CHAPITRE PREMIER
§ I. De la Renaissance et de la Réforme, et de leur première influence sur l'esprit français. — § II. Quels auteurs en ont été touchés les premiers. — § m. Marguerite de Valois. — UHeptaméron, ou Histoii-e des amants fortunés. — ^ IV. Clément Marot.
DE LA RENAISSANCE ET DE LA RÉFORME, ET DE LEUR PREMIÈRE INFLUENCE SUR L'ESPRIT FRANÇAIS.
L'époqne dite de la Renaissance se caractérise assez par son nom. Ce nom est plus qu'une définition ; il exprime un sentiment. N'y substituons pas une dénomination nouvelle. Nous sommes trop heureux que la postérité ait pris soin elle-même de distinguer, par un mot si expressif, cette époque des précédentes. Pour moi, de même que je m'en tiens religieusement aux noms des écrivains qui subsistent, bornant mon étude à en peser la valeur consacrée, de même j'accepte les termes généraux qui ont servi à caractériser certaines époques, et je me contente de savoir ce qu'ils signifient.
La Renaissance a donc paru à nos pères une sorte de résurrection de l'esprit français. La reconnaissance a imaginé ce mot ; c'est pour cela qu'il
est à la fois respectable et quelque peu exagéré. En effet, il n'y a pas eu proprement résurrection. L'esprit français n'était pas resté inactif; il prenait tous les jours de l'étendue et de la vigueur ; il avait déjà des pensées égales aux pensées de l'antiquité, une langue capable d'exprimer celles qui étaient le plus à sa portée. Mais ses progrès avaient été si contrariés et si lents, sa marche si incertaine, que le jour où il lui vint un guide pour le prendre par la main et le pousser en avant , telle fut sa gratitude, qu'il ne songea plus à distinguer sa part dans l'immense progrès qui s'opéra tout à coup. Il en rapporta tout l'honneur à son guide , et déclara qu'il n'avait pas vécu jusque-là, qu'il naissait à la véritable vie. L'esprit français s'attachant ainsi à l'esprit ancien, c'est Dante conduit par Virgile, son doux maître, dans les cercles mystérieux de la Divine Comédie.
Pendant un certain temps, toute l'ardeur propre à l'esprit français se tourna vers l'étude des langues anciennes. Sa force créatrice fut employée à apprendre. Les hommes supérieurs de ce temps-là sont des grammairiens et des érudits. Ils étaient si enfoncés dans l'étude du passé, qu'ils pensaient, sentaient j aimaient, haïssaient dans les langues mortes. Des hommes qui s'étaient fait une célébrité dans le cercle des connaissances et des j)rofessions de leur époque, recommençaient leurs études sur la fin de leur vie, et allaient en cheveux blancs aux écoles où l'on enseignait la langue d'Homère et
celle de Cicéron. Les vieillards faisaient mentir l'admirable portrait du vieillard d'Horace, qni ne trouve à louer que le temps où il a été jeune. Ceux-là préféraient le temps qui allait leur échapper à celui qui les avait vus jeunes, pleins d'espérance, ou en possession de tous les avantages de la vie ; et tandis que d'ordinaire les plus attachés au présent sont les jeunes gens, c'étaient alors les vieillards qu'emportait l'ardeur pour les nouveautés. Quelques esprits supérieurs s'employaient eux-mêmes à répandre par l'impression les chefs-d'œuvre du passé. Erasme, Budé, Henri Estienne, écrivaient d'une main et imprimaient de l'autre.
Dans la société civile et politique, le même enthousiasme se manifestait par l'imitation des choses antiques. François P^ voulait faire renaître la légion romaine. Déjà les piques de la phalange macédonienne avaient joué un rôle dans les batailles. On s'habillait à la mode des Grecs et des Romains ; on leur empruntait les usages de la vie; et, chose plus étonnante, on les imitait jusque dans l'acte le plus involontaire, jusque dans la mort. Des érudits de trente ans, comme la Boëtie, mouraient à la façon des héros de Plutarque, en prononçant de graves discours, qu'ils semblaient réciter de mémoire, comme une leçon apprise aux écoles.
L'impulsion première vint de l'Italie. Elle mit à cette conquête de l'antiquité une ardeur qui donne à ses premiers érudits des proportions héroïques. Les
princes rivalisaient de curiosité avec les érudits. Le Grec Marc Mnsnrus, qui enseignait la langue grecque au jeune prince de Carpi, dont il était le précepteur, raconte que, même en voyage, tantôt sur les
routes, en chevauchant côte à côte avec son maître, tantôt dans les hôtelleries, l'élève prenait sa leçon *. Les Italiens nous méprisaient ; ils ne songeaient guère à nous faire participer à ces biens de l'esprit dont ils jouissaient tout seuls, ni à nous passer ce flambeau delà vie, dont parle Lucrèce. Il fallut aller dans leur pays le leur arracher des mains. C'est ce que firent nos rois, en ne croyant que conquérir des héritages douteux et reculer les frontières de la France. Les téméraires chevauchées de Charles VIII, de Louis XII et de François I^'^ ne nous valurent pas un pouce de terre ; mais elles élargirent la voie par où entrèrent en France les livres grecs et latins, et nous mirent à notre tour en possession de ce trésor des lettres antiques, au partage duquel nous allions bientôt appeler toute l'Europe occidentale, dans la langue la plus communicative du monde moderne.
La liéformo vint ensuite; et, de même que la Renaissance nous rendait l'antiquité païenne, les luttes de la Réforme allaient nous rendre l'intelli-
1 La lettre qui contient ce détail a été trouvée et publiée pour la prcmièœ fois i>ar Anibroise Firmin-Didot dans son savant et intéressant ouvrage nnr A ffle Mnnnce et F /lellénisme à Venise. Aide Manuce , dans une épître dédicatoire à Marc Musurus (1502), j)aiie (les visites que lui faisait le jeune priucc avec son précepteur.
gence de l'antiquité chrétienne. Deux causes nous en dérobaient depuis longtemps la vue : l'ignorance qui cachait à nos pères le sens de ses monuments, et la scolastique qui obstruait de sa fausse science la source même de la vraie, les livres où elle a été recueillie. La Réforme dissipa l'ignorance, dégagea la religion de la philosophie , chassa la scolastique née de leur confusion, et l'antiquité chrétienne apparut dans toute sa beauté ^
La Réforme a donc eu, avant la philosophie, l'honneur de ruiner la scolastique ; Calvin l'avait bannie de la théologie avant que Descartes la fît disparaître de la philosophie. En ramenant les esprits aux sources de la religion et en émancipant la théologie , elle rendit le catholicisme capable de vaincre le protestantisme, et de demeurer en France la religion nationale. En attaquant le clergé catholique j)ar la science, elle le força de devenir savant ; en critiquant ses mœurs, elle les épura. Ce fut même une preuve glorieuse de l'excellence de l'esprit catholique, de sa conformité avec l'esprit français, que ce généreux effort du clergé pour redevenir digne de sa croyance, et ce triomphe qu'il remporta sur sa paresse et sur ses vices. Pareils à
1 Cette destruction de la scolastique par la Réforme n'a pas échappé à Marot. Dans une pièce où il raconte qu'il est allé, un jour de carême, aux champs, près de Paris, entendre un pasteur qui, du haut d'un tertre, parlait de foi et de charité à son petit troupeau
tappi à terre en l'umbre,
ces Juifs dont parle Pascal, qui gardaient d'autant plus fidèlement le dépôt des divines promesses, qu'ils en comprenaient moins le sens, les catholiques, du fond de leur ignorance, avaient défendu la tradition sans la comprendre, par les vaines arguties de la scolastique et par la violence. La Kéforme, en leur prouvant qu'elle savait mieux lire qu'euxmêmes dans leurs propres livres, les força d"y regarder; et, la science s'ajoutant à l'autorité de la possession et à l'habitude, ils furent désormais invincibles.
Cette union des àexn^ antiquités a donné l'impulsion à tout le seizième siècle, et a formé au dixseptième la perfection de l'esprit français. La Renaissance et la Réforme ne furent d'abord qu'une seule et même cause, ayant pour ennemis tous ceux qu'offusquait cette double lumière. Deux noms, au commencement du seizième siècle, personni-
il oppose au sermon qu'il lui prête les subtilités de la prédication scolastique :
[Iz nourrissoient leurs gi-ans troupeaux de songes jyergo, d^utrum, de quare, de mensonges....
Hz ont laissé le p.iiu qui ne perist, Pour cestuy-là (lui î'i l'instant pourrist ; Hz ont laissé la vraye olive, et franche, Pour s'appuyer sur une morte branche.
Hz ont receu vaine ])hilosophye, Qui tellement les hommes maf,'nifye, Que tout l'honneur de Dieu e.'ît obscurcy... En mesprisant celle qui, tout en somme, Donne louange à Dieu, et non ù, l'homme.
• ( Sermon du bon Pasteur et du mauvais. )
fient les deux partis : Erasme et Béda. L'un représente la Renaissance unie à la Réforme ; l'autre, le vieil esprit de paresse et d'ignorance intolérante, qui fait la guerre à ces grandes nouveautés. Par l'inégalité dernière de deux noms presque aussi retentissants l'un que l'autre à cette époque, mesurez la justice des deux causes. De combien l'une est-elle meilleure que l'autre? De la distance qu'il y a d'Erasme à Béda ^.
Sous cette influence féconde des deux antiquités, les idées générales entrent à flots dans l'esprit français, et en étendent au loin les limites. Toute la matière de la pensée est renouvelée. Les hommes de génie naissent à propos, pour cultiver toutes les parties de ce domaine conquis sur la barbarie. Même les hommes secondaires ont leur part dans cette création universelle. Et de même que, dans un voyage de découvertes, parmi les pionniers qui frayent le chemin, le plus obscur a son prix ; de même, dans ce grand travail de défrichement du seizième siècle, le moindre écrivain ajoute aux conpuêtes de l'esprit et de la langue. Les traducteurs y sont des hommes de génie, qui égalent parfois la langue française aux langues anciennes. L'ère de la littérature française commence le jour où nos
1 Béda (Noël), théologien français, né dans le diocèse d'Avranches, mort le 8 janvier 1536, un des docteurs de son temps qui eut le plus de crédit et d'autorité dans la Faculté de théologie, persécuta avec acharnement Robert Estienne. Parmi ses ouvrages sont : In Erasmi paraphrases, 1526, in-folio.
livres expriment des vérités générales dans un
langage définitif.
QUELS AUTEURS ONT SENTI LES PREMIERS L'INFLUENCE DE LA RENAISSANCE ET DE LA RÉFORME ?
Ce grand renouvellement ne s'opéra pas en un jour, et la Réforme et la Renaissance ne se répandirent pas tout à coup et à la fois dans la littérature française. Ce fut d'abord comme une infiltration insensible. On commença par recevoir les idées antiques de seconde main, et par des intermédiaires. L'antiquité païenne s'introduisit par les auteurs italiens : l'antiquité chrétienne, par les livres d'Erasme. Il en résulta tout d'abord un certain adoucissement des mœurs, et un sensible degré de politesse dans les écrits. Les premières idées modifiées par cette influence se rapportent à la vie ordinaire, jà l'esprit de société, plutôt qu'à la haute spéculation.
