CARACTÈRE GÉNÉRAL DE3 TRAGÉDIES DE CORNEILLE
Quoique le génie de Corneille semble avoir grandi dans Horace, Cinna et Fohjeucte, on garde néanmoins une préférence de cœur pour le Cid, ci on î^e l'admire pas plus , peut-être l'aime-t-on davantage. Un charme extraordinaire de jeunesse et de
passion est répandu dans ce clief-d'œuvre. La génie de Corneille, qui s"était cherché pendant dix années, s'est enfin trouvé. Lui-même était très vif sur le sentiment de Thonneur, et l'on sait qu'à vingt ans il avait connu dans toute sa force la passion qu'il peint dans Rodrigue. Il faisait, pour la première fois, parler sou cœur encore ému de souvenirs personnels, et déjà le j^oète savait choisir entre les sentiments qu'avait éprouvés l'homme. Cette première révélation du génie intéresse singulièrement. Oserai-je la comparer au premier épanouissement d'une fleur, plus belle quand elle s'est ouverte tout entière, plus charmante quand elle vient de s'entrouvrir? Ce sera plus tard l'attrait de VAndroinaque de Racine, le premier épanouissement de ce divin génie.
Le Ciel est d'ailleurs, de toutes les pièces de Corneille, la plus humaine, c'est-à-dire la plus conforme à l'homme tel qu'il est. Le devoir n'y est peut-être pas au-dessus de notre vertu, ni la passion plus forte que notre cœur. Nous sommes plus près de Rodrigue et de Chimène que nous ne le serons d'Auguste, d'Horace, de Polyeucte, de Sévère. Ceux-ci sont plus des héros que des hommes; ou, si l'on veut y voir des hommes, ce sont des hommes tels qu'ils devraient être.
Tel est en effet le caractère général des tragédies de Corneille, et ce qu'en a dit la Bruyère a l'autorité d'une tradition. « Corneille, dit-il, nous assujettit à ses caractères et à ses idées.... H peint
les hommes comme ils devraient être 11 y a
plus dans Corneille de ce que l'on admire et de ce que l'on doit imiter ' y> Ce jugement est complet : il indique à la fois et le genre de vérité jiropre au théâtre de Corneille, et l'efifet qu'elle produit. Cette vérité, c'est celle d'une nature supérieure non à nos conceptions, mais peut-être à notre vertu : cet effet, c'est le devoir de l'imiter.
Entre les héros fabuleux et ceux de Corneille, il y a cette différence que la grandeur des premiers est trop inaccessible pour nous tenter, tandis que la grandeur des seconds n'est pas si hors de notre portée, que nous ne sentions le désir de nous en rapprocher, ou du moins quelque honte d'en être loin.
Une certaine grandeur, également éloignée d'un héroïsme impossible et d'une vertu ordinaire, est le trait commun aux lîrincipaux personnages de Corneille. C'est le vieux don Diègue, qui pour se venger du soufflet du comte, pousse son fils à un duel où ce fils peut périr.
ilears ou tue !
C'est le vieil Horace apprenant que le dernier survivant de ses trois fils a pris la fuite, et prononçant le fameux Qu'il mourût/ C'est ce fils disant à Curiace, qui va devenir le mari de sa sœur :
Albe vous a nommé, je ne vous connais plus. ' Les Ouvra ffes de T esprit .
C'est Auguste tendant la main à son assassin. C'est Polyeucte renversant le sacrifice : Cornélie bravant César; Cléopâtre bavant le poison, pour qu'on ne suspecte pas la coupe qu'elle offre à Rodogune, et ne voulant que vivre assez pour voir mourir sa rivale. C'est Xicomède défiant Rome dans la personne de Flaminius ; c'est Sertorius, du fond de l'Espagne, disant à Pompée :
Rome n'est plus dans Eome ; elle est toute où je suis.
Un des plus fiers enfants de cette famille cornélienne, don Sanche, s'asseoit dans le conseil de la reine de Castille, du droit de son courage, et malgré l'étiquette qui l'interdit à un soldat de fortune. La reine, invitée par ses Etats à choisir un époux entre trois seigneurs de sa cour, le fait juge du plus digne. Elle lui remet son anneau pour celui qu'il aura choisi. Don Sanche reçoit l'anneau , et s'adressant aux trois seigneurs :
Comtes, de cet anneau l'or vaut un diadème ;
Il vaut bien un combat : tous avez tous du cœur,
Et je le garde....
