‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 9 sur 62 · NATIONS MODERNE · texte numérisé non relu

NATIONS MODERNE

Les différences sont grandes entre l'esprit français et ce qui se manifeste de l'esprit des autres nations modernes dans leurs littératures.

En faisant le portrait de l'esprit français, j'ai presque fait le portrait de la raison elle-même. Ce sens pratique, cette prédominance de la discipline sur la liberté, ce devoir imposé à l'écrivain d'être l'organe de la pensée générale, qu'est-ce autre chose que la raison, par laquelle les hommes se ressemblent le plus, gouvernant en maîtresse souveraine l'imagination et les sens, par lesquels ils diffèrent le plus les uns des autres ? Notre littérature est comme l'image vivante de ce gouvernement de toutes les facultés par la raison. On y voit l'homme tout entier, son imagination, ses sens, sa raison, — car, où l'une de ces choses manque, il n'y a point de vie, — mais c'est la raison qui gouverne. Elle reçoit des idées de l'imagination et des sens, elle en contrôle la valeur, elle en règle l'expression. Plus indépendante du corps que la sensibilité et l'imagination, elle ne souffre pas que la nature entreprenne sur ses droits. De là, dans le même homme, ce merveilleux spectacle d'un être intelligent qui sépare en lui le terrestre du divin, qui subordonne au divin le terrestre, qui sacrifie

la nature à la raison. C'est ce spectacle que nous offrent tous nos chefs-d'œuvre ; il ne s'y voit autre chose qu'une raison supérieure, rendue assez forte, par l'amour de la vérité, pour dominer l'imagination et les sens, et pour tirer d'admirables secours d'où lui viennent d'ordinaire les plus grands dangers.

Tel n'est pas le caractère des autres littératures modernes, et particulièrement de celles du Nord. Là, la nature est à peu près maîtresse, et cet équilibre de toutes les facultés, que j'admire dans nos grands écrivains, y est à chaque instant rompu. C'est tantôt le tour de l'imagination, tantôt celui de la sensibilité, de faire prédominer l'individu sur l'homme, le particulier sur l'universel. La raison a aussi son tour, mais elle n'a que son tour. La littérature y est donc moins générale qu'individuelle ; et dès lors comment l'esprit de liberté n'y prévaudrait-il pas sur l'esprit de discipline? Cet esprit même de discipline y est-il seulement connu? Je vo;s beaucoup de théories pour étendre les libertés du poète, je n'en vois point, ou je n'en vois que d'imitées de notre littérature, pour le contenir et le régler. La rêverie, qui n'est le plus souvent qu'un désordre de la sensibilité, ou une faiblesse de vue qui ne peut pas percer les nuages qui nous dérobent nos propres pensées, y jouit d'un domaine sans limites. La subtilité , qui n'est qu'une force mal employée, y est louée comme un regard de l'âme, plus ferme et plus soutenu. La raison pourrait

seule dissiper ces nuages et employer efficacement cette force ; mais on l'y suspecte presque d'une sorte de jalousie contre la liberté et la variété de la nature.

Les littératures du Nord sont plus individuelles ; elles sont aussi plus locales. On y donne une place considérable à l'amour de la patrie, comme séparée et distincte des autres patries ; et par là je n'entends pas cette passion sérieuse, vitale, qui fait la force des nations, comme l'esprit de famille fait celle des individus. Je veux parler de cette passion exclusive, un peu sauvage, qui préfère le pays à tout, et au pays le lieu même de la naissance, le premier liorizon que l'écrivain a vu de ses premiers regards.

En France, nous n'aimons pas la patrie de cet amour jaloux du montagnard pour sa montagne, ni seulement parce que tout y est le mieux disposé pour nos commodités. Nous l'aimons, parce qu'elle nous paraît la meilleure patrie pour l'homme en général ; nous voudrions y donner le droit de cité à tout le genre liumain. Nous l'aimons, parce que toutes choses nous y paraissent plus conformes à la raison. Est-ce un effet du climat, sous un ciel qui ne nous opprime jamais, où l'âme paraît plus indépendante du corps et jouit d'une plus grande liberté? Quoi qu'il en soit, nous avons toutes les inspirations qu'on peut tirer de cette grande idée de la patrie , regardée comme la demeure même de la raison; et nous n'avons pas ce patriotisme étroit,

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qui naît de la dépendance mémo du corps à l'égard de la patrie matérielle, er qui borne les pensées à la vallée OÙ L'on est né.