Deux auteurs charmants ont été touchés par ce premier effet de la Renaissance et de la Réfofme, et en ont reçu un caractère qui a fait durer leurs écrits : c'est Marguerite de Valois et Marot. Marguerite et Marot ne sont pas des écrivains de génie ; ils perfectionnent resi)rit français dans le cercle un peu étroit oîi il est resté enfermé pendant le moyen âge, plutôt qu'ils n'ajoutent à ses idées et n'agrau-
dissent son horizon. Ils ne pénètrent pas dans la vie humaine au delà de ce que peut atteindre une vue ordinaire. Les vérités qu'ils expriment sont le plus souvent de celles que l'art néglige , tant elles nous sont familières et présentes. Un grand nombre, à notre insu, nous plaisent par l'époque de la langue et par la pensée qu'elles ont été en leur temps des nouveautés fécondes. Mais il a suffi de ce progrès de l'esprit français, débarrassé enfin des langes du moyen âge, pour assurer à Marguerite de Valois et à Marot une place durable dans ce seizième siècle si original et si puissant, dont l'aurore s'annonce en quelque sorte par l'éclat doux et aimable de leurs écrits.
§ III
MARGUERITE DE VALOIS. — 1.' Heptaméroïi , ou Histoire des amants fortunés.
Marguerite de Valois était sœur de François P', et son aînée de quelques années. Mariée d'abord au duc d'Alençon, à l'âge de dix-sept ans, puis , en secondes noces, à Henri d'Albret, roi de Navarre, après une vie tout entière subordonnée à celle de son royal frère, elle mourut à cinquante-huit ans, dans un commencement de vieillesse pieuse et triste. Elle lisait Erasme dans l'original ; elle savait assez de grec pour entendre Sophocle , et elle prenait des leçons d'hébreu de Paul Paradis, qu'elle fifc nommer professeur au Collège de France, récem-
ment fondé par François 1*^'. Quand Marguerite ajv prenait le grec, cet axiome, Grœcum est, non legitiir, avait cours dans les écoles L Les moines disaient dans leurs sermons : « On a trouvé depuis peu une nouvelle langue qu'on appelle grecque. Il faut s'en garder avec soin : cette langue enfante toutes les hérésies ^. )^ Un évêque de Mayence interdisait, sous peine d'amende, toute traduction en langue vulgaire d'une partie quelconque des livres sacrés.
Telle était l'ardeur de Marguerite pour la science, qu'en 1524 l'évêque de Meaux, Briçonnet, lui écrivait : (( Madame, s'il y avoit au bout du royaume ung docteur qui par un seul verbe abrégé, peust apprendre toute la grammaire autant qu'il est possible d'en sçavoir, et ung autre de la rhétorique, et ung aultre de la philosophie, et aussy des sept arts libéraux, chacun d'eux par un verbe abrégé, vous y courriez comme au feu. » Elle voulait tout savoir, et savoir vite.
Aussi tous les lettrés de l'époque furent-ils ses amis. La Kenaissance trouva toujours faveur auprès d'elle ; la lléforme y trouva souvent abri. Quoique Marguerite s'en soit tenue au catholicisme réservé d'Érasme, k' lettré couvrit toujours à ses yeux le partisan de la Kéforme. Mais cette protec-
i C'est \3M célèbre jurisconsulte Accurse que remonte ce dicton. Il le répétait, dit-on, chaque fois qu'il rencontrait dans Justinien une citxtion grecque. Il ne la lisait pas, i»arce (lu'il n'entendait pas le grec.
^ Conrad Hcresbach, Dt laudibtu grœcarum litterarum, 1551.
tion ne sentit jamais l'opposition. Marguerite put jouer le noble rôle de protectrice des lettres, sans donner d'ombrage à son frère. Elle n'excitait pas la résistance, elle aidait ou consolait la fuite. Elle trouva dans sa bonté ingénieuse et éclairée le moyen de rester le plus fidèle sujet de François 1^% tout en favorisant ce qu'il suspectait , et en protégeant ce qu'il opprimait ^
Marguerite a été comme le bon génie de François P'", et ce prince lui doit peut-être les plus solides de ses titres. Grâce à l'amitié qu'il garda constamment à sa sœur, on lui fit honneur des actions les plus personnelles de Marguerite, et on put croire qu'il approuvait tout ce qu'il ne désavouait pas. La postérité a conservé cette illusion ; il en faut laisser le bénéfice à François I^^ ; c'est du respect bien entendu pour la mémoire de Marguerite. Mais il est très vrai que ce prince avait assez peu de lumières. Malgré le vernis d'une éducation tardive, et quelques vers heureux qui rappellent ceux de son aïeul, Charles d'Orléans, il aimait mieux les arts que les lettres et, comme on disait au dix-septième siècle, les bâtiments que les écrits. S'il faisait ve-
1 Marguerite se chargeait d'interpréter et d'excuser les hardie?ses des écrivains : elle était leui- médiatrice entre François I" et les censeurs de la Sorbonne. C'est, dit Marot, épître ii,
La dame de cueur Mieulx excusant les esprits et le sens Des escribvains, tant soient-ils innocents, Et qui plutost leurs misères déboute.
nir d'Italie le Primatice, il laissait mourir en exil Marot.
Tout le secours que reçurent de la royauté les choses de l'esprit leur vint de la douce médiation de Marguerite. Les lettres ne lui furent pas ingrates. Marguerite est le nom d'une fleur ; les poètes firent de la marguerite la reine des fleurs , et ce qui serait le plus souvent une fadeur de la flatterie fut alors une image de sentiment. Le doux esprit de cette princesse, ce parfum de délicatesse et de bonté, dans des écrits plus aimables qu'éclatants , ces couleurs agréablement mélangées plutôt que vives, ces charmantes perfections dans un second rang , n'estce pas le genre de beauté de la marguerite ? Les plus savants se souvinrent aussi de l'origine latine de ce nom, et firent wwa perle de celle dont les poètes faisaient une fleur. L'image ne sied pas moins à Marguerite de Valois : c'est encore la douceur et la pureté sans vifs reflets.
Pour ne rien exagérer , il y eut là une influence bienfaisante plutôt qu'un écrivain supérieur. Mais ne fùt-il resté de Marguerite de Valois que le souvenir de cette influence, elle aurait droit à une place dans l'histoire de la littérature française. Les lettrés trouvaient à la fois dans cette aimable princesse appui et exemple. Elle les réunissait autour d'elle, et, soit pour l'érudition solide dans Tanti- (juité sacrée ou profane, soit pour le tour d'esprit du temps, à la fois sensé, galant et enjoué, il est douteux qu'elle reçût d'eux plus qu'elle ne leur don-
nait Dans l'art d'écrire le français de la société polie au commencement du seizième siècle, l'auteur de VHeptaméron n'avait rien à apprendre de personne.
Ce livre en est un modèle charmant et durable. Les poésies de Marguerite sont médiocres ; la théologie y domine, et, pour le tour et l'expression, Marguerite n'est pas la première de son temps. Des pensées plus hardies que poétiques sur la tolérance religieuse lui attirèrent les censures de la Sorbonne, et le fameux Béda y déféra son Miroir de ïàme pécheresse, La seule chose qu'on y pût censurer, c'était un trop grand nombre de vers embarrassés et obscurs, et de la théologie en style marotique. Guillaume Petit , évêque de Senlis , eut le bon goût de plaider pour le petit livre, qui fut acquitté.
Il faut donc chercher les qualités de Marguerite dans VHeptaméron , ou \! Histoire des amants fortunés- Le titre et l'idée de cet ouvrage sont empruntés an Décaméron de Boccace; mais l'exécution en a fait un ouvrage original.
Ce n'était pas, d'ailleurs, le premier emprunt que nos Français eussent fait aux conteurs italiens , en échange de ce que ceux-ci avaient puisé dans nos fabhaux. Déjà, vers le milieu du quinzième siècle, à la petite cour de Genappe , en Flandre , où le duc de Bourgogne avait recueilli le dauphin de France , depuis Louis XI , en guerre avec son père , des seigneurs de son commerce le plus familier et des serviteurs du duc de Bourgogne avaient égayé l'exil
IIIST. DE L\ LITTÉR — T. I. 15
du daupliin par des récits imités de Boccace ou du Pogge. Un auteur ou uu rédacteur inconnu les a recueillis sous le titre des Cent nouvelles nouvelles du roi Louis XI. Les sujets en sont tantôt empruntés aux deux auteurs italiens, et particulièrement à Boccace, auquel nous ne faisions que reprendre notre bien, tantôt fournis par des anecdotes de mœurs contemporaines. Le tour en est vif, les détails piquants, la langue claire et facile ; c'est toujours ce don du récit, qui, dans les lettres, est tout le génie de nos pères. Mais il manque à ce recueil ce qui fait la grâce et l'excuse des récits où l'on touche au licencieux, je veux dire la décence qui les voile et qui permet de s'en amuser sans embarras. Quant à la force de l'expression, rien ne sV trouve qui n'ait été poussé plus loin par les deux meilleurs écrivains du même temps, Comines et Villon.
La décence sans pruderie est, au contraire, le trait original et le charme de V Heptaméron. Quelques seigneurs , venus aux Pyrénées pour y prendre les eaux , y sont retenus par le débordement du gave béarnais. Ils se réfugient au monastère de Notre- Dame de Servance , « ])ersuadé8, dit Marguerite, — qui ne laisse pas échai)per l'occasion d'une épigramme contre les moines , — que s'il y a moyen de se sauver d'un danger, les moines doivent le trouver, y) Pour prendre patience, en attendant que les chemins soient redevenus liliros, on convient de s'assembler toutes les îi])rès-midi dans un ])r('' du couvent, sous le feuillage d'un ormeau, à l'abri du
soleil de septembre , et de raconter à tour de rôle quelque historiette de galanterie. Chaque personnage paye son tribut. Les récits sont suivis d'entretiens auxquels toute la compagnie prend part. Les uns approuvent la conduite du héros ou de l'héroïne de l'historiette ; les autres la blâment. Il y a des opinions tranchées; il y en a d'intermédiaires, qui hésitent entre le blâme et l'éloge, et qui atténuent toutes choses. Une veuve d'expérience, dame Oysille, est l'âme. de la réunion. Elle règle l'ordre des récits , elle discute les points délicats , elle décide les difficultés d'amour et de morale ; sa gravité, sa réputation de vertu, donnent beaucoup de poids à ses avis.
De là quantité d'idées délicates, d'observations fines, exprimées avec grâce, et bon nombre de créations heureuses dans la langue du cœur et de la politesse. On sent que l'esprit de société, le goût des plaisirs de l'intelligence, ont pénétré dans les hautes classes en France, qu'on y réfléchit plus, qu'on se regarde et qu'on prend plaisir à se voir. La langue, jusque-là un peu monotone et lourde, se mouvant tout d'une pièce , comme un chevalier sous son armure , se dégage , s'articule , devient libre et variée , comme une conversation entre personnes d'humeurs très diverses , qui toutes se ressemblent par le don d'exprimer leurs pensées avec esprit.
