‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 23 sur 38 · LES POESIES DE VOITURE ET DE SAIST- AMA>'T · texte numérisé non relu

LES POESIES DE VOITURE ET DE SAIST- AMA>'T

Le produit le plus brillant et le plus agréable de l'imitation italo-hispanique en France, c'est Voiture; et tout Voiture, sauf quelques pages supérieures, que j'ai appréciées ailleurs ', est dans cette épitaphe que lui fit Ménage :

Les Grâces italiennes, les Muses ibériques,

Le Mercure gaulois , la Sirène latine.

Les rires, les délicatesses, les malins propos.

Les jeux d'esprit et les gentillesses.

Et tout ce qu'il j' eut jamais d'élégances.

Tout cela gît avec Voiture dans le même tombeau 2.

Tout cela, en dépit de l'énumération , est peu; mais

1 Au § YI du chapitre 1"' de ce volume.

- Etruscœ Charités, Camœnm Iberœ,

Hermès Gallicus et Latina Siren, Jîisus, Delicup, Dicacitates, Lusiis, Ingeniiini, Joci, Lepores, £t quidquid fuit Elegantiarum , Qito Vetturius hocjacent Sepuîchro.

On a, à la première ligne, la double tradition de Voiture, l'italien, l'espagnol, où il était également versé. L'espagnol surtout lui était si familier, qu'au dire de son neveu Pinchêne , il écrivait dans cette langue des sonnets qu'on attribuait à Lope de Vega^

ce peu était encore en 1660 eu haute estime. Même après les Satires de Boileau, des personnes de niar- (pie, des seigneurs de la cour tenaient que tout était précieux de M. de Voiture, et qu'il fallait se donner bien de garde de supprimer ses moindres billets ^ Même après le Lutrin, dont le libraire Barbin disait à Fauteur : « Monsieur, votre Lutrin s'enlève; s'il plaît à Dieu, nous en vendrons cinq cents exemplaires, » il paraissait une septième édition des œuvres de Voiture. Telle est la ténacité xles modes littéraires. Changer souvent de mode eu fait d'habit paraît une grâce, et garder la même un ridicule; témoin les railleries qu'on faisait des gens restés fidèles , sous Louis XIV, au pourpoint qui se portait du temps du roi sou père. Changer de goût littéraire, c'est tout au moins confesser qu'à une certaine époque ou ne l'a pas eu bon, et personne n'aime à faire cet aveu-là. Aussi en dépit du nouvel esprit qui allait chasser de notre jioésie toutes ces fausses grâces, la société polie résistat-elle longtemps. Elle devait finir par se rendre, mais elle ne voulait pas se rendre sans défense. Il y avait d'ailleurs dans la poésie qui allait disparaître du bon mêlé au mauvais, et si la mode avait gardé des partisans, c'est grâce au « grain de bon sens » que, même avant le conseil de Balthazar Gracian, nos Français savaient mettre jusque dans des jeux d'esprit qui semblent Texclure.

* Pivface des XouveUes œuvres de M. de Voiture.

Un autre produit moins aimable de l'école italohispanique, Saint- Amant, en imitait les jeux d'esprit avec la furie française, et n'était pas toujours assez de sang-froid pour y mettre « le grain de bon gens. » Celui-là possédait tellement à fond son Marini, qu'il pouvait parier avec Chapelain à qui saurait au juste le nombre de stances dont se compose VAdo?ie, et il gagnait son pari. Voici un spécimen de ce que lui inspirait, peut-être après boire, la muse de Marini. Il s'agit d'Andromède délivrée par Persée des griffes du monstre marin. Persée s'ajiproche du rocher où est enchaînée Andromède. Il est tenté un moment de la confondre avec le rocher ; mais , voyant « sa pudeur virginale , son teint pareil

A la clarté matinale Qui devance le soleil,

il revient de sa méprise , qu'il explique ainsi :

Il est bien vrai que, sans peine, Il auroit pu desja mieux Sortir d'ime erreur si vaine, Par les rayons de ses yeux :

Mais, quoy qu'ils fissent parestre.