Dans les littératures du Midi, ce même caractère individuel et de localité se montre sous d'autres formes. On y est subtil comme dans le Nord; mais, au lieu de rêver, on s'échauffe et on s'emporte. Les choses que le Nord voit mollement et à demi, le Midi les voit plus grandes qu'elles ne sont ; il les amplifie et les exagère. Ce sont deux effets différents de deux constitutions physiques, plus fortes que la résistance que l'âme y oppose. Tandis qu'ici elle se contracte et se replie en quelque sorte sur elle-même, là elle s'exalte et se répand par l'imagination et les sens. Dans les littératures du Midi. presque toutes les pensées sont des métaphores, et tout s'exprime par des images tirées des sens. Il y règne une emphase naturelle, qui vient moins de la corruption du goût que d'une manière de voir les choses, pareille à ce qu'on dit des grands animaux domestiques, lesquels n'obéissent si aisément à l'homme que parce qu'ils le voient plus grand qu'il n'est.

Dans ce jugement sur le caractère particulier des littératures du Midi, il faut excepter certains chefsd'œuvre. Don Quickotte, par exemple, et il n'y faut comprendre la littérature italienne qu'avec des r. -trictions méritées. L'Italie est la terre privilégiée, la terre des héros, magna parens vîrum. X'a-t-elle pas eu deux langues littéraires, et n'est-il pas sorti

du sein de la même mère Virgile et Dante, Tacite et Machiavel?

Doit-on conclure de ces différences que seuls nous représentons l'esprit humain? Non. L'esprit humain est partout ; il est dans les grandes littératures du Midi et du Nord; il est jusque dans ces patois qui n'ont pu devenir des langues littéraires ; mais il y est moins complet, il y paraît sous des formes plus défectueuses. Notre privilège à nous, c'est d'en représenter le plus de traits essentiels.

Mais il faut savoir confesser en quoi ces différences sont à notre désavantage. Il nous manque peut-être une certaine espèce de rêverie solide, j^ropre aux grands poètes du Nord; une certaine richesse d'imagination, propre à ceux du Midi. Notre imagination, à force d'être subordonnée, est quelquefois timide. Devons-nous regretter aussi qu'elle n'ait pas, comme chez nos voisins, comme autrefois clans la Grèce, son domaine propre, son pays de chimères ingénieuses et charmantes? N'y a-t-il pas certaines erreurs de Platon qui n'honorent pas moins l'esprit humain que la raison d'un Descartes et d'un Pascal? Il est bon de le reconnaître, pour ne pas nous estimer au delà de notre prix; mais il ne faut pas le regretter, ni surtout vouloir nous compléter par l'imitation d' autrui. Si l'imagination, dans notre pays, changeait de rôle, et si, d'auxiliaire de la raison, elle devenait maîtresse, nous perdrions la raison de Descartes et de Pascal , sans acquérir les grâces de l'imagination de Platon.

O'MMKNT L'IMAGE LA PLUS EXACTE DE L'ESPRIT FRANÇAIS EST LA LANGUE FRANÇAISE ELLE-MÊME.

A défaut d'une définition précise et directe , l'esprit français se caractériserait suffisamment parla nature même de la langue française, par sa constitution, par ses qualités, qui, entre toutes les langues littéraires modernes, la rendent la plus propre à exprimer des idées générales.

Il suffit de considérer à quelles conditions, en France, on est écrivain, pour se convaincre que c'est une langue toute d'appropriation et de communication. Elle n'est, dans la main de l'écrivain, que l'instrument de tous dont il se sert pour communiquer des idées qui touchent tout le monde, et non pour jouir solitairement 'de son esprit, et s'entendre lui-même à demi-mot. Elle ne veut être bornée ni à l'individu qui s'en sert, ni au pays qui la parle. Elle n'est ni individuelle ni locale.

Je regarde d'abord sa nature, et je n'y trouve ni accent ni inversion. Or, c'est par l'accent et l'inversion que se marque, dans une langue , le tempérament particulier d'une nation ; c'en est le caractère le plus local. L'accent dépend d'une disposition des organes de la voix, déterminée par la constitution physique d'un peuple ; l'inversion dépend du tour d'imagination propre à ce peuple. Notre langue coule des lèvres sans contraction et sans effort,

Les aspirations qui renforcent les sons ne figurent, dans le corps de ses règles, qu'à titre d'exceptions ; les atténuations ou les élisions de certaines parties de mots, qui semblent des moyens d'éluder certaines difficultés de prononciation, y sont inconnues. Notre langage est unique sous ce rapport, à quelque langue, ancienne ou moderne, qu'on le compare. Je veux bien n'y pas voir un privilège ; mais si ce caractère n'est propre qu'à elle, et si d'ailleurs il n'a pas empêché que, depuis trois siècles, l'Europe politique et savante n'ait tenu à honneur de savoir le français, il faut bien n'y pas voir une marque d'infériorité.