Pour le fond des récits , comme pour l'arrangement, Marguerite cherche visiblement à ressembler
à Boccace. Elle y réussit en pins d'un endroit , et cette ressemblance avec un des écrivains classiques de l'Italie n'est pas un médiocre mérite. Je préfère pourtant ce que Marguerite ne doit qu'à elle-même , et qui est une grâce de l'esprit français. C'est ce fond de philosophie douce dans une personne de grand sens , qui ne s'émeut des choses qu'avec discrétion , et selon ce qu'elles valent. Marguerite , dit son premier éditeur, Claude Gruget, se joue sur les -actes de la me humaine. C'est caractériser avec justesse cet aimable génie.
Boccace est plus sérieux , et paraît croire ce qu'il raconte. Marguerite ne veut ni se tromper, ni tromper son lecteur ; ses impressions ne sont jamais plus fortes que sa raison. La moralité des aventures , le jugement qu'il en faut porter, sont indiqués ^Dar le ton même dont Marguerite les raconte : on sait ce qu'il en faut penser, avant même que les interlocuteurs en aient donné le sentiment, et que dame Oysille ait prononcé. Quand notre aimable veuve ne prêche pas, ce qui est son faible, et qu'elle se contente de tirer du récit quelque lecoQ de conduite •mondaine, rien de ])lus neuf dans les lettres françaises que ces premières applications de la morale universelle au jugement des caractères et des actions. Rien de si délicat, de si nuancé, n'avait été ^crit sur la fragilité de notre vertu, sur les illusions de nos passions, sur l'ardeur inconsidérée de la jeunesse, sur Timprudence des ])arents, sur îe^ ^'ffets des bons et des mauvais sentiments.
Ces tours si vifs et si heureux, cette élégance peu ornée, parce que l'ornement gâterait le sens, ces proverbes populaires semés clans l'entretien, sont les vraies traditions de la comédie et de tous les ouvrages, de formes diverses, dont la vie sociale est la matière. Par là surtout Marguerite a mérité la louange que lui donne Claude Gruget, a d'avoir passé Boccace en beaulx discours qu'elle a faits sur chacun de ses contes. ))
On avait eu des laisons de craindre, d'après les usages de cette époque, que le premier éditeur de V Ileptaméron n'y eût fait de grands changements. Les retouches étaient alors regardées comme des actes de piété envers la mémoire des auteurs. La publication des lettres de Marguerite nous a ôté cette crainte ; le style des contes est de la même main que la correspondance ^. Les lettres de Marguerite, presque toutes écrites à son frère, quoique d'un style moins vif que ses contes , respirent cette douceur, cette adresse, cette insinuation qui rendent si persuasifs les discours de dame Oysille. C'est la même langue, abondante, facile, sans expressions fortes, sans hardiesses, sauf dans quelques passages sur Dieu, où Marguerite, tantôt par la foi, tantôt par le sentiment, s'élève à ces pensées qui ne se rendent que par des expressions créées. Le plus ordinairement Marguerite n'a que le talent
1 Voir l'éditioD donnée . par F. Génin • dans la collection de la Saciété de V histoire de France,
d'un esprit bien doué, préparé par beaucoup de cuJture, mais auquel le génie a manqué. Il faut m^^ faire violence pour refuser à l'aimable princesse ce don supérieur ; mais , pour mériter le titre d'écrivain de génie , c'est trop peu de n'avoir eu que tout l'esprit et toute la politesse de son temps. L'écrivain de génie est supérieur à son temps et à tous les temps , et le titre n'en appartient qu'à celui qui ajoute en quelque manière aux facultés de sa nation. La Renaissance avait formé cet esprit charmant , sans le rendre pédantesque. Sa condition même y avait servi. L'habitude des grandes affaires, auxquelles elle ne se mêla d'ailleurs qu'avec la réserve d'une femme soumise à son mari , ou d'une sœur qui aima dans François 1^^ le roi, le frère et l'homme, la préserva des superstitions du savoir et de l'imitation servile de l'antiquité. La Réforme, qui la trouva et la laissa catholique, lui inspira la tolérance, née de l'esprit d'examen, et perfectionna ses sentiments religieux , au prix d'un peu de jargon théologique dans ses écrits. Elle lui suo^oféra l'idée de certains contes qui ne sont pas les moins piquants de V Ileptaméron, où elle poursuit de traits perçants la débauche des moines , leur orgueil , leurs vices , sans oublier leurs faux miracles. Dame Oysille , après un récit où figurent deux cordeliers libertins, s'écrie : ce Mon Dieu, ne serons-nous jamais hors de ces contes de moines *? » Ce (pii n'empêche pas les
1 Nouvelle X, livre viii.
contes de moines de revenir, et de revenir plus souvent qu'à leur tour, surtout si les moines appartiennent à l'ordre des Cordeliers. C'est là une de ces grâces où l'esprit français se reconnaît, mais qu'il ne définit pas.
\k Heptaméron est le premier ouvrage en prose qui se lise sans vocabulaire. Les tours et les expressions durables y sont déjà le cours même du style ; les choses surannées, l'exception. Après trois siècles, notre langue n'a pas d'autres mots pour les mêmes pensées, et nous entendons l'agréable auteur comme l'entendaient ses contemporains. A VHeptaméron commence l'histoire de la prose littéraire.
§ IV
CLÉMENT MÀPtOT.
Vers la fin de l'année 1518, François P'^ donnait pour valet de chambre à Marguerite, alors duchesse d'Alençon, Clément Marot. Marguerite avait vmgtsix ans , et Marot vingt-trois. Il ne quitta le service de cette princesse que sur la fin de 1534. Le poète fut présenté à Marguerite , de la part du roi , par le seigneur du Pothon. Voulant faire ses affaires luimême, il remit à la princesse une requête en vers:
Ainsy je suis poursuy et poursuyvant D'estre le moindre et plus petit serrant De vostre hostel, magnanime princesse, Ayaot espoir que la vostre noblesse
Me recepvra, non pour aiilcune chose, Qui soit en moy pour vous seiTyr enclose ; Non pour piyer, requeste ou rhetoricque, Mais povir l'amour de vostre frère imicque, Roy des François , qui , à l'heure présente, Vers vous m'envoye et à vous me présente De par Pothon, gentil homme honorable... 1.
Entre le poète et la docte princesse , il y eut un commerce poétique très actif. De là cette fable d'une liaison d'amour entre Marot et la duchesse d'Alençon. Que Marguerite ait souffert quelques vers de galanterie de Marot, on peut le croire sans faire tort à sa vertu. Parler d'amour, même aux dames du plus haut rang , de si bas qu'on le fît , c'était le droit de tout poète, et un reste des mœurs chevaleresques. Ni Marot ni Marguerite ne s'en cachaient, et on ne dit pas que le duc d'Alençon, ou le roi de Navarre, son second mari, s'en soient offensés.
Dans les pièces de Marot , d'où l'on a tiré le roman de ses amours avec Marguerite, celle-ci serait désignée sous le nom d'Anne. Le pseudonyme n'est pas transparent. En tout cas, cette Anne n'a inspiré à Marot que des vers chastes et respectueux^ Quant au retour dont il aurait été payé, une épigVarame de 1527 nous apprend que le poète en fut pour ses avances. ,
Je pense en vous, et au fallacieux Enfant Amour, qui par trop sottement A faict mon cueur aymer si haultement.
Si haultement, hélas I que de ma peine
' Jjt Detpourveu^ épître il.
N'ose espérer un brin d'allégement, Quelque doulceur de quoy vous soyez pleine.
Aimer si haultement indiquerait en effet nn amour inégal , et le dernier trait ,
Quelque doulceur de quoy vous soyez pleine,
siérait bien à Marguerite. Si c'est elle , les vers du poète ne sont qu'un hommage à sa vertu.
Au reste, la seule chose certaine est aussi la seule qui nous importe : c'est le commerce d'esprit entre Marot et Marguerite, et la part que dut avoir Marguerite dans le tour poli et délicat des pensées du poète.
Marot avait fait la guerre avec le duc d'Alençon en homme qui ne restait pas parmi les bagages. Il fut blessé au bras à la bataille de Pavie, et fait prisonnier.
Là fut percé tout oultre mdement Le bras de cil dont il a de coustume De manyer ou la lance ou la plume.
Finallement, avec le roy mon maistre, De là les monts prisonnier se veit estre Mon triste corps navré en gi-ant souffrance i.
Revenu en France, il donna daijs les nouveautés de la Réforme. Comment n'eût-il pas été de ce parti? C'était celui des gens d'esprit et des dames. Il lui en arriva malheur. Un rondeau quelque peu
1 Élégie I.
obscur où le poète déclarait « lascher d Ysabeau comme inconstante et comme le « laschant 3x luimême fut cause de sa « prinse, » c'est-à-dire , le fit jeter en prison au Châtelet ^ Dans cette Ysabeau, la Sorbonne avait cru reconnaître FEglise romaine , et elle ne se trompait pas. Transféré à Chartres, dont l'évêque, à demi gagné à la Réforme, lui donna pour prison une hôtellerie, un ordre envoyé de Bayonne par François P^, qui sortait lui-même de sa prison de Madrid, rendit le poète à la liberté. C'était en 1526. Un an après , Marot se faisait de nouveau mettre en prison pour avoir voulu arracher un homme des mains des archers. Il adressa à François 1^^
Roy des François plein de toutes bontés
une « épistre » dans laquelle il niait le cas et , se raillait des « trois pendards )> qui avaient osé mettre la main sur lui et, Temmener
Ainsy qu'une espousée, Non pas ainsy, mais plus roide ung petit.
François eut la bonne grâce de ne pas approfondir la chose et répondit à « l'Epistre » par une lettre missive à la cour des aides ordonnant l'élargissement de son « cher et bien aimé valet de chambre ordinaire Clément Marot. »
A peine libre , la persécution générale Tatteignit. Il eut peur qu(; François P'' ne se lassât de le protéger, et se réfugia d'abord à Blois, auprès de Margue-
' Rondeau LXVI. De Vincoiistance (T Ysabeau.
rite, puis à Ferrare, auprès de Renée de France, laquelle avait fort à souffrir du duc son mari, allié de Charles- Quint. De son exil , il adresse à la reine de Navarre, en réponse à quelque envoi de vers , cette j)ièce touchante que lui inspirent les chagrins domestiques de Renée de France :
Car en mon cueur, si secours on luy nye , Veu la façon comment on la manye, Diray qu'elle est de la France bannye Autant que moy, Qui suis icy en angoisse;ix esmoy, En attendant secom'S promiz de toy, Par tes beaulx vers, que je me ramentoy
Avecques gloire ; Et bien soulvent à part moy ne puis croire Que ta main noble ait eu de moy mémoire, Jusqu'à daigner m'estre consolatoire Par ses esciiptz.
Ces escriptz de Marguerite, — c'est l'envoi de vers — il les lit ou les chante , dit-il , tantôt haut , tantôt à voix basse ; de cette façon , il se consolée.
Tant que mon cueur de grant liesse roUe, Remémorant ta royale parolle.
Qui me promet de m'efiEacer du rosle
Des enchâssez (exilés).
Or sont de là les plus gros feux passez ; Rien n'ay meffaict ; au roy doulceur abunde ; Tu es sa sœur ; ces choses sont assez Pour rappeler le plus pervers du monde ^.