DOX LOPE.
A qui, Carlos ?
DOX SAKCHE.
A mon vainqueur.
Cette grandeur est quelquefois hors de la nature. La force d'âme y paraît toucher à la dureté, par
exemple dans les deux Horaces, chez qui le citoyen a étouffé riiomme. Corneille lui-même en a du scru- ]tule. A ces paroles du jeune Horace, d'un sublime un peu sauvage :
Albe vous a ncmmé, je ne tous connais plus,
le poète, par la Louche de Curiace, fait cette réponse si touchante :
Je vous connais encore, et c'est ce qtii me tue.,
corrigeant ainsi par ce qu'il y a de plus naturel dans l'homme ce qu'il y a d'outré dans le héros.
Le plus souvent cet héroïsme n'est pas au-dessus des grandes âmes ; il n'excède pas ce qu'en fait de vertus nous concevons de possible par la com- })araison et par l'expérience de nos vertus médiocres. D'ailleurs, parmi ces héros, quelques-uns ont vécu ; leur grandeur est une tradition historique. Si l'histoire ne les a pas exagérés, ils ont pu être tels que Corneille les a faits. Pour ceux qu'il a tirés de son imagination, et qui sont comme les frères de ceux que lui fournissait l'histoire, leurs actions, si audessus qu'elles soient des actions communes, nous paraissent pourtant vraisemblables, grâce à la faculté que Dieu nous a donnée d'être meilleurs dans le jugement que dans la conduite, et de nous reconnaître même dans les vertus dont nous sommes incapables.
Il se mêle de l'étonnement au plaisir que nous prenons aux pièces de Corneille. La Bruyère, qui l'a
bien senti, ajoute à l'excellent portrait qu'il en a tracé : « Corneille élève, étonne, maîtrise. » Quand Descartes définit l'admiration « une subite surprise de l'âme qui fait qu'elle se porte à considérer avec attention les objets qui lui semblent rares et extraordinaires ', » ne semble-t-il pas définir l'impression que nous recevons, soit de la rej)résentation, soit de la lecture des pièces de Corneille? L'admiration dont ce grand liomme a trouvé le secret est bienfaisante et féconde. Si elle ne peut enfanter des héros, ces ouvrages de prédilection de Dieu, elle nous attache aux vertus dont l'héroïsme n'est que le suprême degré ; elle remue la nature engourdie ; elle nous rend, du moins pour un moment, plus dignes de nous-mêmes. Sur qui donc seraient sans effet les beautés qui arrachaient des larmes au grand Condé?
La popularité de Corneille honore notre pays. Elle y est née de cet amour pour les grandes choses et de cette passion pour les grands hommes, deux traits de notre caractère national. Nous aussi nous sommes un peuple héroïque. Qu'y a-t-il que nous préférions à l'honneur, à ce que nous regardons comme notre devoir envers les peuples opprimés et la justice violée ? Xe sommes - nous pas toujours tentés d'être le vieux don Diègue, Horace, Auguste, Nicomède, Sîvère? A peine souffrons-nous qu'on nous veuille donner le goût de vertus moins sublimes,
' Traité des liassions.
mais plus sûres. Nous n'avons qu'une justice étroite et tardive pour les gouvernements sages qui ménagent notre sang et notre argent. Mais la faveur populaire est assurée aux gouvernements héroïques (pli ont fait de grandes choses, au prLx du sang des générations, du deuil des mères, de la ruine publique. Xous sommes idolâtres des héros, et du fond de notre misère nous battons des mains à ceux ({ui nous font jouer quelque grand rôle sur la scène du monde, et qui nous attirent les applaudissements du genre humain. A Dieu ne plaise que cette superstition pour l'héroïsme s'affaiblisse dans notre l)ays ! C'est le ressort de nos âmes : c'est ce qui rendra toujours parmi nous la paix glorieuse et le repos respectable. Le jour où le grand Corneille cesserait d'être populaire sur notre théâtre, ce jourlà nous aurions cessé d'être une grande nation.