J'en dirai autant de l'absence d'inversion. Le caprice et la mode ont vainement essayé de naturaliser l'inversion parmi nous : ces tentatives ont toujours échoué. Notre langue suit l'ordre logique des idées ; et l'ordre logique c'est l'arrangement des choses selon la raison. Je sais bien que, dans les langues à inversion, la raison finit par trouver son compte. Je sais que ce désordre, chez les écrivains habiles, n'est qu'une interversion calculée et savante de l'ordre naturel ; mais encore, pour s'y reconnaître, faut-il que l'esprit passe par deux états. Dans le premier, qui est tout passif, il reçoit les choses telles que le caprice ou le goût de l'écrivain les a disposées ; dans le second, qui est tout actif, il substitue à cet arrangement l'ordre logique. Notre langue va au but par un seul chemin, et ce chemin est le plus direct. Les choses s'y rangent tout d'à-

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bord dans l'ordre logique. Les mots se déduisent Les ans des autres, et il n'est pas besoin d'une opération particulière qui rétablisse l'ordre naturel, dérangé par l'artifice de l'inversion.

L'inversion sied bien aux peuples chez qui l'imagination et la sensibilité dominent la raison. Elle flatte également deux dispositions contraires, soit l'extrême impatience, qui ne peut pas s'accorder de la lenteur de l'ordre logique, soit l'extrême paresse, qui ne veut pas aller droit aux choses, et qui se plaît aux détours, comme la menant au but du pas dont elle aime à marcher. Si l'inversion est antipathique aux Français , c'est qu'ils sont également loin de l'extrême impatience et de l'extrême paresse ; ni jamais assez pressés pour vouloir dévorer le chemin, ni jamais assez languissants pour l'allonger à plaisir. Les étrangers, ou ceux de nos nationaux qui ne s'accommodent pas du train de notre langue, peuvent y voir un désavantage. Je n'en veux pas décider; c'est assez pour mon objet que, de l'aveu de tout le monde, l'absence d'inversion soit un des caractères distinctifs de notre langue.

Dans les principales conditions de notre langue. — je veux bien ne pas dire privilèges, pour échapper à l'envie, — la propriété, la clarté, la précision, la liaison , qu'y a-t-il pour la commodité de l'écrivain? Ces qualités d'obligation, sans lesquelles on n'écrit rien de durable en France, sont comme autant de privilèges pour le lecteur; pour l'écrivain, îe sont des charges et des devoirs. Quiconque a tenu

une pkmie sait ce qu'il en coûte pour être goûté, ou seulement pour n'être pas rebuté. Que d'efforts pour être clair, simple, précis, pour ne se servir que des termes propres, c'est-à-dire pour n'être pas un méchant écrivain !

De là, chez presque tous ceux qui ont du goût, une grande répugnance à écrire. Ils sentent la difficulté, et ils craignent la fatigue, que ne paye pas toujours le succès. Aussi n'y a-t-il d'écrivains résolus que ceux qui sont doués extraordinairement , ou cette foule qui n'a pas conscience de la difficulté.

Au reste, l'art n'est pas facile, même aux mieux doués. Ce que l'histoire anecdotique de nos grands écrivains nous raconte de ces manuscrits raturés à toutes les lignes, de ces rédactions premières qui n'ont été que des tâtonnements laborieux, nous autorise à dire que la langue française, si complaisante pour le lecteur, est sans pitié pour l'écrivain.

Pour écrire clairement en français, c'est-à-dire pour arracher les idées de ce fond obscur où nous les concevons, et les amener à la pleine lumière, que d'efforts et de travail! Si nous ne les voyions pas dans le lointain poindre devant nous, comme des lueurs qui nous attirent invinciblement et nous dérobent la longueur du chemin, qui donc entreprendrait un si rude labeur? Quelques-unes naissent spontanément et tout exprimées : c'est la facile conquête de ceux qui sont nés sous une constellation heureuse ; mais combien d'autres, qui sont le fruit

