III
Le Cid.
Ce fut un grand jour dans l'histoire de notre littérature, vrai jour de fête pour les contemporains, que celui qui vit paraître, après des commencements si obscurs et des progrès si lents, après les prédécesseurs de Corneille, après Corneille lui-môme, «"essayant dans ces huit pièces , meilleures seulement que ce qui s'était fait avant lui, le Cid, cette merveille, comme on l'appela tout d'abord, qui mit Corneille bien plus au-dessus de ses premiers ouvrages que ceux-ci ne l'avaient mis au-dessus de ses devanciers !
Deux amants qu'attache l'un à l'autre une passion profonde et légitime, et que va rendre ennemis la loi du devoir filial et de l'honneur domestique; Rodrigue aimant Chimène, mais forcé de venger l'affront de son père dans le sang du père de sa maîtresse ; Chimène forcée de haïr celui qu'elle aime, et de demander sa mort, qu'elle craint d'obtenir ; Rodrigue , tout plein des grands sentiments qui feront bientôt de lui le héros populaire de l'Espagne ; Chimène, héritière de l'orgueil paternel,
fière Castillane , qui veut se battre contre Rodrigue avec Tépée du roi; ce roi, si j^lein de sens et d'équité, image de la royauté de Salomon, par sa modération, par sa connaissance des hommes, par sa justice ingénieuse : les deux pères si énergiquement tracés; le comte, encore dans la force de l'âge, qui a été vaillant à la guerre, mais qui se paie de ses services par le prix qu'il en exige et par les louanges qu'il se donne ; le vieux don Diègue, qui a été autrefois ce qu'est aujourd'hui le comte, mais qui n'en demande pas le prix, et ne s'estime que par l'opinion qu'on a de lui; le duel de ces deux hommes, si rapide, si funeste, d'où va naître entre les deux amants un autre duel dont les alternatives seront si touchantes ; Rodrigue, après avoir tué le comte, défendant son action devant Chimène, qui n'en peut détester le motif, puisque c'est le même qui l'anime contre Rodrigue ; la piété filiale aux prises avec l'amour; l'amhitiou désappointée ; l'idolâtrie de l'honneur domestique; des épisodes étroitement liés à l'action ; un récit qui nous met sous les yeux le sublime effort de l'Espagne se débarrassant des Maures, d'un pays rejetant ses conquérants : quel sujet! Et comme je comprends l'enthousiasme dont furent saisis nos pères, il y a un peu plus de deux siècles, quand ils virent cette aimable et pathétique image de la vie, et qu'ils entendirent cette voix des passions parlant le langage de tous les temps et de tous les pays!
La ressemblance avec la vie, c'est en effet ce qui
rendra cette pièce éternellement nouvelle. Le même charme qui attirait nos pères nous y attire nousmêmes, quoique nous n'ayons plus le tour d'imaçination de l'époque, qui faisait aimer jusqu'aux défauts d'une si charmante nouveauté.
Entrez dans le détail du Ciel. Toutes les parties de l'œuvre tirent leur beauté de cette ressemblance avec la vie. La compétition des deux pères pour les fonctions de gouverneur du fils du roi, les hauteurs du comte, la dignité du vieux don Diègue, l'intervention du roi entre Rodrigue et Chimène, le rôle de don Sanche, estimé, mais point aimé, que Chimène accepte pour champion, tout en désirant secrètement qu'il succombe; tout cela, c'est la vie universelle et qui ne change pas. Mais nulle part l'image n'en est plus frappante que dans le combat entre Rodrigue et Chimène.
La lutte de la passion et du devoir, qu'est-ce autre chose en efi'et que la vie elle-même? A quoi nous reconnaissons-nous le plus, sinon aux alternatives de cette lutte dans laquelle cèdent tour à tour, chez les meilleurs , la passion et le devoir, et chez les antres le devoir plus souvent que la passion? Et en quel temps de la vie cette lutte prend-elle fin ? A quel âge n'avons-nous plus à choisir entre une passion et un devoir? Si, pour ceux qui sont jeunes, le Cid est l'idéal même de la passion qu'ils ont dans le cœur, ceux qui sont agités par les passions de l'âge mûr • lu de la vieillesse n'y trouvent-ils pas le souvenir de ce qu'ils ont été, et l'image de ce qu'ils sont?
