DES PROGRÈS QUE RABELAIS A FAIT FAIRE A LA LANGUE LITTÉRAIRE
A toutes ces nouveautés dans tous les ordres d'idées correspondent autant de progrès dans la langue. Le premier de nos grands écrivains, Eabelais représente, en l'étendant, l'esprit de son pays, et il enrichit la langue nationale des beautés de la sienne.
Une des qualités de cette langue, parmi tant d'autres qui méritent d'être étudiées ^ , c'est cette
1 On a remarqué que Rabelais est le premier qui ait observé dans la prose des règles invariables, et qui en ait arrêté la syntaxe, tout en lui laissant ses idiotismes. qui en sont comme la physionomie.
souj^lesse dont il donnait le premier exemple, ei qui consiste à passer du noble au familier, sans gêne et sans disparate. Il en avait appris l'art dans les écrits des Grecs, où. cette variété de pensée et de tours, ce mélange d'expressions de tous les ordres, est un don et une grâce inimitable. Platon n'a jamais plus de séduction que dans les pages où il descend du sublime aux peintures familières de la vie, faisant couler l'âme, pour ainsi dire, d'un ton à l'autre, par un mouvement si insensible et si naturel, qu'elle ne s'aperçoit pas du passage. Ainsi fait Rabelais, avec cette différence qu'il s'élève rarement au sublime, et que fort souvent il descend au-dessous du familier, jusqu'au grotesque et au bas. Sa langue, à la fois naïve et savante , ne se guindé pas pour exprimer de liantes pensées ; et , de même qu'elle ne paraît pas s'étonner d'être éloquente, elle ne croit pas déroger en parlant l'argot.
Si je la regarde dans les parties de ce livre qui ont été inspirées par la Renaissance , que de nouveauté dans ces expressions si profondes et si générales, qui ouvrent comme des horizons à l'esprit du lecteur! quelle exactitude tout ensemble et quel éclat! quelle noblesse et quelle liberté! Les mots s'élèvent au niveau des choses : on ne sent, dans le discours, ni l'effort d'une langue artificielle pour orner ce qui m\ doit pas être orné, ni l'em- ])arras d'une langue rustique (pii exprimerait gauchement des pensées polies.
Si je la regarde, soit dans les caractères que Ra
bêlais a créés, soit dans ce qu'il continue et perfectionne de ce don charmant du récit, aussi ancien que notre France, je ne la trouve pas moins admirable. Telle en est la richesse, que, par une illusion facile à expliquer j nous croyons avoir dégénéré, sous ce rapport, de ceux que Pasquier appelle les Pères de notre idiome ^. Il est vrai qu'il y a telles pensées populaires, telles vérités proverbiales, qui, exprimées en perfection dès la première fois , ne peuvent pas être remaniées et remises pour ainsi dire au creuset. Les tours et les mots n'en sont pas perdus , si ce n'est pour les ignorants , dont la langue date du jour où ils s'en servent. Seulement ils sont hors de la circulation, et ils forment dans les langues comme une portion consacrée, qui ne peut ni être transformée ni périr.
§ IV
QUEL RANG DOIT OCCUPER RABELAIS PARMI LES HOMMES DE GÉNIE DE NOTRE PAYS?
Rabelais est-il au rang des hommes de génie? Oui, s'il est vrai qu'il ait eu, dans les lettres, le don du génie, qui est d'exprimer des vérités générales dans un langage définitif, de créer des personnages qui vivent et qui ont un nom immortel parmi les hommes.
Mais , s'il y a des rangs divers pour les hommes de génie, Rabelais ne doit pas être mis au premier.
* Calvin et Rabelais.
De grands défauts l'en écartent aux yeux de qui* conque ne sé2)are pas la supériorité intellectuelle de la supériorité morale , et ne veut pas reconnaître le beau là où il ne se montre pas sous les traits de l'honnête.
Le plus grand de ces défauts est cette partie immonde de ses œuvres, que ne justifie pas ce qui restait de grossièreté dans les mœurs de ce tempslà. Rabelais n'a pas la dignité du génie, ni cette délicatesse, non du prédicateur, mais du philosophe qui ne va pas au delà de la nudité sévère de la vérité philosophique. Il tire la Vérité de son puits, et la prostitue aux yeux des passants.
En outre, il n'est pas bienfaisant : il se joue de nos misères, et n'y propose jamais de remède. Ce rire éternel de Démocrite est insensé. Rabelais ne s'attache pas aux vérités qu'il rencontre ; on dirait qu'il n'en sent pas le prix , et que c'est i^lutôt le hasard qui les a jetées sous la plume, que la réflexion qui les lui a révélées. On regrette qu'il n'ait jamais , soit la volonté, soit la force de suivre une idée sérieuse. C'était le vœu de ses amis les réformés, tant qu'ils furent ses amis. Théodore de Bèze, dans un distique latin traduit par un écrivain du temps, tachait d'allécher Rabelais par 1ï gloire des écrits sérieux :
Qui les sérieux passe en ces discours joyeux, Dis-moi quel il sera, devenant sérieux ^.