Ne pouvoit-ce pas bien estre Quelques diamans aussi.

Qui, sur la roche natale, Où nature les estale , Eeluisoient à l'heure ainsi ?

D'aillem-s estoit-il croyable, Se pouvoit-il concevoir Qu'en un climat effroyable Eieu de si doux se peust voii' ?

Ny qu'au milieu de l'Afrique, A qui le chaud qui la pique Noircit mesme jusqu'au sang.

Parmi des visages sombres, Où les corps passent pour ombres, Il s'en trouvast un si blanc ?

Saint- Amant disait dans une pièce sur la nuit :

Paisible et solitaire Nuit, J'aime ime brune comme toi.

Dans des Plaintes sur la mort d'une Sylvie :

Buisseau, qui cours après toi- mesme,

Et qui te fuis toi-mesme aussi ,

Arreste un peu ton onde icy.

Pour escouter mon deuil extresme.

Puis, quand tu l'auras sceu, va-t'en dire à la mer

Qu'elle n'a rien de plus amer....

Que si par mes regrets j'ay bien pu t'arrester,

Voici des pleurs pour te haster.

Ailleurs, parlant d'un bel œil malade, il dit de l'œil resté sain :

Le cher frère, obligé de ce que son pareil Luy va donner moyen d'estre appelé soleil.

Veut-on savoir ce qui l'empêclie de décrire le front d'Orante ? Le voici :

Je dépeindroLs son front, si le jaloux zéphire Kedoutant que l'amour ne me le fist décrire. Et qu'un autre que luy ne lui portast ses vœux, Ne me le cachoit point avec ses blonds cheveux.

Je ne m'étonne pas que cette poésie imimtientât Saint-Evremont , et que , dans un moment de mau-

vaise humeur contre Chai:)elain , il ait fait cette jolie scène de comédie où il le représente seul, faisant des vers avec un soin ridicule et j^eu de génie :

Tandis que je suis seul, il faut que je compose Quelque ouvrage excellent, soit en vers, soit en prose. La prose est trop facile, et son bas naturel N'a rien qui puisse rendre un auteur immortel. Je quitte donc la prose et la simple nature, Pour composer des vers où régne la figure.

a Qui vit jamais rien de si beau.

(Il me faudra choisir pour la xuae flambeau.)

<r Que les beaux veux de la comtesse ? » (Je voudrois bien aussi mettre en rime déesse.) « Qui vit jamais rien de si beau <ï Que les beaux yeux de la comtesse? « Je ne crois point qu'une déesse « Nous éclairât d'un tel flambeau.

« Aussi peut-on trouver une âme « Qui ne sente la vive flamme a Qu'allume cet œil radieux ? »

Radieux me plaît fort : un œil plein de lumière. Et qui fait sur nos cœurs l'impression première D'où se forment enfin les tendresses d'amour. Radieux! J'en veux faire un terme de la cour.

« Sa clarté qu'on voit sans seconde,

« Eclairant peu à peu le monde,

a Luira même un jour pour les dieux !

Je ne suis pas assez maître de mon génie ; •J'ai fait, sans y penser, une cacophonie. Qui me soupçonneroit d'avoir mis peu à peu ? Ce désordre me vient pour avoir trop de feu.

Au vers : Éclairant ]) eu à peu le monde, il substitue

S'épand déjà sur tout le monde,

DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 2<i]5

et il s'écrie :

Voilà ce qui s'appelle écrire avec justesse !

Et ce qui m'en plaît plus, tout est fait sans rudesse :

Car tout ouvrage fort a de la dureté,

Si par un art soigneux il n'est pas ajusté.

« Chacun admire en ce visage «( La lumière de deux soleils :

« Si la nature eût été sage, <r Le ciel en auroit deux pareils, h

La pièce finie, Chapelain se loue de lart qu'il y a déployé :

Je n'ai fait que vingt vers, mais vingt vers raisonnes, Magnifiques, pomj>eux, justes et bien tournés. Par un secret de l'art, d'une grande déesse J'oppose les attraits à ceux de ma comtesse. Et des charmes divins, dans l'opposition.

