprend toutes, ridée de l'humanité, n'y est pas tout au moins une action d'instinct ?

Assurément non. Une nation, si petite qu'elle soit, quedis-je? une société quelconque d'hommes, réunis par le lien le plus grossier, ne peut pas être un seul jour sans avoir des idées générales, sans que chacun y reconnaisse confusément l'humanité dans ce qu'il sent en lui-même de commun avec tous. L'homme n'est pas un seul moment privé de la raison qui conçoit ces idées. Mais qu'il y a loin d'une notion d'instinct, confuse et inactive, à cette connaissance claire et pratique, qui fait qu'une nation se guide par toute la sagesse de l'humanité ! Or, l'histoire des sociétés humaines nous présente dans la même nation , ce spectacle de générations qu'éclaire à peine ce faible instinct , et de générations qui sont comme éblouies de cette connaissance. Trop heureuses ces dernières, et trop favorisées, si toute la sagesse humaine accumulée n'était pleine d'imperfections, d'erreurs et de pièges î

Deux conditions sont nécessaires pour qu'un peuple ait des idées générales en assez grand nombre et assez claires pour en faire le fond de sa littérature : c'est la connaissance du passé et une expérience assez longue de la vie sociale, pour appli-, quer au présent les etifieignements du passé. Ce peuple aura une littérature le jour où il reconnaîtra

en lui l'humanité elle-même par la comparaison du passé , du présent et de l'avenir.

Cette comparaison n'est pas possible dans une société qui se forme, chez un peuple qui cherche sa nationalité et ses frontières. Un tel peuple vit au jour le jour; il songe à se défendre, à exister; il est tout entier occupé de son établissement; il est trop au présent pour s'inquiéter de connaître le passé. Si quelques esprits le connaissent, c'est imparfaitement et par des traditions altérées. Ils n'y peuvent initier la foule , qui n'entend rien aux langues savantes, et ils communiquent entre eux dans un idiome qui ne se parle plus. Tel est l'état intellectuel de la France du douzième au seizième siècle. Notre nation n'a pas été un jour sans avoir des idées générales, et l'idée de l'humanité, qui les comprend toutes. Dans quelle mesure, c'est ce que nous indiquent les écrits en langue latine qui ont paru durant cette période.

DANS QUELLE MESURE L'ESPRIT FRANÇAIS, AU MOYEN» AGE, A-T-IL EU DES IDÉES GÉNÉRALES? — DES PHILOSOPHES ET DES THÉOLO- G lENS. — DE LA SCOLASTIQUE.

Il y a eu de grands noms dès le douzième siècle : Abélard, saint Bernard. Le treizième est rempli du nom de saint Thomas, presque plus Français qu'Italien, puisqu'il prit ses grades à Paris , et qu'il y passa plusieurs années dans la prédication et l'en-

seignement. Au quinzième appartient Gerson. Quant au quatorzième , on n'y avait tu qu'une foule de disputeurs obscurs, qui se partagaient entre saint Thomas, \q Docteur scraphique , et son contradicteur, Duns Scot, le Docteur subtil. Tous ces noms appartiennent à la philosophie et à la religion. C'est donc dans les écrits philosophiques et dans les écrits de religion qu'il faut chercher jusqu'à quel point les écrivains en langue latine ont eu des idées générales. Si l'idée de l'humanité a été conçue et exprimée clairement quelque part, ce doit être dans des livres dont l'homme en général a été l'unique sujet.

Les philosophes et les théologiens avaient d'ailleurs dans un certain degré la connaissance du passé. Au douzième siècle , saint Bernard et Abélard écrivent en latin, en hommes qui lisaient et pratiquaient Cicéron ; mais ce savoir n'était ni profond , ni réglé par le goût. Saint Bernard , qui retrouve quelquefois la langue de Cicéron , n'échappe pas à la subtilité et aux ])ointes de Sénèque; Abéiard cite l'^lr^ d'aimer d'Ovide dans ses discussions sur les textes sacrés. Toutefois cette connaissance , même imparfaite , du i)assé leur donnait un avantage immense sur les écrivains en langue vulgaire, et les mettait sur la voie des vérités générales. Après eux, après leur successeur immédiat, saint Tliomas, cette connaissance s'obscurcit; on écrit anx f|uatorzièmc et cjuinzième siècles dans un latin de i)lus en plus barbare. La tradition antique, déjà

si incertaine dans les deux siècles précédents, est mêlée de fables grossières qui font de Cicéron deux personnages, et de Virgile un magicien.