d'une poursuite ingrate; qu'il faut remanier sans cesse; qui, après avoir contenté on moment l'écrivain, k' rebutent ; qui ne paraissent jamais qu'une image imparfaite du vrai, mais non le vrai luimême! Faut-il parler de la défiance que doit avoir l'écrivain de cette demi-clarté trompeuse, qui peut lui suffire, mais qui laisse le lecteur dans les ténèbres ? Le plaisir que donne à l'inventeur une vérité trouvée ne lui est permis que le jour où tout le monde la voit comme lui: jusque-là, c'est peut-être un piège. Malheur à qui se contente trop facilement! Molière l'a dit : c'est une marque de médiocrité d'esprit. Les joies de l'art sont rares et austères, parce que l'art lui-même n'est que le plus noble de tous les travaux imposés à la race d'Adam. L'écrivain qui jouit tout seul de son esprit ne mérite guère plus d'estime qu'un oisif, dans une société où tout le monde travaille.

De même, avant d'être précis, que de fois n'est-on pas vague ! Combien de termes qui n'appartiennent pas à la langue du sujet, et qui s'y introduisent par le relâchement de l'attention, par la mémoire, par l'imitation! Combien d'autres dont s'est emparé l'usage ou plutôt la mode du jour, et dont le sens est étendu à tant de choses qu'ils ne désignent plus rien de distinct! Que de tours languissants et embarrassés se présentent avant le vrai tour, le seul qui donne à la pensée sa physionomie et son mouvement! Que d'expressions qui ne déterminent pas les choses, et dont nous sommes si prompts à nous

contenter, soit mollesse de conception, soit fatigue ou paresse! Que dire des inexactitudes qui se glissent dans l'effort même que nous faisons pour être exacts, et de nos illusions dans l'emploi de ce que nous appelons les nuances, lesquelles, au lieu d'être des aspects différents de la pensée, ne sont souvent que de vaines images qui nous la cachent !

Les figures, les métaphores, sont des pièges du même genre, et dont il n'est guère plus facile de se garder. A qui n'en vient-il pas dans l'esprit par cette porte banale de la mémoire, toujours ouverte à tout ce qui est imitation et mode? Notre langue ne souffre point ces nuages qui se placent entre notre pensée et nous : c'est le premier devoir de l'écrivain de s'en défier, ou plutôt de les chasser courageusement, comme Enée dissipait les ombres avec son épée. Les littératures les plus riches en images sont les plus pauvres d'idées. Certains écrivains sont pleins d'images ; tout reluit, tout brille, tout étincelle ; mettez tout cela an creuset : pour quelque? parcelles d'or, que de cendre ! L'image ne doit être que le dernier degré d'exactitude, ou plutôt elle ne doit être que la pensée elle-même exprimée en perfection ; mais, pour une qui remplit cet office, combien (pli ne sont que des apparences de la

pensée

Enfin, quel esprit cultivé ne sera pas d'accord avec moi sur ce qu'il en coûte, dans notre langue, pour lier le discours et n'y employer que les termes propres? Pour la propriété, ce n'est pas assez d'être

bien doué; il faut savoir la langue, et avoir pesé

dans Les écrits des modèles ce que valent les mots dont nous nous servirons à notre tour. 11 faut que l'étude les place dans la mémoire de l'écrivain, qui les y garde, comme de l'argent qui dort, jusqu'au jour où l'inspiration les en tire, les anime de sa propre vie, de façon que, tout en ayant le même sens, ils lui appartiennent néanmoins par l'emploi qu'il en fait. Il doit donc réunir deux qualités qui semblent s'exclure : il doit être savant et inspiré. S'il n'est que savant, il répétera froidement et sans effet ce qui a été mieux dit par d'autres ; s'il n'est qu'inspiré, il risquera de parler dans une langue qui ne sera comprise que de lui.

Quant à la liaison, à cette suite et à cette jointure des idées, dont Horace a admiré la puissance en homme qui en avait senti la difficulté, que d'efforts d'attention n'y faut-il pas! Que de fois la force d'esprit qui doit tenir toutes ces pièces rangées ne fléchit-elle point! Quels soins pour disposer dans l'ordre naturel tant de pensées qui se présentent isolément et avant leur tour, pour reconnaître les points par où elles se touchent, pour faire un tissu indestructible de tous ces fils dispersés !