Corneille, dans ce chef-d'œuvre, n'a rien conçu d'absolu, ni la passion sans quelques remontrances secrètes du devoir, qui la troublent lors même qu'elle est la plus forte, et qui la contraignent à se voiler ; ni le devoir sans que la passion s'insinue jusque dans ses protestations les plus exaltées, et qu'il ne ressemble par moments à la passion ellemême se donnant le change. Rodrigue veut tuer le père de Chimène. Voilà le devoir. Mais n'y a-t-il pas pour Rodrigue un moyen honorable d'y échapper ? Une mort volontaire le rendrait libre. Il y paraît décidé :
Allons, mon âme, et puisqu'il faut mourir,
Mourons du moins sans offenser Chimène.
Chimène, à son tour, veut venger la mort de son père par celle de Rodrigue : c'est pour elle le devoir. Elle s'y oblige par les plus fortes raisons; elle y aj)pelle son imagination au secours de sa conscience, qui va fléchir ; elle s'y engage de réputation par l'éclat de ses plaintes devant le roi. Mais ne sentez-vous pas sa passion j)our Rodrigue jusque dans la violence de son ressentiment, jusque dans cet excès de paroles dont elle réchauffe le devoir languissant? N'a-t-elle pas secrètement l'espoir que le roi lui refusera la mort d'un ennemi auquel elle a résolu de ne pas survivre? Et quand elle fait parler avec tant d'éloquence la plaie par où son père lui demande vengeance, u'avoue-t-elle pas que, pour la mieux convaincre de sou devoir, il a fallu que
le sang paternel le lui traçât sur la poussière '?
Ainsi le devoir et la passion se suivent comme l'ombre suit le corps ; ils s'observent, ils se jjressent, ils ne se laissent pas resj)irer. Cette lutte remplit la pièce; c'est la pièce tout entière; on ne s'en lasse point, tant cette image de la vie est forte et attachante. Ces combats sont nos combats. Jamais notre passion n'est si forte que nous ne sentions quelque chose qui y résiste : aujourd'hui un avertissement, demain un remords. Jamais non plus le devoir n'est si impérieux ni si certain que, sous la forme d'un répit, d'un regret, d'un doute, la passion ne le contredise tout bas et n'ait quelque chance de se faire écouter. Le Ciel est l'idéal de ceux qui peuvent faire des fautes sans souiller leur âme, et qui ne peuvent être vertueux que dans la mesure de la faiblesse humaine.
On a admiré l'esprit que déploie Corneille jDour varier par les détails une situation qui est toute la pièce. Corneille lui-même avoue qu'il j en a
1 Son flanc était ouvert, et, pour mieux m' émouvoir,
Son sang sur la poussière écrivait mon devoir. (Acte II, se. vni.)
Dans ces mots admirables : jioui- mieux m'émouvoh; Yoltaire ne voit qu'une faute de goût. « Chimène , dit-il , doit être si émue , qu'il ne faut pas qu'elle prête aux choses inanimées le dessein de la toucher. >> Oui, si Chimène n'avait à se venger que d'un meurtrier ordinaire. Mais ce meurtrier c'est son amant ; c'est celui dont elle dira plus loin :
Rodrigue dans mon cœm- combat encor mon pure.
Contre un pareil ennemi elle n'a pas trop , pour ne pas mollir, du spectacle d'une pl.ùe demandant vengeance.
trop. Vingt ans aj^rès le succès du Cid, examinant sou ouvrage, non en père, mais en juge, il reconnaissait qu'en certains endroits il ne s'était pas défendu de complaire au goût de sou temps. Sur la foi d'un si excellent juge, on peut reprocher au Cid l'abus de l'esprit ; encore cet aljus ne vientil que de trop de fidélité dans la ressemblance avec la vie. Le trop d'esprit est le trait de gens qui ont besoin de justifier leur passion ou de s'exagérer leur devoir. Des scènes moins développées auraient laissé trop à deviner au spectateur ; au théâtre, il importe que nous ayons peu à suppléer. Je veux que la passion plaide sa cause, qu'elle soit abondante, ingénieuse; que les personnages de la tragédie soient à la fois passionnés et gens d'esprit. Mais, dans tout cet esprit du Cid, le trait le plus semblable à la vie, c'est que le devoir a jdIus d'esprit que la passion. Parmi les raisons dont se sert Chimène pour se convaincre de sou devoir, combien, pour quelques-unes très solides, n'en donne-t-elle pas qui sont seulement ingénieuses! L'excès même en ce point est une vérité de plus. Tout en efiet dans ce devoir est-il également naturel? Tout vient-il du cœur? Ke s'y mêle-t-il pas quelque chose du dehors, l'influence des mœurs locales, et ce que le roi lui-même appelle un point d'iionueur i? Comment faire que ce devoir soit assez
1 II dit à Eodrigue :
Pour vaincre un point d'honnenr qui combat contre toi , Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi. (Acte V, se. vu.)