Demandons d'abord à la philosophie comment elle explique l'homme. On peut trouver dans ses livres, soit des formes de raisonnement d'une application toujours efficace, soit un certain nombre d'axiomes qui subsistent ; mais vainement prétendrait-on nous y faire voir l'idée claire de l'humanité. J'en rencontre quelquefois le mot, et il y a un grand débat entre les réalistes et les nominaux, pour savoir si l'humanité est une réalité ou un nom, une abstraction réalisée ou une commodité de la parole. J'y vois l'humanité opposée à la socratité, à la platonité, et les individus considérés tour à tour comme existant seuls absolument, ou comme n'étant que les parties et comme les membres du genre humain. L'humanité est la matière de toute la dispute; mais pendant qu'on examine si c'est une réalité ou si ce n'est qu'un jeu de langage, personne n'en étudie le fond. Ce grand mot plane en quelque sorte sur toute l'époque , mais on ne pénètre pas dans la chose ; et, parmi tant de philosophes, il n'en est pas un qui soit tenté un jour de n'être qu'un moraliste.

La philosophie n'aperçoit pas la morale, et se hâte d'appliquer ses principes à la religion, dans laquelle elle se confond bientôt, ou contre laquelle elle va se briser. Il sort de tout cela une sorte de création équivoque, qu'on appelle la scolastique,

amalgame de la philosophie qui veut imposer ses formules aux vérités de la foi, et de la religion qui veut prouver les vérités de la foi par Tunique procédé du raisonnement philosophique à cette époque, le syllogisme.

La scolastique n'est ni une science ni une méthode ; car, où manque un corps de vérités, il n'y a pas de science ; où manquent des principes certains, il n'y a pas de méthode. C'est, si je puis ainsi parler, un expédient de l'esprit humain, né tout à la fois de l'ignorance , qui lui est insupportable, et de cet éternel besoin de principes certains et supérieurs , qui règlent la vie et arrachent l'homme à la domination de ses appétits.

Un certain nombre de généralités et d'abstractions, tirées de quelques traités d'Aristote et de Platon, et que rendaient plus vénérables le temps, l'éloignement et l'ignorance de la langue grecque, trompaient, sans le satisfaire, ce besoin de certitude, éternel honneur de l'esprit humain. Le maniement de ces axiomes flattait l'ambition des penseurs, en leur persuadant qu'ils étaient pénétrants quand ils n'étaient que subtils, et qu'ils marchaient en avant quand ils ne faisaient que tourner sur eux-mêmes. Pour se convaincre soi-même, ou se persuader qu'on avait convaincu les autres, il suffisait de réunir doux de ces axiomes sous former de i)rémisses, et d'en faire sortir, à titre de conclusion , le principe qu'où voulait établir. La vaine satisfaction qu'on tirait de ces faciles victoires cou-

tribuait à augmenter l'ignorance ; et c'est ainsi que la scolastique, après avoir été un expédient pour quelques intelligences d'élite , devint pour l'esprit humain un empêchement et un obstacle.

La scolastique, en réduisant toutes choses au syllogisme, avait d'ailleurs fait disparaître des écrits l'imagination , la sensibilité et la raison ellemême , qui n'était plus qu'un mécanisme. Elle appauvrissait l'homme : comment aurait-elle eu l'idée morale de l'hutnanité ?