La réunion de ces diverses conditions, une certaine facilité apparente qui cache au lecteur jusqu'à la trace des efforts qu'elle a coûtés, voilà ce qui constitue un bon écrit, ou plutôt une chose écrite en français. Car je ne donne pas ici le secret du génie. Qui peut se vanter de l'avoir ? J'indique ce

que veut la langue française de quiconque prend la plume; et ces réflexions sur les lois du discours regardent, non ceux qui ont le don du discours, mais les esprits, en grand nombre, qui peuvent se perfectionner par la culture, et tirer du travail des ressources qui les sauvent du ridicule de mal écrire. Le ridicule, est-ce assez dire? Il n'y va pas seulement de notre vanité, notre vie même peut y être engagée ; car celui qm s'est fait écrivain, et qui ne sait ni ne pratique les lois du discours, combien n'est-il pas à la merci des hommes et des choses !

§ VI

DES DIFFÉRENCES GÉNÉRALES ENTRE LES LANGUES LITTÉRAIRES DU MIDI ET DU NORD DE L'EUROPE.

Ces qualités fondamentales de notre langue n'ont pas été refusées aux autres langues modernes. On les y reconnaît dans les bons auteurs, et elles y sont appréciées par les esprits cultivés. Mais elles sont, pour ainsi dire, au hasard du génie ; quiconque les voudrait imposer comme des conditions ne serait pas souffert. Ce qui est pour la France comme une sorte de constitution écrite dans des grammaires et des vocabulaires officiels, sous la garde de corps littéraires institués pour les rédiger et les conserver, est chez les autres nations une faculté individuelle uniquement réglée par le succès. Là, tout est en faveur de l'écrivain. Plutôt que de gêner sa liberté, ces

langues se condamnent à être éternellement flottantes, et à s'accroître à l'infini. On ne distingue pas, à la qualité delà langue, les méchants écrivains des bons, et, parmi ceux qui sont jugés les meilleurs, un n'en choisit pas dont la langue doive faire autorité. Eu Allemagne, on n'est pas plus tenu d'écrire comme Goethe que comme Jean-Paul Richter. Le critérium de la langue n'est pas plus dans l'un que dans l'autre. De même en Angleterre. Les écrivains du règne de la reine Anne voulurent fonder des institutions de langage, à l'imitation des Français : l'essai n'en a pas réussi. La langue anglaise a continué d'être facultative ; s'y moquer des préceptes d'Addison n'y porte point malheur, tandis que chez nous on a remarqué, même avant Voltaire, qu'on ne s'y moque pas impunément des préceptes de Boileau.

Dans ces deux pays le public se prête à cette incertitude de la langue : en Angleterre, parce que la littérature est la seule chose qui n'y soit pas une affaire ; en Allemagne, parce que le manque d'activité politique y rend la curiosité littéraire insatiable. Ici on ne se soucie pas de faire des efforts qui ne profiteraient qu'à la langue ; là on n'a pas trop de toutes les sortes d'ouvrages d'esprit et de toutes les nouveautés du langage pour assouvir cette curiosité à laquelle les gouvernements ont enlevé le principal aliment. Ici et là, par des raisons différentes, on passe tout à l'écrivain : en Angleterre, parce que les livres distraient des affaires ; en

Allemagne, parce qu'ils sont jusqu'à un certain point la seule affaire du pays. On se garde bien de faire des conditions dures à une chose si nécessaire, ici comme amusement, là comme occupation unique. Pourvu qu'on s'entende dans le moment présent, et même à demi, n'est-ce pas assez? Quant à la postérité, au public européen, qui en a souci ?

Ânssi n'importune-t-on pas les écrivains anglais ni allemands de la nécessité d'être clairs. Ce serait pur pédantisme. Le public en saurait fort peu gré à la critique, en Allemagne particulièrement, où le lecteur est toujours plus patient que l'écrivain ne peut être obscur. Un y a tant de temps à soi, qu'on s'y plaît aux énigmes. J'entends dire que ce qu'on appelle la pinombre, c'est-à-dire la deminuit, y est plus goûtée que la clarté ; car. avec la clarté le plaisir passe vite : la pénombre le fait durer plus longtemps, eu le rendant plus difficile. La clarté qui ne laisse rien à désirer y est suspecte de manque de profondeur, et l'on préfère à une lecture qui produit immédiatement son effet celle qui donne à rêver.

Des préceptes sur la précision, sur la propriété des termes, sur leur liaison, n'y seraient pas plus écoutés. Toutes ces conditions y seraient repoussées comme autant de servitudes pour l'écrivain. La précision le réduirait, le mutilerait. On ne veut perdre aucun de ces termes vagues où le lecteur s'égare comme dans des pays de découvertes ; aucun de ces tours incertains qu'il goûte comme l'ai-

Hure propre à l'écrivain. On ne veut se priver d'aucune nuance : n'en serait-ce pas fait de ce plaisir de deviner et de rêver que prise si fort le public allemand? On n'a pas trop de toutes les images dans an pays où il s'en trouve jusque dans des ouvrages d'anatomie, jusque dans des pièces judiciaires !