Je fais voir la confusion.

Quant à l'autre couplet, j'y reprends la nature, Qui des coi-ps azurés a formé la structure, De n'avoir su placer à ce haut firmament

Qu'un soleil seulement.

La comtesse en a deux : c'est au ciel une honte Qu'un visage ici-bas en soleils le surmonte. J'achève heureusement : il me falloit finir ; Aussi bien nos auteurs commencent à venir '.

Cette pièce ingénieuse nous donne le secret du frivole travail qu'on appelait alors la poésie. Chaque détail de la scène en est une critique précise. Ainsi Chapelain hésite d'abord s'il écrira en prose ou en vers. Pourquoi se décide-t-il pour les vers?

1 La Comédie des Académistes.

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C'est que les vers sont plus de mode. Mais sur quel sujet rimer? Eh! n'a-t-il j^as quelque bel œil à chanter? Comme Saint- Amant a sa Sylvie et son Orante, Cha^^elain a sa comtesse. C'est, sous trois noms, la même « Iris en l'air. » Cette négligence du peu à jyeu qu'il prend pour un excès de feu poétique, c'est la facilité de Ronsard; ce soin d'éviter la cacophonie, c'est le purisme. Le radieux qui lui plaît si fort, et dont il veut faire un terme pour la cour, c'est le néologisme à froid des Précieuses. Il n'est pas jusqu'au titre de la scène qui ne soit caractéristique. Dans l'image de Chapelain faisant des vers avec un soin ridicule et peu, de génie, je reconnais la recherche dans la négligence, et le mauvais emploi de l'esprit qui choque surtout chez ceux qui en ont.

Quelques vers heureux i^euvent être tirés de ce fatras, et cités, comme circonstances atténuantes, à la décharge de quelques-uns des coupables ; ils ne changent rien au jugement qu'on doit porter de tous. Que le naturel chez certains d'entre eux ait quelquefois percé sous la livrée de l'imitation ; que le grain de justesse dont parle Gracian s'y mêle à de froides extravagances : au fond, ce ne sont que des jeux d'esprit d'imitation étrangère sur des inventions communes ; des pointes espagnoles ou italiennes parmi des platitudes gauloises. Je n'ai, pour mon comjîte, aucun chagrin à reconnaître que , poètes ou prosateurs, nous perdons tout à imiter l'étranger, et que nous avons toujours payé du

})lus i)ur de notre naturel le tort de copier le tour d'esprit de nos voisins.

§ IV

CONDITIONS ET ÎICEimS DES POÈTES DE 1627 A ICCO.

La conditiou des poètes et trop souvent leur caractère étaient conformes à ces habitudes d'esprit. iSUuf très peu d'exceptions, ils avaient des mœurs misérables. Voiture , assez homme d'esprit pour se faire respecter, souffrait qu'on le bernât. Ou sait ce qu'était la berne. L'usage en était venu des Romains, chez qui c'était un passe-temps fort goûté, sous les Césars, de berner les chiens et les ivrognes'. Les Espagnols l'avaient imité des Romains, avec des raffinements; et nous, nous l'imitions des Espagnols. Le pis, c'est que Voiture berné contait la chose avec des enjolivements à mériter qu'on recommençât ~.

^ Saint-Amant décrit ainsi la benie :

Tenez bien, roidîssez les coings.

Y estes-vous ? Serrez les poings.

Et faisons sauter jusqu'aux nues Par des secousses continues.

Sans crier jamais : C'est assez!

Ky que nos bras en soient lassez^ Cette sorcière à triple étage...

-Lettre à mademoiselle ^e Bourbon, depuis madame de L mgueville. Certains critiques, pour l'honneur des lettres, et à la décharge de Toiture, n'ont voulu voir dans cette berne et cette lettre, qu'un peu d'esprit. Il est impossible de s'y méprendre.