Nous trouverons sans doute cette idée dans les ouvrages de religion. Mais qu'y voit-on, sinon la seule théologie? Cette théologie est pure encore dans saint Bernard^, lequel n'y mêle rien d'étranger. Plus tard, dans saint Thomas, elle emprunte à la philosoi^hie ses formules, pour réduire en un corps , en une Somme , toutes les vérités de la religion, présentées sous la forme de questions résolues. Bientôt elle se rencontre avec la philosophie dans la scolastique ; et de ce mélange naît un nombre infini de propositions scolastico-théologiques. Un évêque de Paris, Etienne Tempier, en condamna, comme hérétiques, jusqu'à deux cent vingt-deux. Dans Gersou, la théologie se dégage de la philo- S'^iphie, et tend à reprendre son caractère; mais, à l'exemple de la philosophie, elle néglige la morale, qui tient le milieu entre Tune et l'autre, et

^ Voir, pour ce qui regarde saint Bernard, .,ce que dit Massillon. dans le panégyrique de ce saint, sur son mépris des livres approfondis

qui seule suppose et implique l'idée de l'humanité.

Dans la foule des écrits de théologie de cette période, suscités par cette confusion de la philosophie et de la religion , qui se nomme la scolastique, à peine rencontre-t-on quelques indications de vérités générales. L'homme n'est guère considéré que dans l'état théologique, pour ainsi dire; tour à tour au niveau de l'ange, quand on regarde de quel prix il a été racheté, ou au-dessous du néant, quand on le compare à Celui qui l'a créé. Saint Bernard et les autres reçoivent de la tradition chrétienne l'homme tout connu et tout expliqué. Ce n'est plus pour eux une étude à faire : tout est convenu et réglé. C'est une sorte de synthèse de Vhomme , acceptée par la foi ; l'humanité n'est qu'une formule de la théologie chrétienne.

Plus tard, aux jours où la religion aura remplacé la théologie, où le christianisme descendra des hauteurs du dogme dans l'étude profonde et compatissante des misères de l'homme , l'humanité sera mieux comprise , et l'on verra naître la science de la morale chrétienne. Il paraît sans doute quelque image de cette morale dans les théologiens de moyen âge ; mais elle n'y est qu'une discipliue impérieuse. Elle n'analyse pas, elle ne pénètre pas dans les replis du cœur ; d'un mot, elle règle toute une suite de mouvements qui naissent les uns des autres ; une même prescription s'étend à toutes les sortes d'infractions possibles. Cette théologie esl

sans compassion ; elle accable rhomme par la brièveté de ses jugements sommaires, à la différence de la religion , qui découvre d'une main maternelle toutes les plaies du cœur qu'elle va guérir, et qm' montre, à côté des ravages du mal originel, les ressources de la nature rachetée.

En lisant les sermons de saint Bernard , le plus grand parmi les théologiens de cette époque , je l'admire moins sur cette cime élevée où il se tient, égalant quelquefois ses paroles aux j^aroles sacrées, que je ne m'étonne de le voir si indifférent au détail de la vie humaine, comme s'il l'ignorait ou le trouvait au-dessous de ses extases. Jésus lui-même n'avait-il donc pas indiqué cette voie au christianisme , par tant de paroles à la fois pleines d'une connaissance infinie de l'homme et de compassion pour ses misères? La foi du théologien transporte saint Bernard si loin et si au-dessus de la vie , qu'il néglige ces indications si lumineuses; et quand il se rencontre dans les livres saints quelques fortes peintures ou des récits attachants de la vie , il les tourne à la figure , comme pour mettre une ombre mystique entre la réalité et lui.

L'homme, dans les philosophes, c'est un genre ; seulement, pour les uns, ce genre n'est qu'un vain mot ; pour les autres, c'est une abstraction réahsée. Dans les théologiens, l'homme est « celui qui n'est pas, )) par rapport à « Celui qui Est. » Tout se réduit à expliquer le mystère de cette inégalité infinie du Créateur et de la créature. De temps en

temps, quelques paroles soutiennent contre le désespoir « celui qui n'est pas. » Des explications prodigieuses font descendre Dieu de Finfinie hauteur à l'infinie bassesse , afin que le non-être sente quelquefois qu'il n'est pas indifférent à l'Être *. Ou bien l'homme est comme le champ de combat entre Dieu et le diable ; autre mystère , non moins inaccessible, de cette autre inégalité de l'ange déchu, mais toujours puissant, et de Thomme racheté, mais toujours corrompu.