Grâce au crédit de cette protectrice persévérante , ce c( pervers » était rappelé en France en 1536 , et il repassait en plein hiver les « grans et froides mon-
1 Chant XXI.
tagnes, » si heureux de revenir dans son pays, que les c( grans roches hautaines w des Alpes lui paraissaient a préaulx herbus, » les « torrens, fontaines, » la bise, la neige et les « verglatz, printemps et verdure '. »
Rentré à Paris , il était rétabli sur le rôle de la maison royale, d'où, l'année précédente, il avait été rayé. Il se remit à la traduction en vers des psaumes dont il avait publié les premiers en 1533, avec l'approbation de François P^ Mais dans l'intervalle les choses avaient bien changé. Marot avait commencé sa traduction en catholique de la nuance d'Erasme ; il l'achevait, moitié le voulant, moitié sans le savoir, presqu'en huguenot. De son côté, François P'", qui avait encouragé les premiers psaumes avec l'esprit libéral de la Renaissance, allait suspecter les derniers en prince qu'on inquiétait facilement sur son autorité. Aussi bien se succédaient, coup sur coup, les arrêts du parlement contre les livres « contenant doctrines nouvelles » avec peine de la hart contre ceux qui les possédaient, et les édits royaux , enjoignant aux parlements de « procéder vigoureusement et sans dé))ort à l'extermination des hérétiques. » Marot s'effraya de l'humeur variable et de la politique contradictoire d'un monarque qui aimait les lettres et faisait brûler les lettrés. Il se mit à l'abri de ses a bontéz » intermittentes et s'enfuit, d'abord à Cahors, puis à Chambéry.
Épît
rc LUI.
La nouvelle de la bataille de Cérisoles, que sa muse exilée a célébrée dans des vers plus patriotiques que poétiques , le fit partir de cette ville pour Turin où après quelques mois , il mourut , l'année même de ce retour de fortune de la France, fugitif, pauvre, à l'âge de cinquante-sept ans ^.
La vie de Marot et celle de Villon ont beaucoup de traits communs. Marot chante, comme Villon, ses amours, sa prison; mais ses amours sont plus délicats et sa prison plus honorable. Au lieu de la g ente saulcissiere du coin, il aime des dames de la cour, sinon la sœur ou la maîtresse du roi, comme l'ont voulu ses admirateurs. Sa prison n'est plus celle de Villon, ramassé par les gens du guet et enfermé au Châtelet pour quelque escroquerie ; il est emprisonné, une première fois, pour suspicion d'hérésie ; une seconde, pour une imprudence généreuse. Aussi, du fond de sa prison, fait-il des vers contre ses juges, le front levé, et du ton d'un honnête homme opprimé par les faux dévots.
Ces différences de caractère et de condition tourneront au profit de notre poésie. Le langage de l'amour dans Marot sera plus délicat, sauf aux
1 Les détails qu'on vient de lire sur le double empiisonnement de Marot, sur son retour en France , et sur son volontaire et dernier exil, rectifient ce que j'en avais dit dans les éditions précédentes sur la foi d'une tradition non vérifiée. J'en ai l'obligation aux récentes et savantes recherches de l'auteur de Clément Marot et le Psautier huguenot, M. 0. Douen. Il m'a été d'autant plus agréable d'admettre ces rectifications qu'elles sont à la fois plus près de la vérité et plus honorables pour le caractère de Marot.
rares endoits où Marot sent le Villon. Si la prison ne l'inspire pas mieux que ce rude et naïf génie des carrefours, elle lui inspire des beautés nouvelles. Villon faisant son testament à la veille d'être pendu, léguant à un ivrogne son muid, certainement vide, à un vicaire sa maîtresse, à un ami trop gras deux procès, narguant la mort et s'amusant à décrire son squelette, puis se félicitant d'avoir sauvé sa pel par une requête en grâce faite à propos, montre beaucoup de verve et d'originalité, Marot parlant fièrement à ses juges, raillant la lenteur calculée de leurs procédures, les pièges de leurs interrogatoires, leur soif de coupables, montre, avec une verve égale, une originalité d'un ordre plus élevé. Au lieu d'un homme qui échappe à ses juges, je vois un homme qui a le droit de les braver.
Marot, c'est Villon arraché à la pauvreté, où, comme dit le Grand Testament,
Ne loge pas gi'ant loyauté ;
c'est Villon à la cour, valet de chambre d'une reine et page d'un roi. Villon et Marot sont deux ])oètcs sortis du peui)le ; le caprice de la fortune a laissé l'aîné dans la bassesse de sa naissance, et a élevé le cadet jusqu'à la domesticité de la cour. Mais ni la bassesse où s'est trop complu le premier, ni le service de cour où s'est poli le second, n'ont altéré le cachet de; naïveté et de poésie dont tous
les deux ont été marqués. Le naturel a résisté à la condition,
Marot commença par imiter les allégories du Roman de la Rose et ces tours d'adresse malheureux du quinzième siècle, rimes fraternisées, brisées, équivoquées f couronnées , hattelées, — vrais tours de bateleurs, — vers rétrogrades ou à double face^ où excellait Guillaume Crétin,
Le bon Crétin, aux vers équivoques.
La Renaissance , venant en aide à son heureux naturel, l'arracha bientôt à ces misérables jeux d'esprit. Dès 1510, il avait traduit la première églogue de Virgile. Dix ans après, il rapprenait le latin, et commençait une traduction des Métamorphoses d'Ovide. « Jugeant, dit-il dans sa préface au Roi, ses inventions trop basses pour un prince de hault esprit, il les a laissées reposer, et a jeté l'œil sur les livres latins, dont la gravité des sentences, ajoute-t-il, et le plaisir de la lecture (si peu que je y comprins) m'ont espris mes esprits, mené ma main, et amusé ma muse. » Marot, comme on le voit, n'est pas guéri du goût des pointes; mais il indique du doigt le genre de beauté (MX<à notre littérature allait puiser au trésor des littératures anciennes : c'est cette gravité des sentences que nous appehms les vérités générales.
Il dit plus loin qu' « en suivant et en contrefaisant la veine du noble poète Ovide, il a voulu faire
savoir à ceux qui n'ont la langue latine, de quelle sorte Ovide escrivoit, et quelle différence peut estre entre les anciens et les modernes. » Où il ne croj^ait ce faire sçavoir » que des différences, sa traduction trahit l'infériorité des modernes à cette époque. La langue du meilleur poète d'alors tâche vainement de s'élever jusqu'à la haute poésie : tout lui manque, tour, expression, noblesse. Qui reconnaîtrait le beau passage, Os homini sublime (ledit, etc., dans cette version :
Et neantmoins que tout aultre animal Jecte toujours son regard principal Encore bas, Dieu à l'homme a donné La face haulte, et luy a ordonné De regarder l'excellence des cieulx.
Et d'eslever aux estoilles ses yeulx.
Ovàr^lQ^ Métamorphoses, Marot avait lu et probablement très bien compris VArt cV aimer :
Si TAH (ïaymer tu as leu de bien près.
Il connaissait Martial, et Ta quelquefois égalé dans l'épigramme. La jeunesse même et la naïveté de la langue ajoutent au sel du genre. En général, il choisit parmi les Latins ceux qui vont le mieux à son tour d'esprit, et de préférence les poètes erotiques, les j)lus lus à cette époque.
Marot ne fut pas si l)ien inspiré ])ar la Réforme ; elle agita sa vie et le gâta comme poète. C'est à Blois, où tous les novateurs étaient attirés par In
bonté de Marguerite de Navarre et par son goût pour les doctes, qu'il se laissa engager dans les querePes de religion.
Tant chemina la belle i qu'elle vint
Au fleuve Loire, où des fois plus de vingt
Jecta son œil dessuz moi la première,
Car mes beavilx yeux n'avoient propre lumière
Pour regarder les siens premièrement.
Les grandes matières ne convenaient ni à son .caractère, ni à son génie. Aussi, à l'exception de quelques vers d'un style élevé, perdus dans des pièces bizarres, partout où il s'inspire de la Kéforme, il est sec et prosaïque. Dans la pièce d'où sont tirés les vers qu'on vient de lire, Christine la Bergerette, c'est la primitive Eglise; Simonne, c'est l'Église romaine. Christine la Bergerette était opprimée depuis mille ans par Simonne ; eoû troupeau avait été décimé. Enfin,
ApoUo de sa grâce Transperça l'air qui estoit plein de crace, Si qu'on veit bien la lumière approcher. Or se mussoit Christine en un rocher Des Saxonnois, duquel saillit adonques Aussi entière et belle que fut oncques. Les jours, les mois, les mille ans que je dy N'avoient en rien son visage enlaidy , Courbé son corps, ne sa voix empyrée.
Voilà la Réforme et Luther. Tous les schismes, à partir du sixième siècle, sont des efforts de Chris-
1 Cette belle , c'est Christine la Bergerette , la primitive Eglise dont Marot fait l'histoire allégorique dans une ballade , opuscule IX.
tine pour se délivrer de Simonne.. Christine ne fait d'ailleurs aucune difficulté de recevoir des secours d'Apollon, et, dans les discours qu'elle tient au poète, elle s'autorise de VArt d'aimer d'Ovide.
Il faut chercher le génie de Marot dans les poésies antérieures à son exil, quand il n'était que touché par l'ap^^roche de la Renaissance et de la Réforme, avant que la mode en eût fait en 1530 un érudit, et un théologien en! 540.
C'est de ces poésies-là, heureusement les plus nombreuses, que la Bruyère a pu dire : « Entre Marot et nous, il n'y a guère que la différence de quelques mots. » Ce qui était vrai au temps de la Bruyère n'a pas cessé de l'être i^our noujî, qui sommes plus loin de Marot de plus d'un siècle et demi ; tant son tour d'esprit et sa langue sont conformes au génie de notre pays. C'est un art borné, mais parfait.
Il est une qualité que tout le monde se flatte d'a- /oir, dans une bonne mesure ; qu'on donne et refuse aux gens un peu au hasard : le nom en est dans toutes les bouches, la chose est encore et sera toujours à définir : c'est l'esprit. L'esprit n'est pas une faculté distincte comme la sensibilité, l'imagination et la raison, auxquelles correspondent des modes différents de notre pensée, formant comme le domaine séparé de chacune. Ne serait-ce point le don (le sentir, d'imaginer et d'exprimer dans une mesure moindre que le génie, et dans un ordre de l^ensées qui ne demande ni une sensibilité profonde,
ni la force de rimagination , ni une raison supérieure ? Quoi qu'il en soit, par quoi sommes-nous si près de Marot, dont trois siècles nous séparent, sinon par ce don charmant, le plus beau après le génie, par l'esprit?
C'est cet esprit, formé d'une sensibilité plus douce que profonde , d'une imagination plus enjouée que forte, d'une raison sûre, quoique bornée, qui fait vivre les poésies de Marot. De quel autre nom caractériser tant de traits si justes et si enjoués, dont elles sont semées, sentiments délicats dans l'élégie , aimable gaieté dans la chanson, flatteries nobles et ingénieuses dans les épîtres aux grands personnages, railleries fines dans l'épigramme et la satire ?