La plupart de ces poètes étaient joueurs , avares , jiarasites. Le même Voiture jouait avec taut d'ardeur, dit Tallemaut des Réaux, qu'il était forcé de changer de chemise toutes les fois qu'il sortait du jeu. Chapelain, comblé de pensions, associait deux ou trois personnes pour leur faire don de sa Pucelle; il eu donnait un exemplaire à la condition de le prêter à tels et tels qu'il désignait. La Calprenède , qui traitait avec son libraire pour un ouvrage en deux ou trois volumes, menaçait de l'allonger jusqu'à trente, i30ur se faire donner de l'argent. Scarron souffrait que les courtisans de sa femme, depuis madame de Maintenou, portassent chez lui de quoi faire bonne chère. Colletet, « homme de peu de sens , dit le même Tallemaut , mais qui aime fort à chopiner, » renchérissait sur Scarron , et menait sa femme dîner et coucher en ville. Ménage, qui était nourri chez le cardinal de Retz, y faisait fort ,' indiscrètement manger un laquais. Sorti de chez le cardinal, il y envoyait quérir tous les soirs sa chandelle , et se faisait saigner par le chirurgien de ses domestiques. Faret dans Boileau rime avec cabaret, et il le mérite. Saint- Amant avait les mœurs de Faret.

Un puéril commerce de louanges était la seule amitié qui liât ces poètes entre eux. Il n'était si petit auteur qui ne pût faire imprimer en tête de ses productions, en manière de certificats, des pièces de vers à sa louange , signées des poètes les plus à la mode. Les écrivains de Port-Royal s'émurent de

cette prostitution de la louange à cette époque : « Il y a sujet de s'étouuer, est-il dit dans la Logique , (]u"ou trouve des personnes qui soient si avides de louanges, et qui ramassent avec tant de soin celles qu'on leur donne. Cette complaisance détruit toute la force du langage, les mots n'étant plus les signes de nos jugements, mais d'une civilité tout extérieure qu'on rend à ceux qu'on veut louer, comme pourrait être une révérence. » La peur de la critique était égale au désir d'être loué. On fermait par des louanges la bouche qui pouvait parler, et, pour conjurer la critique, on prodiguait aux lecteurs les caresses dans des préfaces où l'on intéressait leur vanité à la fortune du livre. La réciprocité des louanges était devenue un devoir de civilité; on eu demandait eu proportion de ce qu'on en donnait. Personne ue trouva ridicule le neveu de Voiture, Pincliêne, recommandant les œuvres de son oncle à la bienveillance du lecteur, « 2'>ar la raison, disait-il, qu'on n'avait rien lu de lui qui ne fût à l'avantage de ceux dont il avait parlé '. »

Cette complaisance n'était si grande et si imiverselle que parce que la vanité était sans bornes. Les anecdotes en abondent; quelques-unes passent la vraisemblance. Balzac, dans une lettre écrite à Cos-

1 C'est celui dont Boileau a dit, ép. v :

« Que tout, jusqu'à Pinchéne, et m'insulte et m'accable. »

Pinchêne disait, en tête d'un recueil de ses poésies : ce C'est ce que i'ai cru pouvoir faire de plus recommandable pour l'honneur de mon siècle. »

tar sons le jisoudonyme de Girard, se faisait envoyer par le roi et la reiue, à leur passage à Bordeaux, des ambassadeurs plénij)otentiaires, comme au -pins grand homme du siècle. Il donnait une édition de ses ouvrages où toutes les lignes finissent par un mot entier, afin qu'aucune hésitation des yeux ne trouble l'attention du lecteur et ne compromette l'efî'et du discours. Par un raffinement de la même vanité, il parlait des moindres auteurs non moins magnifiquement que de lui-même ; excellent moyen d'en tirer le double. Par exemple, à qui croit-on qu'il écrive ceci : « Votre sujétion est si noble et si glorieuse, que les Muses mêmes et les Grrâces voudraient faire ce que vous faites? » A un certain Pauquet, secrétaire de Costar! Et il ajoute pour Costar : « Sans doute elles voudraient toujours écrire, s'il voulait toujours dicter. »