Je ne m'étonne pas que cette foi mystique du théologien, placé, soit entre l'homme et Dieu, soit entre l'homme et le diable, et qui n'est pas toujours insensible à l'orgueil de son rôle d'intermédiaire, ait eu peu d'influence sur l'esprit français et sur la langue. Je ne m'étonne pas non plus que la philosophie scolastique, tournant dans ce cercle d'abstractions et de catégories qu'elle avait reçues sans les discuter, et s'épuisant à les faire s'entrechoquer pour en tirer de fausses lumières, n'ait produit (ju'un empressement stérile autour de quelques parleurs populaires, et la vaine curiosité qui s'attache au prestige de la parole. De tant

î Comment unissent-ils «. celui qui n'est pas » à a Celui qui Est? I) «• Par trois liens, dit saint lîcniard : la corde, les clous de bols ou de fer, la glu ; par la corde, cjuaud, sous le trouble d'une forto sensation, on ne cesse pas néanmoins d'avoir en vue son honneur et la mémoire de la promesse. Par les clous , quand on n'a pas peur des hommes , mais des tourments de l'enfer ; par la plu , quand par la charité on ne fait qu'un seul esprit avec Dieu. » De diversis, sermo IV. p. 2314.

d'écrits en langue latine , qui trompent par une apparence de maturité, il n'est rien entré dans la langue vulgaire. L'esprit français n'a fait de progrès que le jour où il a cherché la morale sous la théologie, et secoué la servitude de la scolastique. Ce n'est pas de la scolastique que nous est venu le goût pour la précision et pour la rigueur logique ; je n'en vois, dans les penseurs du moyen âge, que beaucoup d'applications mauvaises parmi un très petit nombre de bonnes. La distance qui paraît si grande entre les clercs et les écrivains en langue vulgaire, comme entre les deux publics distincts qui les suivaient , est moindre qu'il ne semble au premier abord. Je me méfie de penseurs qui se sont accommodés d'un idiome mort et qui n'ont pas pensé dans la langue de leur pays.

§ IIL

DE CE QUE LA THÉOLOGIE EN PARTICULIER A FAIT POUR LA LANGUE. — SERMONS DE SAINT BERNARD TRADUITS EN FRANÇAIS. — FRAG- MENT INÉDIT d'un SERMON DE GERSON.

Il est facile d'apprécier, par les traductions françaises de quelques sermons de saint Bernard au douzième et au treizième siècle, combien la langue nationale a tiré peu de ressources de la théologie K Elle résiste à en exprimer les subtilités, quoique le

1 Voir les sermons de saint Bernard, publiés par Le Eoux de Lincy , dans la Collection des documents inédits relatifs à Vhistoire de France.

latin en soit quelquefois bon, et le ton animé. A certains endroits où saint Bernard raffine , le traducteur se contente, faute de comprendre le sens, de transporter dans la traduction les mots latins légèrement francisés. Ce qu'il en reproduit le plus heureusement, c'est le tour, où l'on reconnaît un Français qui exprime dans une langue étrangère ce qu'il pense avec le génie de son pays.

Mais cette langue de la traduction, si rebelle à ce que l'esprit français ne doit pas s'assimiler, semble mûrir, ou plutôt naître toute faite, pour exprimer ce qui ne cessera pas d'être vrai. Ainsi quand saint Bernard dit : Non est talis tristitia hjpocritarum ; non in corde, sed infacie est ; la langue française traduit *. « Teile n'est mies la tristece des ypocrites; car elle n'est mies el cuer, mais en la fazon. » Et plus loin, là où le latin dit : Hypocrita ungit potius semetipsum, ut p^ropriœ fragrantiam opînionîs respergat; le français, rendant image pour image, traduit ! ce Li ypocrite oynt ainzois ley-mesmes , por ospardre l'odor do sa propre noméie. )) La langue est déjà constituée, par le tour qui marque le mouvement de la pensée, et par le terme i)ropre qui en est le signe définitif. Il ne reste plus qu'un certain travail d'ortliograi)he, qui changera espardre en ré])andr(», et nomcie en renommée. Je ])Ourrais citer d'autres exemides, non en grand nombre toutefois; car saint Bernard ne toucln' <{ue rarement à l'iiomme non théologique. Il dogmatise, il ne peint pas la vie.