Le soin de la propriété n'est d'obligation que là où la langue a des règles fixes, et où les mots étant commes des touches qui rendent des sons distincts, l'impropriété dans le langage blesse comme une note fausse dans la musique. Mais que seraitce, sinon une gêne odieuse pour l'écrivain, là où la langue n'a d'autre règle que le goût des auteurs, et "ù 1.' goût des auteurs est l'unique règle des jugements du public? Enfin, à quoi bon s'imposer le travail de la liaison pour un lecteur qui s'accommode de suivre un écrivain marchant au hasard, et qui estime cette incertitude comme le plaisir littéraire le plus piquant?

Je sais que toutes ces libertés des autres littératures modernes ont leurs avantages : aussi n'en fais-je pas la critique. Je me borne à les comparer avec nus règles, auxquelles il est tout simple que j'accorde la préférence. On aurait d'ailleurs mauvaise grâce à chicaner les étrangers sur la manière dont ils entendent les nobles jouissances de l'esprit. Partout où l'écrivain est en communication intime avec le public, il y a un beau spectacle pour l'esprit humain. Mais peut-être ce spectacle est-il plus

beau encore là où le public, au lieu de se placer au point de vue de l'écrivain, force l'écrivain de se placer au point de vue général. C'est ainsi que les choses se passent dans notre pays. On y préfère la pleine lumière à la pénombre, les couleurs nettes et tranchées aux nuances douteuses. On exige que les mots y aient la valeur des chiffres , et représentent pour tout le monde le même sens. La raison, qui est le lien commun de tous les hommes, est estimée au-dessus de l'imagination, qui les disperse et les isole. Tout, je le répète, y est combiné pour l'appropriation et la communication.

Il faut bien en conclure que notre langue a des destinées hors du pays qui la parle, et que l'usage n'en a pas été borné à la France ni à ses écrivains. Cette simplicité du discours, cette suite et cette logique que nous exigeons de nos écrivains, contre notre propre naturel, qui n'est ni si austère, ni si conséquent, ni si ennemi de toute parure que notre langue, ne témoignent-elles pas que nous ne la possédons pas pour nous seuls, et que c'est une langue à l'usage de tous, dont nous n'avons que le dépôt ? N'est-elle pas, de tontes les langues modernes, celle qui se rapproche le plus de cet idéal d'une langue algébrique, rêvé autrefois par de grands esprits pour unir entre elles toutes les intelligences cultivées dans tous les pays ?

Jusqu'à ce jour on a vu invariablement, à part et au-dessus de la foule des langues, dont la diversité même est une des plus grandes beautés de la

création, une langue privilégiée, dominante, char gée pour ainsi dire de faire les affaires générales de l'esprit humain et d'exprimer les grandes idées qui changent la face des sociétés. Il y a trois mille ans, c'était la langue grecque; il y a deux mille ans, c'était la langue latine. Admirons combien l'empire de cette dernière a duré. Jusqu'au moyen âge, elle est la langue de la science et du génie ; elle règne, elle est universelle ; on fait gloire à Dante du courage qu'il a eu, au treizième siècle, d'oser créer la langue italienne. C'est à présent le tour de la langue française. Si cette langue est si sévère, si réglée, c'est bien la marque qu'elle a le gouvernement des choses de l'esprit; si elle est tenue à tant de clarté, c'est pour que, sous toutes les latitudes, toutes les intelligences saines et cultivées la puissent comprendre. La langue anglaise, si nous comptons les bouches qui la parlent, semble disputer l'universalité à la langue française ; mais, regardez-en l'usage, elle n'est que la langue commerciale du monde. La nôtre en est la langue intellectuelle. Née de notre unité territoriale et politique, en même temps qu'elle en est le lien le plus puissant, elle nous assure la seule universalité qui ne dépende pas du sort des armes, et qui soit acceptée sans combat. C'est pour cela qu'il faut tant veiller à son intégrité. Notre littérature a tracé les grandes lignes de la société moderne ; nos livres sont les livres « des promesses » pour toutes les nations qui ont de grandes destinées. Notre lan-

gue, c'est la parole d'affranchissement et de civilisation : gardons ce dépôt pour nous et pour tous.

§ VIL

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