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II

COUXEILLE, ISVEXTECK DES DECX PRINCIPALES FOIIMES DU POÈME DKAMATIQL'E, DOSSE LE l'UEMIEU MODÈLE DE LA TRAGÉDIE.

Tout était d'iuc à créer au temps de Corneille ; car si l'on ne peut sérieusement donner le nom de poèmes dramatiques à des ouvrages sans caractères, sans passions, sans mœurs, sans style, sans ressemblance avec la vie, il n'y a rien d'exagéré à dire que Corneille avait tout à créer.

Ceux-là surtout le savent qui, n'étant point auteurs de poèmes dramatiques, n'ont point à faire une poétique particulière pour justifier leurs productions, et acceptent l'idée qu'on se fait généralement du poème dramatique. Si la tragédie est la rej)résentation d'une action importante où figurent des personnages illustres, animés de passions dont la lutte doit produire un événement funeste ; si la comédie est une action où le contraste des caractères et des mœurs, chez des gens de condition privée, produit le ridicule, ou seulement des images frappantes de la vie commune ; s'il n'y a ni tragédie ni comédie sans la convenance suprême d'une langue durable, on ne peut contester à Corneille l'invention du poème dramatique,

Fontenelle, dans la Vie de Pierre Corneille, son oncle, a dit : « Pour juger de la beauté d'un ouvrage, il suffit de le considérer en lui-même ; mais pour juger du mérite d'un auteur, il faut le com-

parer à son siècle. î> Il aurait dû ajouter : Et à ses devanciers. Pour juger du mérite d'un génie créateur, il faut le comparer au chaos d'où sont sorties ses créations. A ce point de vue, il n'y a pas de plus grand nom dans l'histoire de notre littérature que le nom de Pierre Corneille. Mais si l'on considère ses ouvrages en eux-mêmes, et qu'on les compare à l'idéal du poème dramatique, tout en ne mettant aucun nom au-dessus du nom de Corneille, on peut croire qu'il existe des ouvrages j)lus parfaits que les siens.

Au reste, avant de regretter ce qui a manqué à Corneille, donnons-nous le plaisir d'admirer tout ce qu'il a créé. Il a créé toutes les formes du poème dramatique. Il a donné les premiers modèles de la tragédie à Racine ; Molière a appris de lui le ton et le style de la comédie. On lui fait honneur d'une troisième création, la tragi-comédie , aujourd'hui appelée du nom spécieux à% drame, afin de déguiser le vice originel du mélange des deux genres, qui en fera toujours un genre douteux. Mais peut-être est-ce trop peu ajouter à sa gloire que de dater de lui un genre de composition équivoque, qui, de Faveu même de ceux qui le goûtent, est inférieur aux deux genres dont il participe. Il ne s'est pas fait une bonne tragi-comédie depuis Nicomède et T)on Sanclœ; et, même dans ces deux pièces, on admire moins le mélange du tragique et du comique que les scènes détachées où la tragédie et la comédie parlent la langue qui leur est propre.

Enfin, les partisans du drame bourgeois, qui tire son tragique du même fonds d'où la comédie tire son ridicule, c'est-à-dire de la société et des moeurs du temps, pourraient eu trouver la première théorie dans Corneille, tant ce grand homme avait approfondi la matière du poème dramatique. « S'il est vrai, dit-il dans la préface de Zfofi Sanche , que la crainte ne s'excite en nous par la représentation de la tragédie que quand nous voyons souffrir nos semblables, et que leurs infortunes nous en font appréhender de pareilles, n'est -il pas vrai aussi qu'elle pourrait être excitée plus fortement eu nous par la vue des malheurs arrivés aux personnes de notre condition, à qui nous ressemblons tout à fait, <[ue par l'image de ceux qui font trébucher de leurs trônes les grands monarques , avec qui nous n'avons aucun rapport qu'autant que nous sommes susceptibles des passions qui les ont jetés dans ce précipice, ce qui ne se rencontre pas toujours? » A cette invitation de Corneille il a été répondu par le drame bourgeois, dont nous verrous au dix-huitième siècle la triste fortune. Le drame bourgeois n'a pas à se faire honneur d'un ouvrage durable. Voltaire oppose à la théorie de Corneille une raison qui, pour être très générale et très sommaire , n'en est pas moins invincible : « Il ne faut pas, dit-il, transporter les bornes des arts. » Tous les raffinements de l'esthétique échouent contre cette raison ; c'est un article de foi littéraire dans notre pays.