Balzac, en louant Costar, savait à quel homme il avait affaire, à quel intérêt il plaçait ses louanges. Ce Costar avait tellement fait de la louange son habitude, qu'il louait le plus souvent sans sujet, persuadé que la louange rapporte toujours à qui la donne. Il n'y avait pas de 7îO}i dans sa conversation, « de telle sorte, dit plaisamment Tallemant des Réaux, qu'on pouvait lui dire , comme fit un ancien à un approbateur obstiné : « Répondsmoi donc une fois no?ij afin que l'on puisse reconnaître que nous sommes deux. »

Chapelain n'était pas moins complaisant que Costar. Voiture l'avait aj^pelé Vexcuseur de toutes

les fautes. Il disait de tout écrit, de quelque main qu'il vînt : « Cela n'est pas méprisable. » C'est ainsi qu'il parvint à tenir susjjendu, pendant de longues années, le ridicule qui, au premier cri de guerre de Boileau, fondit sur lui, dissipant cette gloire poétique formée de complaisance, de crédit, d'attentes prolongées, d'un certain art de se faire désirer et de forcer les gens, jmr des louanges données à leurs vers inédits, à soutenir ses vers imprimés.

Qui ne connaît la vanité de Scudéry, les défis de ses préfaces à ceux qui ne goûteront j)as ses vers, ses caresses mêlées de menaces au public? Cette vanité a survécu à ses li\Tes. Scudéry est le tyjie de la vanité littéraire. Ses complaisances, moins connues, n'étaient pas moindres que sa vanité. Il faut lire les éloges qu'il met au-devant des livres de ses amis. Gare à son épée de garde française, si l'on hésite à les admirer!

Gomberville, le grand ennemi du mot car, enjoignait à tous les faiseurs de comédies de ne point prendre, sans sa permission , des sujets de pièces dans son roman de Polexandre. Il se faisait graver en taille-douce, au frontispice d'une i:)ièce morale, vêtu comme un des sept sages de la Grèce, avec cette traduction gréco-latine de ses nom et prénoms :

THALASSIUS BASILIDES A GOMBER^^LLA.

ce qui veut dire :

Marin Leroy de gomberville.

N'exagérous pas les torts de ces auteurs. Une part en doit revenir à l'époque, aux mœurs générales, qui forçaient le grand Corneille de jîrostituer ses vers au financier Montauron. Les auteurs faisaient partie de la domesticité des grands seigneurs. On les i^renait à gages, la mode ayant remplacé les fous par les beaux esprits, et ils faisaient des vers misérables, des épigrammes, des sonnets, des chansons galantes, pour égayer des gens de grande maison, occupés d'intrigues politiques.

Veut-on voir comment un poète entrait au service d'un grand seigneur? L'anecdote regarde Chapelain, pourtant la plus haute tête d'alors. M. Arnauld d'Andilly avait fait voir à ]\I. le duc de Longueville les deux premiers livres de la Piicelle. Le duc en fut si charmé qu'il voulut sur-le-champ arrêter M. Chapelain, Mais Chapelain faisait alors partie de l'ambassade de M. de Noailles à Home. Il se dégage d'auprès de l'ambassadeur, et redevient disponible. M. de Longueville l'apprend : il se fait amener Chapelain, et, après quelque conversation avec lui, il tire d'une cassette un parchemin, demande à Chapelain son nom de baptême, et l'y inscrit. Chapelain rentré chez lui trouve la pièce, et y voit le brevet d'une pension de 2,000 francs à prendre sur tous les biens de M. de Longueville, sans être obligé à quoi que ce fût.

Sarrazin appartenait au même titre au prince de Condé. Il se mêla d'une affaire qui déplaisait à son maître, et il perdit les bonnes grâces du prince,

qui le frappa, dit-on, avec des pincettes. L'anecdote, vraie ou fausse, fut crue et réi^étée, parce qu'elle était vraisemblable.