La tristesse de Marot est sans pleurs , sa raillerie sans aigreur, sa gaieté sans ivresse : rien ne dépasse une certaine mesure , qui est déjà le goût. C'est ce tempéré qui plaît tant à notre pays, parce qu'il est comme l'humeur du plus grand nombre.
Nous nous reconnaissons dans Marot à d'autres traits encore. Eien de plus national en France que le tour de galanterie qu'il donne à l'expression de l'amour. Les grandes passions, soit romanesques et rêveuses , comme dans le Nord , soit furieuses et sensuelles, comme dans le Midi, sont rares parmi nous : la galanterie, c'est-à-dire beaucoup de passion de tête avec un peu d'amour, est la manière d'aimer du plus grand nombre.
De même, cette satire aimable et fine de Marot
nous plaira tonjonrs par sou tou tempéré , et parce que les travers dont elle se joue sont les nôtres. J'en dirai autant de cet art de la flatterie qui s'attache au solide, qui loue les personnes des qualités qu'elles ont ou qu'elles devraient avoir, qui ne ménage pas moins la pudeur du panégyriste que celle du héros. Les épitres de Marot à François P'" sont des modèles de cette flatterie , la forme la plus noble et la plus agréable que puissent prendre dans notre pays la dépendance et l'inégalité , éternelles comme les sociétés humaines.
Cependant , on ne lit pas longtemps Marot sans reconnaître la justesse de ce mot d'un de nos contemporains ^ : ce L'esprit sert à tout, mais ne sufiSt à rien. » L'esprit marotique tourne dans un cercle étroit. La langue, proportionnée aux idées, et toujours juste, n'est ni forte, ni colorée ; comme langue poétique, elle ne diffère de la prose familière que par la rime et la mesure. Nous avons même à nous contraindre un peu pour la goûter ; et si nous admirons Marot , c'est plutôt par comparaison que par l'effet d'une conformité intime et immédiate. Sans doute l'esprit français a fait un progrès ; mais on sent que la première éducation lui manque. Il ressemble à quelques égards à Marot, se mettant après trente ans aux études latines. Cette éducation tardive Ta poli à la surface, sans développer son fond. Tl est temps que ce cercle s'étende , et qu'a-
' Le prince de Talleyrand.
près avoir aimé dans Marguerite de Valois et dans Marot l'image même de l'esprit, nous adorions enfin, dans des écrivains plus rares et plus excellents, l'image du génie. Nous touchons à ce moment. Les deux sources qui doivent renouveler l'esprit français vont s'épandre à grands flots. La Renaissance nous donnera Rabelais ; la Réforme nous donnera Calvin.
CHAPITEE DEUXIEME.
§ I. Rabelais. — Histoire de Gargantua et de Pantagruel. — § II. Part de la Réforme et de la Renaissance dans l'ouvrage de Rabelais, et part de création. — § III. Des progrès que Rabelais, a fait faire à la langue littéraire. — § IV. Quel rang doit occuper Rabelais parmi les hommes de génie de notre pays.
RABELAIS. — nîstolre de Gargantua et de Pantagruel.
An commencement dn seizième siècle , denx jeûnes moines d'nn convent du bas Poitou étudiaient avec ardeur les langues anciennes, surtout le grec, la langue défendue en ce temps-là, et qui n'en était que plus cultivée. Ces études, et le soupçon d'hérésie qui s'y attachait, les dénoncèrent au chapitre du couvent. Une visite fut faite dans leur cellule , et les livres grecs furent confisqués.
De ces deux moines, l'un, Pierre Amy, n'a pas laissé de nom dans les lettres. C'était un de ces bons esprits, en très grand nombre , qui furent comme les ouvriers chargés des tâches secondaires dans le grand travail de la Renaissance. Il correspondait en grec avec le savant Budé, Tami d'Erasme, le protecteur des lettrés auprès des rois Louis XII et François I'^'', un des hommes qui ont le plus servi les lettres, sans laisser aucun écrit durable.
Le second était François Rabelais, né à Chinon ,
en Touraine. Après une première éducation * qui consistait, si on l'en croit, « à boire, manger et dormir, à manger, dormir et boire , à dormir, boire et manger, comme les petits enfans du pays, » il était entré au couvent des Cordeliers de Fontenayle-Comte, qui appartenait à l'ordre des moines mendiants. C'est là que, tout en prenant les divers degrés de la prêtrise , il réparait, par de fortes études, le temps perdu dans sa jeunesse, faisant avec fureur du grec, malgré la prévention menaçante du clergé d'alors contre ce qu'il appelait Yhellénisme.
Le frère mineur Rabelais partageait avec Pierre Amy l'honneur de correspondre avec Budé, qui dans une de ses lettres - le qualifie de gentil et ingénieiix. Ecrivant à Rabelais lui-même, Budé le loue de son habileté dans les langues grecque et latine, et lui demande pardon d'imiter le ton enjoué dans lequel Rabelais lui a écrit. Cet enjouement est un trait du caractère de Rabelais ; il ne lui avait guère moins fait d'amis, dès ce temps-là, que sa précoce réputation de savoir et une mémoire immense, capable de recevoir et de garder tout ce que pouvait apprendre homme vivant.
Il faut renoncer à égayer une étude sur Rabelais par les anecdotes burlesques auxquelles a donné
* D'abord au village de Seully , dans une abbaye , puis en un couvent près d'Angers, ou, suivant une autre opinion, à l'université de cette ville.
- Elle est adressée à Pierre Amy, au sujet des vexations dont tous les deux avaient eu à souffiir.
naissance la disgrâce des deux novices. Il n'est ni %Tai, ni vraisemblable, que Rabelais ait été puni pour avoir, selon les uns, mêlé au vin des moines des substances aphrodisiaques ; prêché, selon les autres, le libertinage dans une fête de village où il s'était enivré ; pour s'être mis, selon d'autres, à la place d'une statue de saint François, et avoir fait, du fond de sa niche , ce que fit Gargantua du haut des tours de Notre-Dame. Si je rappelle ces anecdotes, c'est qu'elles font partie d'une sorte de légende de Rabelais , et qu'elles expliquent l'effet que produisit sur les imaginations contemporaines la partie de bouffonnerie, dans l'œuvre du « bouifon de génie '. »
La confiscation de leurs livres ne fut pas la seule peine infligée à Rabelais et à son ami. Ils furent mis au secret. La fuite seule les sauva de quelque chose de pis. Budé, dans ses lettres, les présente comme malades de tourment et d'inquiétude, et parle de ce qu'ils ont eu à endurer de mauvais traitements pour l'amour du grec *.
L'intervention de gens en crédit, de Budé sans doute , qui était écouté du roi, fit cesser cette persécution, et rendit Rabelais à la liberté et à ses livres. On songea dès lors à le mettre à l'abri de la rancune des moines. Un induit du pape Clément VII lui permit de passer dans l'ordre de Saint-Benoît, et d'entrer dans l'abbaye de Maillezais, en Poitou.
1 C'est le mot dont Voltaire qualifie IlaV)elais.
- Mulla et atrocia... gvalia aiiwris yrœcaruiu litierai'uik.
Rabelais ne profita que de la permission de quitter l'habit franciscain ; il ne paraît pas qu'il ait pris celui de bénédictin. Nous le trouvons, en 1524, sous - le costume de prêtre séculier, attaché comme secrétaire à l'évêque de cette ville, Geoffroy d'Estissac, autrefois son camarade d'études,
Prélat dévot de bonne conscience, Et foit savant en divine science, En canonicque et en humanité,
dit Jean Bouchet, procureur à Poitiers, un des plus célèbres poètes du temps. Geoffroy d'Estissac réunissait dans son château de Légug'é des personnes instruites et des seigneurs amis des lettres, et, selon l'usage de l'époque, y présidait à des entretiens sur toutes sortes de sujets d'étude. C'est du château de Légugé que Rabelais adresse à ce même Jean Bouchet, probablement au nom de l'évêque, une épître en vers, pour lui rappeler sa promesse de revenir, dans sept jours, se joindre à la docte compagnie.
. . . Quant pourras bonnement délaisser Ta tant aimée et cultivée estude , Et différer ceste sollicitude De litiger et de patrociner, • Sans plus tarder et sans plus cachiner, Apreste toi promptement, et procure Les tallonniers de ton patron Mercure, Et sus les vents te metz alegre et gent ; Car Eolus ne sera négligent De t'envoyer le bon et doux Zepliyre, Pour te porter où plus on te désire, Qui est céans, je m'en puis bien vanter.
278 HISTOIEE
Depuis le départ de Bouchet les jours et les nuits ont paru longs aux hôtes de Légugé.
Non pas qu'au vray nous croyions que les astres,
Qui son reiglés, permanens en leurs atres.
Ayent dévoyé de leur vray mouvement,
Et que les jours telz soient asceurement
Que cil quant prit Josué Gabaon.
Car un tel jour depuis n'arriva on;
Ou que les nuytz croyions estre semblables
A celle la que racontent les fables.
Quant Jupiter de la belle Alcmena
Fit Hercules qui tant se pourmena.
Ce ne croyons, ny n'est aussi de croire.
Passage piquant, où déjà le sceptique se montre à côté de l'érudit K
Parmi tous les objets d'étude qui se partageaient son avide curiosité , la science des choses naturelles était celle qui revenait le plus à son humeur, et, ])armi ces choses, la médecine. C'est pour s'y appliquer tout entier, avec tous les moyens d'enseignement et toutes les ressources qu'offrait, dès ce temps-là, la Faculté de médecine de Montpellier, qu'il se rendait dans cette ville, et, le 10 septem-
1 Jean Bouchet lui répond en vers moins agréables, et qui sentent plus le procureur que le poète. Il félicite l'évêque de Maillezais d'avoir pris Rabelais à son service.
Il ainif! priis lettrés
Kn grec, latin, et françois bien cstrés A deviser d'histoire ou de théologie :
Dont tu es Tun : car eu toute clcrgie Tu es expert
hre 1530, s'y inscrivait, de sa propre main, sur les registres de la Faculté. Un second acte , également signé de lui, témoigne qu'au mois de décembre de la même année, il fut promu au grade de bachelier.
Est-il vrai que le jour même de son arrivée , s*étant mêlé à la foule qui assistait à une thèse sur la botanique médicale , il témoigna son peu d'estime pour les tenants par des mouvements si expressifs et si étranges , qu'il fut invité par le doyen à entrer dans l'enceinte et à donner son avis, et que prenant la parole, après s'être excusé de son audace, il traita de la matière avec tant d'esprit et de savoir qu'il fut dispensé des épreuves du baccalauréat?
Est-il vrai qu'il ait institué pour la réception des bacheliers le cérémonial observé par les étudiants de Montpellier jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, lequel consistait à faire passer le récipiendaire entre deux haies de camarades, qui lui distribuaient deâ coups de poing, comme un joyeux adieu de jeunesse à un camarade devenu maître?