1 Qui sic nuffutur, Irnctantem ut séria vincat,
Séria cumfaciet, die mihi, quantiis erit.
Habelais désappointa les protestants sur ce point comme sur d'autres. Il n'est guère de sujet où il n'ait touché d'une main sûre aux vérités qui pouvaient en sortir ; mais comme si ce peu de sagesse le fatiguait, à peine commence-t-il à s'intéresser à sou objet, qu'il s'en détourne brusquement, et qu'à la place de choses sensées, un torrent de mots, souvent inintelligibles, s'échappe de sa mémoire surchargée, qui semble se répandre tout entière sur le papier, sans l'intervention de sa volonté. On retire de dessous cet entassement de folles imaginations et de paroles vaines d'utiles vérités, mais on n'en a pas grande reconnaissance à Rabelais.
Etait-ce chez lui une folie feinte? Voulait-il tout obscurcir pour tout cacher? Je croirais à ce calcul, s'il n'y avait d'embrouillés et de confus que les endroits où la vérité pouvait être périlleuse à dire. Il est une explication plus naturelle, et par conséquent plus vraie : la raison de Rabelais a été admirable, mais son humeur a été souvent plus forte que sa raison.
On a remarqué de tous les grands écrivains comiques, qu'ils ont eu l'humeur sérieuse, triste e mélancoKque. Cela était vrai d'un contemporain de Rabelais, l'Arioste, si gai dans son poème, si plaisant dans ses satires. Le trait le plus touchant du caractère de Molière, c'est le contraste du sérieux de son humeur et de la gaieté si franche de son esprit. Rabelais ne ressemble pas à ces grands hommes. Il était naturellement gai et bouffon ;
comme il est né, il écrit. C'est jusqu'au bout le joyeux frère novice de Fontenay-le-Comte. Que prouvent toutes ces anecdotes, fausses ou invraisemblables comme faits, vraies comme impressions populaires : la niclie de saint François, Tusage des coups de poing donnés aux bacheliers nouvellement reçus, la promenade sous les fenêtres du chanceliei Duprat, les poisons pour le roi et pour la reine, les trois ou quatre manières bouffonnes dont on fait mourir Rabelais? Que prouve sa renommée de mystificateur, sinon que lliumeur joyeuse qui déborde dans l'écrivain a été le caractère même de l'homme, et que Rabelais a écrit en riant ce dont il fait rire ses lecteurs? Ajoutez à cela le goût des ouvrages curieux et rares, et des bizarreries intellectuelles; peut-être un grain de folie ; peut-être une raison restée au fond du verre.
En effet, à la différence d'Horace, qui buvait peu et à petits coups, et qui, tout en cliantant le vin, fut souvent forcé de s'en tenir à l'eau, les éloges que Rabelais fait du piot et de la dive bouteille sont d'un buveur effectif, et de l'homme qui dit vrai quand il déclare qu'il aime mieux boire frais que d'être papimane ou i)apefigue. a. Je suys, (( dit-il au prologue du livre lY, moyennant un (( peu d(; pantagruelisme , sain et desgourt (dé- «^ gourdi) prestà boire, si voulez. » Et au prologue du premier livre : <( A la composition de ce livre c( seigneurial, je ne perdis ni employai onc ni plus a aultre temps que celui qui estoit establi à pren-
(( due ma réfection corporelle, sçavoir, en buvant et c( mangeant. » Il n'écrivait pas seulement après boire, mais pendant boire ; et, dans sa réfection corporelle, boire vient avant manger. Ronsard le prit au mot, dans cette épitaplie que j'ai rapportée :
Puis ivre, chantoit la louange De son ami, le bon Bacchus.
Rien, en effet, ne ressemble plus à la loquacité d'un homme aviné, que les passages, en trop grand nombre, où Rabelais roule une multitude de mots forgés, parmi lesquels il balbutie quelques paroles d'or, d'une langue qui semble épaissie par le vin.
Quoi qu'il en soit, peu d'écrivains ont plus fait pour notre langue que Rabelais. Il y a versé une foule d'expressions et de tours qui sont demeurés. Mais l'autorité de son exemple n'a pu y maintenir les héllénismes ou les latinismes par trop osés qu'il y importa, soit qu'il eût été atteint de la pédanterie des érudits dont il s'est moqué, soit qu'il eût besoin de trois langues à la fois pour l'incroyable richesse de ses idées, folles ou sensées, qui débordaient notre idiome. Pourquoi Montaigne le range-t-il parmi les auteurs simplement plaisants? A-t-il voulu dissimuler, par ce jugement dédaigneux, tout ce qu'il a emprunté à Rabelais ?