Ainsi, et c'est une preuve de plus que les idées générales font seules faire des progrès aux langues , toutes les fois que saint Bernard exprime ou seulement fait voir à demi une vérité de philosophie morale, la langue de la traduction s'enrichit d'une création nouvelle. On dirait que l'esprit français a été touché, et qu'il répond.

La même chose se remarquerait dans la traduction inédite des lettres d'Abélard à Héloïse, par Jean de Meun. Tous les passages de dialectique, qui sont médiocrement clair» dans le latin, s'obscurcissent encore dans la traduction; mais une langue vive naît tout aussitôt pour exprimer ce qui s'épanche de sentiments vrais et durables de ce cœur désabusé.

Les sermons inédits de G-erson offrent, à côté d'obscurités impénétrables, dans les passages qui s'adressent aux grands clercs, une langue nette, expressive, quand il parle aux simples . gens. Son sermon sur la Passion intéressait toutes le^ mères au redoutable mystère, par le récit des adieux de Marie à Jésus, prêt à faire « son dernier voyage « en Jherusalem, le voyage en sa douloureuse « mort. » — « Adieu, mon filz, lui fait dire Gerce son, adieu ma seuUe joye, mon seul confort! Et « ne vous verré-je jamès icy? — En disant ainssi, « ou par adventure en sillence ou en soub-gémis- « sements, en soupirs et en p]a:"nctes langou- « reuses, pour ce que la douleur empeschoit de

« parler, vous, mère piteuse, comme je puis reli- « gieusement pencer, embrassiez vostre filz, le a plus bel de tous aultres. Le doux aignel inno- (( cent et sans amertume s'en alloit à occision, c( combien qu'il fust celui qui est Dieu benoist en « trinité. Vous l'embrassiez tendrement, et encli- <( niez vostre face espleurée sur ses espaules ou c( sur son chaste visaige ; puis repreniez \âgueur, ce et commanciez à dire : Adieu, beau filz ! adieu, « hélas ! mon filz. Mes, mon père, mon seigneur c( et mon Dieu, toutes choses sont en vostre puiser sance. Je suis vostre mère desollée, vostre pec( tite ancelle, laquelle vous avez tant digne aimer (( et honorer de vostre seule grâce, sans mes mé- (( rites. Je vous supplie, ayez mercy de celle mère, (( et demourez pour ceste feste avecques nous icy ce en Bethanie, pour eschever (éviter) la fureur a des traictres Juifs qui vous quierent livrer à « mort, et desja vous ont voullu lapider au tem- (( pie. -Vous le savez; je vis les pierres. Las! et <( quelle ])aour! Ils venoient ja pour vous lapider « et jecter, si vostre divine puissance ne vous en (( eust délivré. Pareillement vos pouvez vous es- (i chapper à j)reseut. Toutefois, sire, soit faict non ii pas ainssi (pie je veulx, mais ainssi que vous c( vouliez. Soit faict tout à vostre ordonnance et a ])laisir. » Gerson a raison d'ajouter : « Dévotes f( ««-eus, s'il y a icy cueurs piteulx, et qui seust a oncques que c'est d'aymer, par especial de mère

(( un filz, pance à ceste douleur de la doulce mère ce de Jésus * ! » H a su en ejffet toucher les cœurs , sans affaiblir le dogme ; il a fait la part de la re-

ligion et celle de Ja théologie.

§ IV

BI LES CLERCS ONT EU PLUS D'IDÉES GÉSÉBALÈS QUE LES ÉCRIVAINS EX LANGUE VULGAIRE. — POURQUOI LES UNS ET LES AUTRES EN ONT EU SI PEU. — D'OU CES IDÉES DOIVENT VENIR ?