Que croii'e encore de l'anecdote de son entrevue à Paris avec le chancelier Duprat , auprès duquel il aurait été envoyé par la Faculté de Montpellier, pour quelques difficultés de privilège? N'en pouvant obtenir d'audience, est-il vrai qu'il ait imaginé, pour attirer son attention, de se promener sous ses fenêtres dans un costume grotesque ; qu'alors le chancelier lui ayant dépêché un page pour savoir qui il était, Rabelais ait répondu à ce ]!age en
latin ; qir à un antre il ait parlé en grec ; à un autre, en espagnol ; à d'autres , en allemand , en anglais , en italien , en hébreu , et que la rencontre si plaisante de Pantagruel et de Panurge ^ ne soit que le récit, sous d'autres noms, de cette anecdote de sa vie?
L'érudition sévère range ces anecdotes , avec les précédentes , parmi les bouffonneries qu'ont prêtées ■x Rabelais, parle motif i^eu concluant qu'on ne prête qu'aux riches , ceux qui en cet esprit si rare n'ont vu qu'un mystificateur.
La Faculté de Montpellier n'eut pas d'étudiant plus appliqué et plus savam que le jeune Rabelais. Un usage scolaire imposait aux bacheliers l'obligation de faire pendant trois mois un cours, à titre de noviciat. Rabelais choisit pour sujet du sien les Apkorismes d'Hippocrate et VArs parva de Galien , et il les expliqua en philologue , proposant des corrections au texte d'après un manuscrit qu'il possédait ~.
En même temps , mêlant le plaisir à l'étude , il jouait de sa personne dans une farce , probablement
1 Liv. II, 9.
2 Dans une lettre latine à GeoflFroy d'Estissac, il raconte qu'ayant comparé ses traductions d'Hippocrate fl de Galion , qu'il avait expliqués à Montpellier devant un nombreu-s auditoire {freqitenti auditorio) , avec un manuscrit grec fort ancien et très élégamment écrit en lettres ioniques, il y a trouvé beaucoup d'omissions et d'inexactitudes ; et il qualifie ces fautes de crimes ; le plii" petit mot, dit-il, ajouté ou retranché, le moindre accent devant ou derrière, dans les livres de médecine, pouvant faire mourir des milliers d'hommes.
de sa composition , « la morale comédie de celuy qui avoit espousé une femme mute » (muette). L'analyse qu'il en a donnée ^ est un modèle de cet art de conter l'anecdote où excelle l'auteur de Gargantua et de Pantagruel.
Le même goût pour la médecine et la même ardeur de curiosité pour toutes les sciences l'amenaient en 1532 à Lyon, Lyon « le siège de ses études » comme il l'appelle, « l'inclyte et famosissime urbe de Lugdune, » fait-il dire à son écolier limousin. (( Ville de transit pour toutes les productions de la renaissance italienne , grand marché des œuvres de la vieille littérature française "^j » Lyon était à ce moment comme le grand foyer du travail intellectuel , dans la France du seizième siècle. Toutes les sources du savoir humain y coulaient à la fois. Ce n'était pas trop pour la soif inextinguible de Rabelais. On le voit, de 1Ô32 à 1534, tout ensemble médecin du grand hôpital, donnant ses soins à des publications sur la médecine, l'archéologie et la jurisprudence, probablement employé aux belles éditions d'ouvrages hébreux, grecs et latins, qui sor. taient des célèbres presses des Gryphes, auteur d'aï" manachs, sans vouloir être devin, expliquant l'astrologie, sans croire à l'influence de la conjonction des planètes. Une facétie qu'il écrivit alors, la Pantagrueline prognostication , donne la mesure de
< Liv. III, 34.
2 Voir la notice en tête de l'édition de Rabelais donnée par Biirgaud des Marets et Eathery.
la créance qu'il faut ajouter aux almanachs. Cette pièce, pleine de gaieté, est née vers le même temps et de la même veine que les premiers livres de Gargantua et Pantagruel, et semble en être un chapitre détaché.
C'est au milieu de travaux si divers, que le cardinal Jean du Bellay, passant à Lyon pour se rendre à Rome , où l'appelaient ses fonctions d'ambassadeur de France, trouva, déjà qualifié par ses contemporains de « vray grand esprit universel de ce monde, » celui qu'il avait eu pour condisciple à Angers. Ami des doctes et très docte lui-même, ce prélat voulut se donner la compagnie d'un homme qui à tous les agréments du commerce entre gens instruits, joignait la bonne humeur, et il emmena Rabelais avec lui, en qualité de médecin. Les anecdotes du séjour de Rabelais dans cette ville, ses plaisanteries sur la mule du pape, la demande qu'il fait à Clément VII d'être excommunié , parce que les fagots excommuniés ne brûlent pas; puis, à son retour à Paris, ces prétendus poisons pour le roi et la reine, qu'il laisse saisir sur lui afin d'être arrêté et de voyager sans frais de Lyon à Paris , tout cela appartient à la légende de Rabelais; et s'il y a quoique chose d'ingénieux dans ces inventions, il est juste d'en faire honneur à celui qui en est le sujet.
Quand il revint à Lyon, Gargantua et Pantagruel étaient déjà dans toutes les mains. Ou commençait à chercher le sens caché de ces livres de
c( haute graisse, légers aux pourchas et hardis à îa c( rencontre, » que Kabelais compare à de petites boîtes « peintes au-dessus de figures joyeuses et a frivoles , et renfermant les fines drogues , pierre- «i ries et autres choses j)recieuses. » Ce fut à qui romprait « l'os medullare, » pour y trouver « doc- (( trine absconse , laquelle , » disait Rabelais , « vous (( révélera de très-hauts sacrements et mystères « horrifiques, tant en ce qui concerne nostre re- <ji ligion qu'aussi Testât politique et vie œconoc( mique K y)
L'œuvre de Rabelais mécontenta les catholiques ; Rabelais ne leur avait rien épargné de ce qui pouvait se dire, jusques au feu exclusivement. Elle désappointa les partisans des idées nouvelles, que Rabelais n'attaquait pas, mais qu'il se gardait bien de défendre. Il n'y eut de satisfaits que les esprits restés libres dans la querelle religieuse , et les princes, qui trouvaient leur compte à ce que la satire de Rabelais affaiblît les catholiques sans fortifier les protestants. C'est pour ces esprits libres, et avec l'agrément tacite des princes , que Gargantua fait bâtir l'abbaye de Tliélème , dont la devise est : Fais ce que voudras.
Rabelais en interdit l'entrée aux hypocrites et aux bigots ; il y en avait dans les deux camps. Il y invite ceux qui annoncent le saint Évangile, et qui veulent la foi profonde. C'étaient les catholiques
1 Prologue du Gargantita.
philosophes, les Erasme , les du Bellay. Pour les sectaires des deux camps, ils ne sont ni invités, ni exclus. Du reste, dans la fondation de son abbaye, Gargantua oublie tout exprès une chose ♦. l'église. Il n'y veut pas de cloches : c'est contre les catholiques ; il n'y met pas d'église : c'est à la fois contre les catholiques et les protestants *.
Ses traits d'ailleurs ne touchaient qu'aux abus et n'atteignaient pas le dogme. Dans son ouvrage , où il critique tout , il ne dit de l'ignorance et des mœurs des ordres ecclésiastiques que ce qu'en pensaient les hommes éclairés , et même certains princes de l'Eglise ; c'est l'esprit et non la théologie de la Réforme.
La manière habile dont Eabelais sut se mettre en règle avec la Sorbonne justifie la comparaison qu'on a faite de ses bouffonneries prudentes avec la folie simulée de Brutus. Eien n'y ressemble plus que cet art de railler tout ce qui pouvait être raillé impunément , de ne point touclicr à ce qui n'avait que le tort de lui être indifférent, de garder la réserve sur les choses importantes, jusque dans
1 Cette abbaye, flanquée aux quatre angles de quatre grosses tours, bâtie eu forme de forteresse, avec chambres surbaissées comme dans les donjons, qu'il fait habiter par des gens de goût et de savoir, qu'il orne d'une bibliothèque, de galeries de peintures, où il établit des lices à l'antique, un hippodrome, un théâtre, des jeux de paume et de grosses balles, c'est une naïve image du temps où vivait Rabelais. L'ancien et le nouveau, qui, à cette époque, n'est que l'antiquité païenne, y sont juxtaposés grossièrement. Ils se mêleront plus tard, et leur union fera la pei-fcction même de l'esprit français.
rentraînement en apparence irrésistible de son humeur ; outre l'habit ecclésiastique dont il couvrait tout, même certains passages qui sentent fort le matérialisme, moins suspect d'ailleurs et plus impuni, à cette époque, que l'hérésie.
En 1536, à la suite de la tragique affaire des placards, qui coûta la vie à six malheureux, suppliciés sur la place de l'Estrapade, Marot s'enfuyait à Ferrare auprès de Renée de France, et Etienne Dolet était jeté dans les prisons de Lyon. Rabelais, alors à Paris , n'en trouva pas le séjour assez sûr ; il partit pour l'Italie, où il reprit auprès du cardinal du Bellay ses fonctions de secrétaire et de médecin. Le hardi épicurien s'abritait prudemment sous le manteau d'un prince de l'Eglise; mais comme les zélés d'un parlement et la Sorbonne pouvaient encore l'y inquiéter, et lui ôter la faveur du prélat, il chercha une protection plus haute, et il se mit à couvert derrière la chaire même de Saint-Pierre. L'irrégularité de sa vie comme ecclésiastique^ l'habit de prêtre régulier échangé contre celui de prêtre séculier, l'exercice public de la médecine, qu'il professait et pratiquait tout en disant la messe, tout cela l'exposait à l'accusation d'apostasie, et aux peines de la censure et de l'excommunication, n importait donc, pour sa sûreté, d'obtenir l'absolution du pape. II l'obtint par l'appui de deux prélats italiens, probablement engagés en secret dans la règle de Thélème, et, chose plus difficile, il l'obtint gratuitement. Cette abso-
lutiou le relevait de toutes ses fautes ; elle lui permettait de rentrer dans le monastère de Maillezais, et d'exercer, avec la permission de son supérieur, et sans rémunération", l'art de la médecine jusce qu'à l'incision et la brûlure exclusivement. » Les termes mêmes de la bulle,. qui louaient son zèle pour la religion et les lettres , sa probité et ses bonnes mœurs, mettaient à néant toutes les accusations contre sa vie passée.
Il lui restait à s'assurer du côté du roi. Il y réussit par le crédit de quelques confrères en pantagruélisme , qui avaient l'oreille de François P^. Le troisième livre parut en 1546, avec privilège du roi conférant à l'auteur le droit de réimprimer les deux premiers, ce corrompus et pervertis en plusieurs endroits, y est-il dit, au grand desplaisir et détriment du suppliant. » Ainsi Rabelais trouvait moyen de se faire connaître impunément pour l'auteur des deux premiers livres de Gargantua, par le même acte qui désavouait d'avance, comme ajouté et interpolé, tout ce qui pouvait ultérieurement paraître malsonnant aux censeurs de la Sorbonne.