Telleétaitla condition des auteurs sous Louis XIII, et pendant la régence d'Anne d'Autriche. Il n'en est plus de même sous Louis XIY. Les auteurs sont au roi, en qui se personnifie l'Etat, et qui leur décerne des pensions à titre de récompenses publiques. Le roi vient au secours du talent sans fortune ; il ne gage plus les successeurs des bouffons de ses ancêtres '.

Il ne faut pas trop s'indigner contre ceux qui par leur conduite et leurs mœurs s'ajustaient à la bassesse de cette condition. J'en fais la remarque pour qu'on ne donne rien à Boileau au delà de son dû. Si les poètes de la première moitié du siècle étaient seuls responsables de l'état de la poésie, et seuls coupables de leurs propres mœurs, et si Boileau avait seul le mérite du grand art et de la belle conduite qu'il y opposa, il n'y aurait pas de termes pour le louer. Laissons aux deux époques une part dans les ftiutes des uns et dans le mérite de l'autre,

1 C'est ce que dit admirablement Colbert, dans une comparaison entre son administration et celle de Fouquet. oc En septembre 1601, dit-il, les auteurs et tous les savans couraient risque de tomber eu cette nécessité de n'avoir à louer que la coiTuption. En décembre 16C2, le Roi les a retirés de cette disgrâce, leur a donné sa protection tout entière, et par le moyen des pensions qu'il donne à tous les savans, il y a lieu d'espérer que les lettres seront plus florissantes sous son régne qu'elles n'ont encore été. »

{Mémoires autograi)hes .)

pour blâmer comme pour admirer dans de justes bornes.

DES OBSTACLES ET DES SECOUBS QUE TROUVE BOILEAV DANS SA TACHE DE LÉGISLATEUR DE LA POÉSIE FRASÇAISE.

Le secours que Boileau reçut de la partie saine du public fut très puissant. En outre, dans le temps qu'il écrivait ses satires, Racine composait, comme pour lui donner raison, Andromaque et Britannkus; Molière, le Tartufe et le Misaiithrope , après les Précieuses ridicules; la Fontaine, ses plus belles fables. Mais les obstacles qu'il avait à vaincre ne furent pas médiocres.

Ces obstacles venaient à la fois des choses et des personnes.

Il nous est aisé aujourd'hui de séparer le dixseptième siècle en deux moitiés distinctes, et d'y reconnaître deux époques littéraires différentes. Mais vers le milieu de ce siècle les deux moitiés se confondaient en une seule société, et les principaux personnages appartiennent aux deux époques à la fois. Les vieillards de la fin du siècle avaient été les jeunes gens du commencement; et tels qui, dans les écoles de l'Université ou aux jésuites, avaient appris par cœur les poésies de Ronsard, devaient opposer le préjugé de leurs premières admirations aux doctrines qui les discréditaient. Les plus modérés pouvaient n'être pas contents qu'un

jeuue homme de viugt-quatre ans prétendît les détromper et leur faire trouver ridicules des vers qu'ils avaient récités ou applaudis dans les compagnies. Le grand Coudé, né en 1G21 et mort en IGSG, avait vu successivement riiOtel de Rambouillet et Molière. Ou lui donnait à rire, dans les Femmes savantes, de ce qu'il avait peut-être goûté chez les Précieuses. Malgré les vives lumières d'esprit dont le loue Bossuet, il osait à peine se prononcer entre les poètes contemporains de sa jeunesse et les nouveaux venus ; et si à une lecture de la PuccUe il avait trouvé les vers « un j^eu ennuyeux, » il n'allait pas jusqu'à ne les point trouver admirables. M™® de Sévigné, cet esprit si naturel, admirait les Précieuses, et quelquefois eu était. Elle ne cachait pas ses tendresses pour ce qu'on ai)pelait les vieux. Et qui donc représente plus exactement que le grand Corneille lui-même les deux époques et les deux goûts, le subtil et le grand, la déclamation et le naturel, l'imitation espagnole et le pur génie français?