On chercherait donc vainement, chez les grands clercs du moyen âge, des idées générales nées de la connaissance profonde du passé et de la comparaison du passé avec le présent. Les sujets dont ils s'occupent sont d'un intérêt universel ; mais une mauvaise méthode n'en tire que des jeux d'esprit, aussi capricieux que les humeurs des écrivains. Ce sont des souvenirs du passé, presque toujours plus forts que les esprits qui s'en inspirent ou s'en autorisent. Je n'en parle ainsi qu'au point de \Tie littéraire. Que la philosophie moderne ait constaté, dans les écrits des scolastiques, des notions ou des traditions fécondes ; que la théologie proprement dite se reconnaisse dans les écrits des théologiens, le nier n'est guère plus de ma compétence que l'assurer. Mais pour les idées générales de l'ordre littéraire, les seules qui développent les langues, je crois que les grands clercs de cette époque en ont fort peu fourni. Comparés même aux

* Sermons inédits de Gerson, à la Bibliothèque nationale.

écrivains en langue vulgaire, ils ont ce désavantage que, ne connaissant guère mieux le passé, ils observent le présent de moins près que ces naïfs ignorants, lesquels étaient battus pour n'avoir pas su leurs lissons, comme Jehan Froissart, ou comme Villon fuyant l'école.

Mais ceux-ci n'ont pas plus d'idées générales que les clercs. Villehardouin en trace à peine quelquesunes d'une main ferme dans ses Mémoires, qu'on dirait écrits avec la pointe d'une épée. Il s'en révèle un plus grand nombre, qui ont l'air de naïvetés, à la vieillesse expérimentée et à l'esprit plus cultivé de Joinville. Froissart en mêle trop rarement à ses charmants écrits. Elles ont, dans certaines pages de Comines, l'autorité de maximes de politique et de croyances morales. Dans les ouvrages en vers, les seules choses qui paraissent vivantes sont des idées générales. C'est le Faux-Semblant du Roman de la Rose, une idée générale personnifiée. Ce sont quelques sentiments délicats dans Charles d'Orléans, quelques traits de mélancolie aimable ou de vraie satire dans Villon.

La princii)ale source des idées générales a manqué à tous ces écrivains. Ils ne connaissent point 1(; passé, ou ils le connaissent encore phis mal que les clercs ; ils pensent dans un lieu et dans un temps, avec une raison qui n'a pas de traditions, qui ne sait ])as quelle est la raison universelle. Tous ces écrivains, ])<)èt('S et prosateurs, sont tout entiers au présent. Encore s'agit-il du présent le

plus étroit, de la vie au jour le jour, dans une nation partagée en cinq ou six peuples, luttant, dans d'interminables guerres, contre la force des choses qui en fera une seule nation. Nul repos, nulle sécurité ; aucune connaissance claire et familière des grands exemples historiques qui pût apprendre à la France à se connaître elle-même et à rendre le présent meilleur. Je ne vois dans toute cette période que deux sortes d'écrivains : les uns attaquent par la satire ou la raillerie les puissants et tous ceux qui paraissent avoir leurs aises dans ce présent si laborieux; les autres les regardent avec admiration, et les chantent sur le luth. Ceux-ci font le tableau, ceux-là font la satire du présent. On l'a vu plus haut pour les chroniqueurs : les événements contemporains sont l'unique matière de leurs récits. Leur imagination se repaît des choses présentes; leur raison ne pénètre pas au delà, et ne voit pas le lien des effets aux causes. Tel est le caractère commun des chroniqueurs, à quelques lumières près qui ont apparu aux mieux doués. Mais ceux-là même ressemblent à des enfants auxquels il échappe de dire, au hasard, des choses au-dessus de leur âge. Quelques-uns se sont laissé tenter naïvement par la gloire des anciens historiens ; ils s'embarrassent et se débattent dans ce vain travail d'imitation. C'est le trait particulier des chroniqueurs du quinzième siècle. Ils ont succombé sous cette ambition. Quand ils se guindent ainsi à réfléchir sur les événements, et à regarder

dans le passé et dans l'avenir, ils semblent comme jjris de vertige. Il en a été des idées générales au moyen âge comme des pièces d'artillerie du même temps : elles ont tué les premiers qui s'en sont servis.