Les arts sont en efiet des domaines distincts, cir-

conscrits dans des limites hors desquelles les séductions même du génie ne peuvent nous entraîner ; car ces limites ne sont elles-mêmes que les dispositions et les instincts de notre esprit. Par un de ces instincts que développe et fortifie en nous l'éducation, nous cherchons l'idéal de la tragédie audessus de nos têtes, dans les événements considérables qui affectent directement des personnes illustres. On ne la fait pas descendre impunément jusqu'aux événements et aux mœurs des personnes de condition privée ; la tentative n'en a jamais réussi. Corneille lui-même se paye ici de mots ; car si don Sanche passe pour n'avoir point de naissance, il n'en est pas moins fils d'un roi ; la grandeur de son origine perce sous l'obscurité de sa condition présente. Mais que de justesse dans cette remarque, que nous ne sommes touchés des malheurs des princes « qu'autant que nous sommes susceptibles des Tuassions qui les ont fait tomber dans le précipice ! )) Yoilà le secret même de la tragédie ; voilà cette ressemblance avec la vie, qui eu fait toute la vérité. Voilà par contre la condamnation de tout poème dramatique où l'on met en scène des passions « dont nous ne sommes jDas susceptibles. » Cette vue supérieure de Corneille , Racine en fera la règle même de son théâtre.

Dans la comédie, Corneille laissait beaucoup à faire après lui. Sans doute, en apprenant à Molière à chercher la comédie dans les mœurs et les caractères, le Mejiteiir l'avait averti de son génie ; mais

il n'avait fait que le mettre sur la voie de la comédie bourgeoise, et il lui laissait à créer tout entière la haute comédie. Il n'en est pas de même de la tragédie. Corneille en avait si bien fait voir les caractères et comme l'essence, que, même en la perfectionnant d'après ses exemples, on ne pouvait guère arriver qu'à la gloire de l'égaler.

A l'autorité des exemples Corneille joignit celle des préceptes. Ses discours sur le poème dramatique, les jugements qu'il fit de ses pièces sont remplis d'observations délicates et profondes sur toutes les parties de ce grand art. Tantôt Corneille commente en homme de génie les règles de la critique ancienne ; tantôt il en établit lui-même de nouvelles, tirées d'une connaissance encore plus profonde de l'homme. Ainsi, au prologue de la tragédie antique il substitue le premier acte de la tragédie moderne, et il pose cette règle, « que le premier acte doit contenir les semences de tout ce qui doit arriver, tant pour l'action principale que pour les épisodiques ; en sorte qu'il n'entre aucun acteur dans les actes suivants qui ne soit connu par ce premier, ou du moins appelé par quelqu'un qui y aura été introduit. 7> Le prologue de la tragédie antique, tel qu'Aristote le caractérise, est un artifice dramatique dont la grossièreté ne peut pas être dissimulée par le mérite des paroles : il nous avertit que nous allons assister à im mensonge. Le premier acte de la tragédie moderne, c'est l'action elle-même, où nous entrons si soudainement, que le temps nous manque pour

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réflécllir qu'il s'agit d'aventures imaginaires et d'un plaisir de convention. Quoi de plus semblable d'ailleurs à la vie que cette maturité de l'événement, qui fait que, dès les premières scènes, le spectateur connaît tous ceux qui doivent y figurer, et qu'avant d'avoir pu penser qu'il y a là un habile homme dont la fable ingénieuse va le transporter du réel dans l'imaginaire, il est saisi dès le lever de la toile de ces images frappantes de la vie, et prend parti dans la lutte qui va s'engager?

Théoricien admirable, Corneille ne fait pas de règles pour excuser ses fautes. En même temps qu'il donnait, sous la forme de règles, le secret des beautés de son théâtre, eu critiquant ses propres défauts il donnait le secret des beautés qui lui ont manqué. Jugeant l'art en homme de génie, et ses propres œuvres eu honnête homme qui ne craint pas d'avouer en quoi il a failli à l'idéal. Corneille inventait à la fois l'œuvre et les perfectionnements. Aucun écrivain ne s'est examiné avec plus de désir véritable de connaître ses défauts, et d'en faire tourner la critique à la gloire de l'art. Il se jugeait lui-même comme il eût fait d'un autre ; aimant ses qualités jusqu'à les admirer, comme s'il n'y avait eu aucun mérite ; critiquant ses défauts sans les grossir par fausse modestie, ni les atténuer par vanité. Voltaire a dit beaucoup plus de mal de ses tragédies qu'il n'eût souifert qu'on en dît; se trop critiquer touche à s'estimer trop. Combien j'aime mieux la sincérité de Corneille se rendant justice

dans le bieu et se faisant justice dans le mal! Mais il y a peut-être une vertu supérieure : c'est celle de ne rien dire de soi, ou de n'en dire que des choses qui laissent chacun libre de son jugement. Ce devait être là le mérite de Racine.

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