La politique de François P' ayant donné à ces censeurs le pouvoir d'envoyer au bûcher leurs contradicteurs , Rabelais ne se pressa pas d'user du privilège qui lui permettait de réimprimer les deux premiers livres. C'était assez des embarras quo pouvait lui susciter la publication du dernier. En effet, la Sorbonne était parvenue à insj)irer au roi des scrupules sur l'approbation qui protégeait
ce livre; mais les mêmes amis qui avaient aidé Rabelais à l'obtenir réussirent à la faire confirmer. Dans ce troisième livre, d'ailleurs, la critique était de plus en plus générale et enveloppée. Toutes les professions sociales, tout ce que Rabelais appelle la vie œconomique, en avait sa part. Il n'y avait d'épargnés que ceux qui l'épargnaient lui-même, ou qui professaient, à son exemple, cette « gayeté d'esprit con- « fite en mespris des choses fortuites. » C'est pour eux qu'est le beau rôle dans ce monde, où tout a été créé pour leur amusement. Ils s'en montrèrent reconnaissants. Ils firent présent à Rabelais d'un large flacon d'argent ; Rabelais les en remercia par quelques plaisanteries contre ses calomniateurs.
Le désappointement des protestants était devenu de la colère. Calvin, qui avait fondé de grandes espérances sur ce vaste savoir et sur ce trésor de raillerie et de satire, fut exaspéré quand il vit Rabelais tourner le dos à la Réforme, et en venir, comme disait Henry Estienne, jusqu'à jeter des pierres dans le jardin des réformés. Dans son traité de Scandalis, il nommait Rabelais parmi d'autres que Dieu avait comme désignés du doigt en exemple aux évangélistes, pour les faire persévérer dans la droite vo\q. Il s'emportait contre ces hommes « qui, d'abord pleins de goût pour la vérité, frap- « pés ensuite d'aveuglement, avaient profané de <( leur rire audacieux et sacrilège le gage sacré de « la vie éternelle. » Rabelais s'en souvint en écrivant son quatrième livre. Au portrait qu'il y trace
288 HISTOIIIE
de Physis ', qui, en sa première portée, enfanta Beaulté et Harmonie, il oppose Autiphysis, qui engendra les matagotz, les cagotz et papelars, les clemoniades Calcins, imposteurs de Genève; double injure pour Cah^n, par Taccusation d'imposture et par la compagnie où il le mettait. Quelle apparence que la Sorbonne réussît à faire supprimer un livre que protégeaient la faveur du roi et l'indignation de Calvin ?
Cependant elle essaya de faire déférer au parlement ce livre IV. Sa tentative échoua devant le privilège royal qu'avait renouvelé le successeur de François 1% Henri II. Elle réussit pourtant à en faire suspendre la vente, autorisée peu après par le crédit d'un cardinal , Odet de Cliâtillon, depuis réformé, qui se maria dans ses habits de cardinal.
Telle fut la conduite de Rabelais dans les querelles de religion. Il n'y eut de trompés que ceux qui avaient disposé de lui en esi:)érance, et qui s'étaient imagmé que l'egprit le plus libre qui fût au monde s'enrôlerait sous le drapeau d'un parti. n ne tut rien de ce qui pouvait être utile à dire à cette époque et rester vrai après la querelle ; il laissa aux hommes j)assionnés ces affirmations hardies qui allaient être soutenues et repoussées })ar le fer et le feu. Dans un temps où tout le monde se hâtait de confisquer au ];)rofit de la théologie cette raison à peine renouvelée et agrandie par la
' Nature.
Renaissance , Rabelais la tint comme suspendue et voltigeante au-dessus de tous les débats. Il la gardait pour son noble frère en fait de mépris des cho- {.5'es fortuites, Michel Montaigne. Le curé de Meudon tendait aussi la main, par-dessus quarante •années de guerre civile, aux auteurs de la Ménippée, lesquels trouvaient, entre l'Eglise des papimanes et celle des papefigues, l'Eglise gallicane. Non que je veuille dire que Rabelais ait été gallican; mais il a préparé le terrain au gallicanisme en rendant également ridicules ceux qui voulaient le pape tout seul, comme ceux qui n'en voulaient pas du tout.
Il serait plus téméraire d'affirmer qu'il n'a point été touché des lumières de la religion naturelle. L'athéisme, en France, n'a pas d'homme de génie dans sa tradition. Seulement, le Dieu de Rabelais n'est pas celui de la théologie : a C'est celuy grand Ci bon piteux Dieu, lequel créa les salades, harans , « merlans, etc., etc., item les bons vins ^ C'est € le Dieu de Platon , le souverain plasmateur ~ ; » c'est aussi le Dieu « des sainctes Lettres, » dont Gargantua dit à Pantagruel : (( Il te convient servir, aimer et craindre Dieu et en luy mettre toutes tes pensées et tout ton espoir; et, par foy formée de charité, estre à lui adjoinct, en sorte que jamais n'en sois desemparé par péché ^. » Pourquoi ne
1 Lettre à Antoine Nullet, bailli d'Orléans.
2 Pantagruel, chap. viii.
3 Ibid.
niST. DE LA LITTÉU. — T. I. 17
serait-ce pas surtout ce dernier? Je répugne à croire que tout ce que Rabelais a doDué durant sa vie aux devoirs de l'état ecclésiastique ait été de pure comédie, et que le bon curé de Meudon, qui, dans sa vieillesse bienfaisante, dit-on, et honorée, apprenait le plain-cliant aux enfants de sa paroisse et la lecture aux pauvres gens, n'ait été qu'un incrédule enseignant une superstition. Faisons-lui du moins Thonneur d'eu douter. De quel droit, d'ailleurs, prêterait-on à Rabelais, en chose quelconque, l'affirmation qu'il a toujours éludée? Il mourut au mois d'avril 1553, en sceptique, selon quelques anecdotes ; en athée, selon d'autres : en chrétien, suivant des témoignages sérieux. Qui donc a eu son secret? Les deux partis qu'irritait son indifférence railleuse avaient un égal intérêt à le faire mal mourir. Aux yeux de ses amis^ poussés pour la plupart à l'incrédulité par haine des sectaires, une mort à la façon des épicuriens était la plus belle. Sa vieillesse avait été sans infirmité, sauf l'excès d'embonpoint, dont le plaisanta du Bellay, dans une épigramme latine contre le mé • decin Gram]»hage, qui n'est autre que Rabelais K Ronsard, qui lui en voulait de ses traits contre les superstitieux d'antiquité, lui fit en vers françai une épitaphe j)iquante :
O toi, quiconque sois, qui passes, Sur la fosse répands des tasses,
• Vuhu cul mole rjrnrnto
J'rutumulo venter seqiiipedtiUs tvat.
DE LA LITTÉRATURE FRAIfÇAISE. ?9l
Répands du bril et des flacons, Des cervelas et des jambons ; Car si encor dessous la lame Quelque sentiment a son ame, H les ayme mieux que des lys, Tant soient -ils fraischement cueillis.
§ II
rs lA PART DE LA RÉFORME ET DE LA RENAISSANCE D.AJS'S L'OUVRAGE DE RABELAIS, ET DE LA PART DE CRÉATION.
La Réforme, considérée comme la renaissance de l'antiquité chrétienne, eut peu d'influence sur l'esprit de Rabelais. Ce fut plutôt manque de penchant que de savoir ; car, sans parler des études de théologie qu'il dut faire au couvent de Fontenay-le- Comte, pour y recevoir la prêtrise, il n'est pas douteux que Rabelais ne sut l'hébreu, et qu'il n'eût lu la Bible dans l'original. Dans le plan d'études que Gargantua trace à son fils Pantagruel, il lui recommande ce la langue hébraïque pour les sainctes lettres. » Plus loin, il lui conseille de commencer les heures du jour « par visiter les sainctes lettres : (( premièrement, le Nouveau Testament en grec; (c puis, en hébreu, le Vieux Testament. » A Thélème, il y a une bibliothèque hébraïque : il est vrai que Rabelais la met, ainsi que la grecque, au rezde-chaussée, pour qu'on n'ait pas à chercher très haut les livres sérieux. L'espagnol et l'italien sont aux étages supérieurs; ce sont les langues à la mode : qui donc regarderait à monter quelques
marches, pour lire les romans d'Amadis et s'amuser des pointes italiennes? Ainsi Rabelais fut loin de méconnaître le caractère primitif de la Réforme, et je ne sais si quelqu'un s'était servi avant lui de cette belle expression, les sainctes lettres. Mais, sauf sa part de curiosité générale pour les monuments de la tradition chrétienne, la Réforme n'est pour rien dans ce qu'il a écrit d'excellent. Il lui a dû peut-être l'acte le plus original de sa vie : je veux dire cette prudence qu'il sut garder jusque dans la furie bachique de son style, ne se liant avec les protestants que par la science, et n'attaquant chez les catholiques que les abus.
La Renaissance, c'est-à-dire l'antiquité profane, voilà la source où s'est inspiré Rabelais. La vérité philosophique, la vérité de tous les temps et de tous les lieux, celle à laquelle se reconnaissent toutes les sociétés humaines, telle est la nourriture habituelle de Rabelais. C'est la Renaissance qui lui fait dire que Timprimerie a été inventée de son temps « par inspiration divine ; » que les lettres « sont c( une manne céleste de bonne doctrine ^ » C'est la Renaissance qui lui a fait écrire au savant Tira- (]ucau : <L Comment se fait- il qu'au milieu de la ce lumière qui brille dans notre siècle, et lors(|ue « par un bienfait si)écial des dieux » (il est plus l)rès d'être païen (pie théologien) « nous voyions <i renaître les connaissances les phis utiles et les
' Pantarjrml, liv. II, cbap. viir.
« plus précieuses, il se trouve encore çà et là des <( gens qui ne veulent ou ne peuvent ôter leurs <.( yeux de ce brouillard gothique et plus que cim- <( mérien dont nous étions enveloppés, au lieu de <.( les lever à la brillante clarté du soleil ^ ? » C'est la Renaissance qui dicte à Eabelais, encore tout ^mu de la lecture de Platon, ces belles j^aroles de Gargantua écrivant à son fils, dans le grand style français : « Non donc sans juste et équitable cause <( je rends grâces à Dieu, mon conservateur, de (.( ce qu'il m'a donné pouvoir voir mon antiquité (.( chanue refleurir en ta jeunesse. Car, quand, j^ar
< le plaisir de celuy qui tout régit et modère, mon i( ame laissera ceste habitation humaine, je ne « me reputeray totallement mourir, mais passer <! d'un lieu en autre; attendu que, en toy et j^ar « toy, je demeure en mon image, visible en ce mc monde, vivant, voyant, et conversant entre gens <-c d'honneur et mes amis, comme je soulois (sole- <( bam). Laquelle mienne conversation a esté, ((. moyennant l'aide et grâce divine, non sans ])e- « ché, je le confesse (car nous péchons tous, et con-
< tinuellement requérons à Dieu qu'il efface nos « péchés), mais sans reproche.
c( Par quoy, ainsi, comme en toy demeure l'image H de mon corps, si pareillement ne reluisoient les ■i meurs de l'ame, l'on ne te jugeroit estre garde <L et trésor de l'immortalité de nostre nom ; et le
1 Lettre latine.
a plaisir que prendrois ce voyant seroit petit, con- <:( sidérant que la moindre partie de moy, qui est (( le corps, demeureroit ; et la meilleure, qui est (( l'ame, et par laquelle demeure nostre nom en c( bénédiction entre les hommes, seroit degenecc rante et abastardie. Ce que je ne dis par défiance « que j'aye de ta vertu, la quelle m'a estéja par icy (( devant esprouvée, mais pour ])lus fort te encou« c( rager a profiter de bien en mieulx ^ »
Cette lumière dont Rabelais parle à Tiraqueau, ce soleil qu'il oi:)pose aux brouillards jjIus que dmmériens du moyen âge, il prit plaisir à s'en éblouir. Le mot étudier est trop faible pour peindre cette ardeur de curiosité avec laquelle il se jeta sur tout ce qui avait été retrouvé de l'antiquité, philosophie, morale , médecine , anatomie, astronomie, marine, guerre, jeux, gymnastique, tout, jusqu'à ces raretés de bibliographie qui ont été le produit de ([uelques cerveaux malades. H se fit de tout cela des notions claires, déchiffrant lui-même les textes pour la première fois, et joignant à l'imagination la plus fougueuse l'érudition la })lus patiente.