Les mœurs du présent défrayent tous les genres, depuis les romans qui en mêlent la i^einture satirique à leurs fictions, jusqu'aux petits poèmes qui ne sont que des anecdotes de la vie contemporaine. Les farces et sotties du seizième siècle, ces origines du théâtre, sont des satires du présent dialoguées. L'esprit satirique et Tesprit romanesque marquent toutes les poésies du moyen âge. C'est le signe de la jeunesse d'une société. Tout entiers occupés d'eux-mêmes et du moment présent, les jeunes peuples, comme les jeunes gens, sont railleurs et enthousiastes. Du reste, plus le moyen âge s'avance vers la fin, plus l'esprit romanesque s'aôaiblit, et plus l'esprit satirique devient général. Ce progrès n'a pas été particulier à la France, mais il y a été plus rapide et plus sensible.

La critique et la raillerie, qui ruinent les sociétés parvenues à leur maturité, stimulent et poussent en avant les sociétés naissantes. Nos anciens poètes ont bien mérité de la nation comme peintres de mœurs et comme écrivains satiriques. En la rendant impatiente du présent, ils Tout rendue curieuse du passé ; et l'eftet de ce double esprit a été de la mettre en état de concevoir à son tour et d'inspirer à ses écrivains des idées générales.

Jusqu'à ravénement de ces idées, l'esprit français n'est que l'esprit particulier d'une nation admirablement douée, mais qui ne peut pas recommencer à elle seule tout le travail de l'intelligfence humaine. Il est vif, naturel; il saisit finement un assez grand nombre de rapports et de vérités secondaires ; mais il manque d'élévation et de profondeur. Dans le plus perfectionné des prosateurs, Comines, il veut s'élever et approfondir; le premier effort le mène à la foi, au sein de laquelle il abdique. Dans le plus expressif des poètes, Villon, il indique à quelle source il faut aller chercher la poésie ; il n'atteint pas à la beauté.

Si d'ailleurs les progrès de l'esprit français sont si lents , c'est que la France elle-même est lente à se former. Elle est ravagée par deux siècles de guerres effroyables, tantôt avec l'Angleterre, qui lui arrache un moment sa couronne et lui donne pour roi un régent anglais; tantôt avec son ancienne organisation féodale. Elle ne produit aucun homme de génie dans les lettres. Le génie, à cette époque, se montre là où la France en a le plus besoin : il est dans la guerre et dans la politique. Du Guesclin, Charles V, Jeanne d'Arc, Louis XI, quelle distance de ces noms à ceux de nos chroniqueurs et de nos poètes !

Que penser maintenant de la chimère d'une littérature exclusivement nationale? Fallait-il donc que l'esprit français continuât de tourner dans ce cercle du récit et de la satire, et se réduisît à la peinture

et à la critique du présent ? La civilisation n'est-elle pas l'effort d'un peuple travaillant à réaliser un certain idéal de la vie sociale, qui serve d'exemple et de t}T3e aux autres peuples, de même que la littérature n'est que l'effort suprême de l'esprit particulier de cette nation pour devenir Tesprit humain? J'aime l'esprit français, dans l'image naïve que nous en ont donnée nos écrivains du douzième au seizième siècle ; mais combien l'aimerai-je mieux au seizième, alors que la Eenaissance en aura fait l'esprit humain!

Vienne donc cette époque désirée, où la connaissance du passé doit ajouter aux forces naturelles de l'esprit français une force qui le tirera pour ainsi dire hors de lui-même, et qui le transformera en ce sens supérieur de V humain, de l'universel, image de la raison elle-même !

Qui nous donnera cette connaissance du passé? L'étude des monuments des deux antiquités, profane et chrétienne, rendue facile et populaire par riniprimerie. Ijc jour où l'esprit ancien et l'esprit français, mis en présence par les livres, se seront reconnus , ce jour-là commencera l'histoire de la littérature française, et, malgré la lenteur des progrès, il sera glorieux pour l'esprit français de s'être trouvé prêt pour cette reconnaissance, et d'avoir eu le regard assez ferme pour n'être pas ébloui de tant de lumière.

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