i«it pour balancer la passion, où tont est si naturel, et qui s'est formée de convenances si invincibles, la jeunesse, la gloire, la beauté? Comment égaler deux forces si inégales, sans appeler l'esprit au secours de la première, et sans que le cœur, qui n'accepte le devoir qu'à demi, se fasse aider par la tête pour l'accepter tout entier? Voilà pourquoi Chimène, si spirituelle et si subtile quand elle combat son amour par son devoir, est d'une bonne foi si naïve et d'un naturel si charmant quand elle laisse parler sa passion. Pour s'exciter à venger son père, elle ne se refuse pas même le sophisme; mais qu'elle a peu d'efforts à faire, et que tout cet esprit lui est inutile, quand elle cède à son amour !
Ta, je ne te hais point....
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix....
Adieu, ce mot lâché me fait rougir de honte.
L'Académie française, dans la critique que Richelieu lui commanda de faire du Cid, et qu'elle fit plus modérée qu'il n'eût voulu, crut de bon goût de prendre le parti du devoir contre la passion. Elle condamna Chimène comme une fille dénaturée. Ce jugement eût été vrai du haut d'une chaire ; d'une compagnie de gens d'esprit, il était excessif. Tout Paris réclama pour la vérité selon la nature humaine, contre la vérité selon les casuistes de Richelieu.
Tout Piris pour Chimène eut les yeux de Rodrigue.
niST. DE LA LITTÉR. — T. 11. 7
Une Chimène comme l'eût voulue le rédacteur fort habile du jugement de l'Académie, Chapelain, eût ennuyé tout des premiers Richelieu et son Tristan littéraire, Chapelain.
Nos pères avaient donc meilleur goût que les beaux esprits du temps, quand, ajjrès avoir applaudi ce chef-d'œuvre, ils s'obstinèrent dans leur admiration , en dépit des censures du cardinal. Le public d'un jour jugea comme la postérité. Le mérite en est à Corneille, qui, en créant l'art, avait créé un public pour le goûter. Quel esprit sain n'eût fait son éducation dramatique à la première représentation du Ciel? Tout eu étuit si vrai, caractères, situations, langage ! Avant le Ciel, le plaisir de la curiosité était le seul que l'on connût au théâtre. Jodelle et Garnier l'avaient contentée par de froides imitations du théâtre antique, Hardy l'avait saturée par un plagiat de tous les théâtres. Corneille fit connaître le premier le plaisir de la raison, en présence de la vérité durable; le plaisir du cœur, averti de ses propres passions par des personnages vivants ; le plaisir du goût, '^ux la perfection de l'art d'écrire en vers. Quelle nouveauté, en effet, même aj)rès Malherbe, que ces vers si pleins, si nerveux, où la rime enfonce le sens, et cette propriété, cette force, après la fadeur romanesque des poésies du temjDs! Quelle joie dut causer à nos pères ce langage si bien approprié à la diversité des sentiments qu'il exprime, si haut et si fier dans les scènes d'explica'
tiuu et de défi, si naïf et si fin dans les scènes d'amour combattu, si poétique dans les épisodes ! On aurait mauvaise grâce à noter, dans les créations du poète, les endroits où trébuche l'écrivain. De la hauteur où de si rares beautés transportent l'esprit ébloui et charmé, il n'aperçoit pas les fautes. Corneille d'ailleurs ne fut pas longtemps sans contenter ses critiques. Trois ans après le Cid, il écrivait Horace et Cinna; un an après Cinna il donnait Fohjeucte, son chef-d'œuvre.
Après ces grands ouvrages, on ne trouve plus à admirer que des actes dans des pièces imparfaites ; et plus tard, des scènes, des traits sublimes dans quinze pièces qui rappellent le Corneille d'avant le Ciel. La gloire de Corneille est donc toute dans ces quatre années (1630-1640) ; quatre années dans une vie de septuagénaire ! Mais ce n'était pas trop de tout le temps qui avait précédé ces quatre années jxtur en préparer les fruits immortels; et peut-être, après des productions si fortes, l'épuisement était-il permis.
§ IV