CHAPITEE TEOISIEME.
f I. De la philosophie chrétienne ; et comment Calvin en exprime pour la première fois les vérités dans la langue vulgaire. — J; II. Calvin fonde l'Église et le gouvernement de Genève. — ^ III. Des caractères généraux du calvinisme. La prédestination. — S IV. Lutte entre Calvin et le parti des libertins. Mort de Calvin. — § V. U Institut io7i chrétienne. Beaux côtés du génie de Calvin. — § VI. Mauvais côtés et défauts, et comment l'esprit du calvinisme est un schisme dans la littérature française.
DE LA PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE, ET COMMENT CALVIN EN EX- PPilME POUR LA PREMIÈRE FOIS LES VÉRITÉS DANS LA LANGUE VULGAIRE.
La Renaissance avait apporté au monde moderne, sons les formes et dans les genres les plus divers, depuis les maximes jusqu'aux pièces de théâtre, ces idées générales ou vérités sur l'homme, qui font l'immortelle jeunesse des écrits de l'antiquité ])aïenne. Mais l'antiquité païenne n'avait pas tout dit sur l'homme, même dans la condition où le réduisait la société antique, en l'absorbant dans le citoyen : elle laissait tout à dire soit sur l'homme intérieur, tel que l'a régénéré le christianisme, soit sur les devoirs nouveaux dont il l'a chargé, pour })rix de ce qu'il est venu ajouter à ses facultés pour le bien. Il restait donc tout à la fois à développer les vérités que l'antiquité païenne a connues, et à exprimer pour la première fois les vérités de devoir qu'cHe a ignorées.
Le paganisme, à son plus haut point de perfection morale, a produit le stoïcisme, espèce d'innocence orgueilleuse et stérile. Le stoïcisme a pourtant entrevu les devoirs de l'homme envers son semblable, dans la douceur de ses doctrines sur l'esclavage, au principe duquel il ne songea pas d'ailleurs à toucher. Mais cette sorte de devoirs n'a tout son j)rix que là où la religion a égalé tous les hommes. Car où le stoïcisme montrait un maître et un esclave rapprochés par une sorte de condescendance volontaire du premier pour le second, le christianisme a montré deux êtres que Dieu a faits frères, et dont le j)lïis grand selon le monde doit effacer par la charité la distance qui le sépare du plus petit.
L'homme, dans l'antiquité païenne, offre une double lacune : il y a en lui, pour ainsi dire, des terres incultes et en friche, et il ne connaît pas tout son prix.
Le christianisme, par les deux dogmes sur lesquels il est fondé, la chute et la rédemption, lui donna la connaissance de sa nature tout entière. Par le dogme de la chute, il amena l'homme à se regarder hors de sa condition extérieure, hors du temps et du lieu où il vit ; il lui découvrit tous les mystères de son intérieur, et tout ce fonds de malaise qui couve en lui, sous quelque forme de société qu'il vive, irréparable contre-coup d'une première chute. Le dogme de la rédemption le releva des misères de la chute par la considération du
prix dont il a été racheté. De là, nne science nouvelle de rhomme, qui devait découvrir et mettre en culture toutes ces terres inconnues de l'antiquité païenne , agrandir notre nature ou i^lutôt lui restituer sa grandeur et fonder tout un ordre nouveau de vérités morales.
C'est là cette science qu'Erasme a si admirablement définie philosophie chrétienne, associant ainsi un mot i)aïen à un mot chrétien, et confondant ensemble la Eenaissance j^roprement dite et la Réforme, qui est la renaissance de l'antiquité chrétienne.
Au seizième siècle, la philosophie chrétienne n'est encore que la science de la religion restaurée ; le christianisme en fournit le fond et la matière; le paganisme en fournit la méthode. Plus tard, et principalement au dix-septième siècle, il faudra l'entendre de cette profondeur particulière que l'esprit chrétien donne à tous les écrits su])érieurs, même à ceux qu'on pourrait par le sujet appeler profanes. La beauté suprême des lettres françaises, dans Bossuet comme dans Molière, qu'est-ce autre chose que l'expression parfaite des vérités de la phih)Sophie chrétienne?
La Réforme ne fut donc pas moins utile à l'esprit français que la Renaissance, puisque la philosophie clirétienne en devait être le résultat ; résultat d'une si grand(^ valeur, que je ne m'étonne point de voir les ratholicjucs tâcher d'en enlever î'honueur à la Réforme. Ce débat n'est pas de mou
r,ajet ; mais s'il est permis de croire que les catholiques du seizième siècle, secoués par le mouvement général des esprits, et réveillés par cette renaissance des lettres et des arts qui rendit bientôt toute ignorance honteuse, auraient fini par s'arracher d'eux-mêmes^ et sans l'aiguillon de la Réforme, aux puérilités de la scolastique et aux langueurs de l'autorité sans contrôle, il n'est pas vrai de dire qu'ils y aient travaillé avant l'éclat des avertissements de Luther, et que la Réforme n'ait pas tout au moins provoqué l'avènement de la philosophie chrétienne.
Le premier qui popularisa en France , non dans la langue des savants , comme Erasme , mais en français, les vérités de la philosophie chrétienne, c'est Calvin.
§ II