Quoiqu'il parût aimer tout de l'antiquité, il en préféra cependant la partie scientifique, et, entre le latin et le grec, il eut plus de goût pour le grec, <( sans lequel, dit Gargantua à soc fils, c'est honte c( qu'une personne se dise savant. » Un double attrait l'y portait. Le grec était la langue défendue ;
' Pantdfjrml, liv. II, chap. viii.
T)E LA LITTÉRATUEE FRANÇAISE. 295
c'était une grâce de plus pour un esprit curieux et libre. En outre , la variété du génie grec , son enjouement dans les matières sérieuses , sa hardiesse spéculative, sa netteté et sa précision dans les sciences, s'ajustaient mieux à l'esprit de Eabelais que la sévérité du latin , outre que le latin était la langue de la discipline et des interdictions.
Quatre écrivains grecs paraissent avoir eu toutes les prédilections de Rabelais : ce sont Platon , Lucien, Hippocrate et Galien. Les deux premiers lui faisaient connaître l'homme moral ; les deux seconds , riiomme physique. Il goûtait dans Lucien cette raillerie qui ne trouve rien de respectable ni de haïssable dans les opinions humaines, et qui va tirer la barbe d'or de Jupiter. Platon lui faisait aimer les belles pensées, la grâce et les variétés de ces peintures de la vie, qu'il excelle à mêler aux plus hautes spéculations de l'esprit. Hippocrate et Galien le ramenaient vers les choses du corps, où il ne se déplaisait pas. Mais ces lectures préférées n'en empêchaient pas une infinité d'autres qui s'entassaient dans son vaste cerveau, pour en sortir quelque jour, tantôt distribuées d'une main habile et discrète, tantôt débordées comme l'eau d'un vase trop plein.
Tant de savoir dans des ordres d'idées si divers , tant de langues mêlées ensemble, l'amalgame de l'ancien et du moderne , de la matière et de l'esprit, de l'universel et du particulier , produisit dans cette tête active et puissante une sorte de fermentation,
d'où naquit cet ouvrage extraordinaire , dans lequel rérudition est une ivresse et le génie une débauche de la pensée.
Essayer de l'analyser ou de l'expliquer ne serait ni possible ni utile. Il est sans doute intéressant de clierclier quel a été. le but d'un auteur célèbre, et par quelle diversité de cliemins il y est arrivé ; mais si l'on s'opiniâtrait à demander à Rabelais le sens général de son livre , on risquerait de ne pas apercevoir le sens des détails, dont chacun a été tour à tour l'unique objet et tout le dessein de l'auteur. Ce livre est le fruit de son humeur, non l'œuvre fortement conçue de son jugement. Il n'a pas même pris soin de conserver à ses personnages les traits et les proportions qu'il leur a donnés d'abord. Voyez Pantagruel. Le lendemain de sa naissance, il hume à chacun de ses repas le lait de quatre mille six cents vaches ; on lui donne sa bouillie dans une auge, qu'il rompt de ses premières dents : devenu grand, ce géant immense entre par les mêmes portes que son compagnon Panurge, qm n'a que la taille d'homme.
Certains critiques, en voulant trouver le sens historique de l'ouvrage de Rabelais et expliquer toutes ses énigmes, ont ajouté à ses obscurités celles de leurs propres contradictions. Gargantua, dit l'un, c'est François P""; c'est Henri d'Albret, dit l'autre; GrangousicT, père de Gargantua, c'est Louis XII, ou Jean d'Albret. ^vUm quelques-uns, Pantagruel , ce serait Antoine de Bourbon , seloi/
d'autres, ce serait Henri II, qui n'avait que dix ans quand le premier livre parut. Pànurge est tour à tour le cardinal d' Amboise , le cardinal de Lorraine, et Jean de Montluc, évêque de Valence. Picrochole, le roi de Lerné, qui fait la guerre à Grangousier, est, suivant les uns, le duc de Savoie; suivant les autres, Ferdinand d'Aragon. Charles-Quint ou François P^. Rabelais s'esfc moqué d'avance de ceux qui ont cru voir la clef de ces choses absconses. Il parle des gens qui, de son temps, notaient des offenses à Dieu et au roi dans ses /ollastries joueuses j et qui « interprètent, dit-il, (( ce que , à poine (sous peine) de mille fois mou- « rir, si autant possible estoit, ne vouldrois avoir <( pensé : comme qui pain interprète pierre ; pois- <( son, serpent; œuf, scorpion. »
Nul doute que Rabelais n'ait eu en vue les hommes et les abus de son temps, et que, s'il a songé à son amusement, ses contemporains n'en aient fait les frais : mais qu'il y a loin de là à faire la guerre à outrance à son siècle, comme l'a dit je ne sais lequel des Œdipes de ce Sphinx! Rabelais se moque des ridicules ; il les exagère par l'imagination ; mais il n'est pas si malavisé que d'en avoir de l'humeur. Hugues Salel, un poète du temps qui l'avait connu, le qualifie de Démocrite
Riant les faitz de noetre vie humaine i.
1 Dans un dizain en tête du livre II.
C'est là Rabelais ; et quant à son livre , Hugues Salel ne le jiige pas moins bien, quand il en loue l'utilité, sous jylaisant fondement.
C'est cette part de l'utile et du plaisant, là où le plaisant n'est que l'assaisonnement de Futile, qui fait la beauté durable de l'ouYraofe de Eabelais. Non qu'il n'y ait dans la partie bouiFonno un sel qui affriande même les esprits les plus sérieux : mais, pour la bien goûter, il y faut apporter quelque peu de l'humeur rabelaisienne. Pour apprécier la part de l'utile, tout esprit cultivé est toujours assez préparé. Or, c'est proprement la part de la Renaissance dans l'ouvrage de Rabelais : ce sont toutes ces vérités générales sur l'homme, sur la société, et, comme dit Rabelais, sur l'état politique et sur la vie économique ; ce sont mille traits de lumière sur notre nature, qui jaillissent du milieu de cette ivresse , comme les saillies de bon sens qui échappent aux gens j^ris de vin ; ce sont mille perles semées dans ce fumier, et dont trois siècles n'ont pas encore terni Téclat. L'insouciance même qui les a prodiguées en relève le prix. On dirait ces oracles que le peuple , en certains pays , croit voir sortir de la bouche des fous.
Là sont les premières traditions et la première image de l'esprit français, depuis que, dans ce commercer si fécond avec l'antiquité, il est devenu l'esprit humain. Ces grandes pensées sur l'éducation, sur la paix et la guerre, sur la justice, sur les lois, sur tes devoirs des princes ; ces vues si justas^
et si élevées sur les rapports des hommes dans une société bien réglée, sont autant de nouveautés dans la littérature française. Rabelais, regardant les hommes de son temps , a pénétré jusqu'à l'homme de tous les temps, et le plus souvent ses contemporains ne sont que l'occasion ou le prétexte de leçons faites au genre humain. Les vérités générales sont enfin émancipées, et, si je puis ainsi parler, sécularisées. La raison, d'où elles tirent leur origine, les reprenait à la philosophie qui n'en avait rien su faire, et à la théologie qui les avait confondues toutes en une seule, la vérité selon la foi. Le premier langage qu'elles parlent est magnifique ; on sent que la langue française va devenir celle de l'esprit humain.
Cette gloire est belle, et pourtant ce n'est pas la seule gloire de Rabelais. S'il n'a rien de meilleur que ce qu'il a tiré de la Renaissance , certaines créations de son esprit ne sont pas moins durables. Depuis plus de trois siècles nous voyons au milieu de nous bon nombre de ses personnages. Nous nous reconnaissons nous-mêmes dans les deux principaux, Pantagruel et Panurge : l'un le type du bon relatif, plutôt que de la perfection romanesque ; l'autre le type du médiocre , plutôt que du mal , et , à cause de cela, pas plus haïssable que le premier n'est admirable. Pantagruel et Panurge ne représentent pas seulement le caractère général de l'homme, mais celui qu'il reçoit des deux conditions sociales les plus universelles , la grandeur et la petitesse , la richesse
et la pauvreté. Pantagruel est l'homme né, le riche ; il a des qualités dont il pourrait se passer. Pauurge est l'homme du peuple; il a besoin de toutes les siennes pour se défendre et subsister, et si elles n'y suffisent pas, il est tenté, pour se tirer d'affaire plutôt que par perversité, de faire le contraire du bien. Il n'y a pas moins de vie dans certains types d'hommes qui recevaient leurs mœurs, soit d'institutions florissantes alors, soit de certaines professions qu'allaient modifier le temps et le progrès de la société. Pantagruel et Pauurge ont un digne compagnon , par exemple , dans frère Jean des Entommeures. Où connaît-on une image plus vigoureuse et i^lus expressive du moine au moyen âge, ignorant, grossier, livré, jDar excès de santé et d'oisiveté, à toute la violence de ses appétits, hardi sans vergogne, croyant tout au plus à l'Eglise qui le nourrit, et toutefois, sous cette ignorance, laissant percer un esprit avisé, et gardant, jusque dans ses vices, une bonne liumeur et une certaine franchise qui ôtcnt toute envie de lui en vouloir? C'est moins un homme pervers qu'un homme capable d'être bon, que les mœurs de son couvent ont gâté. Voilà ce qui fâchait si fort les protestants contre liabehiis. Ils voulaient qu'il fît haïr les moines ; Rabelais se contentait de s'en amuser. Il n'y a ])0ur lui ni chose ni ])ersonne tout à fait haïssable, parce; (pi'il n'y a ni chose ni ])ersonne tout à fait a(lmiral)lc. Le Nil admirarl , dans la philosophie rabelaisienne, imiiliquc le Nil odisae.
Qu'est-ce autre chose que cet esprit français dont nous avons vu les traits naïfs dans Jean de Meun , dans Villon, et au commencement du seizième siècle, dans Marot? Esprit vivace comme le sol, il recevra la forte éducation de l'antiquité sans perdre de son naturel et de son air. Le mépris , c'est-à-dire la non-admiration des choses fortuites , — et que de choses qui sont fortuites! — est le fond de cet esprit plus juste qu'élevé, qui ne regarde pas au delà de la vie commune , et qui n'a pas la prétention de la réformer : car, les abus ôtés, de quoi s'amuserait-il? Rabelais avait reçu cet esprit de Jean de Meun et de Villon ; il le passera à la Fontaine, qui lui donnera toute sa perfection.
§ III