Il y avait , d'ailleurs , du bon dans tout ce que Boileau allait attaquer, et peut-être de quoi justifier les anciens attachements. Les Précieuses, en raffinant, ce qui était leur ridicule, avaient souvent rencontré la délicatesse, qui était leur but. Dans ces pièces à Iris, dans ces épigrammes , dans ces saletés même, où il faut bien aller fouiller pour suivre les traces de l'histoire de notre poésie , il y a plus d'un vers heureux, et la langue des suc-

ccssenrs de Ronsard a senti la discipline de Malherbe. Les mêmes hommes qui faisaient de méchantes jDoésies faisaient de la prose sensée et correcte ; et l'on j^eut dire qu'au temps du Discours de la méthode et des Promnciales il s'écrivait beaucoup de choses où, sans être ni aussi forte ni aussi passionnée, la prose n'est ni moins exacte, ni moins française. Il résultait de ce mélange du bien et du mal, que, vers 1660,1e goût du public était encore incertain, et que le siècle offrait le spectacle d'une nation saine au fond, où la langue de la prose était bonne et la langue poétique mauvaise et artificielle.

Outre ces obstacles de choses, Boileau en trouvait de plus grands dans les personnes.

Des contempteurs de Boileau, peu au fait de l'histoire de notre littérature, ont estimé qu'il n'était ni de bon goût ni généreux d'attaquer des poètes obscurs, et d'entretenir la postérité des ridicules de poètes oubliés. Obscurs et oubliés, oui; mais à quoi le doit-on, sinon aux doctrines qu'a fait prévaloir Boileau? Quand il se prit corps à corps avec eux, souvenons-nous qu'il avait vingt-cinq ans, qu'il s'attaquait à des poètes en crédit, que ces poètes étaient tous contre un seul.

Ils étaient puissants par les grands seigneurs qui les avaient à leurs gages. Chapelain, en particulier. Tétait par M. de Longueville. Attaquer le domestique, c'était attaquer le maître. Deux hardis critiques ',

' La Ménaidière et Liniéres.

(lit l'abbé d'Olivet, avaient osé chagriner Chapelain : son Mécène prit soin lui-même de faire son apologie. De quelle façon? en doublant sa pension. Un autre de ses patrons, M. de Moutausier, parlait de donner des coups de bâton à l'un et de berner l'autre ^

Puissants comme clients des grands seigneurs, ces poètes ne l'étaient pas moins comme coterie. Ils s'assemblaient tous les samedis chez M"*^ de Scudéry. On disait : « Je suis de tous les samedis de M""^ de Scudéry, » comme plus tard on devait dire des Marly de Louis XIV : « Je suis de tous les Marly. » Chapelain s'y montrait fort assidu; il était lïime de la cabale. On y intriguait contre les nouveaux talents ; on se soutenait, on s'entre-louait, on se concertait, tantôt pour négliger, tantôt pour discréditer tous ceux (pli ne cabalaient jioiut, ou dont on n'avait pas peur. Faut-il insister sur ce que devait avoir de puissance, soit pour égarer, soit pour intimider le goût du public, une association de poètes ligués par le danger commun, tenant à tous les grands personnages de la cour, loin d'ailleurs d'être sans mérite, et dont quelques-uns, très médiocres poètes, étaient de fort habiles gens? Ils avaient la posses-

1 Boileau a mis en vers un propos qu'on lui attribue :

J'ai peu lu ces auteurs ; mais tout n'iroit que mieux Quand de ces médisants l'engeance tout entière Iroit, la tête en bas, rimer dans la rivière.

(Sat. IX.)

Ce même M. de Montausier voulut faire refuser un privilège à l'Art poétique.

sion, qui est une si grande puissance. Leur coterie durait encore en 1696; on les voit cabaler contre le Discours de réception de la Bruyère, et prendre le parti de tous les ridicules flagellés dans son livre.

Enfin, plusieurs d'entre eux étaient puissants par eux-mêmes. N'est-ce point, par exemple, une preuve assez frappante du crédit personnel de Chapelain, qu'à une époque où Descartes et Pascal avaient écrit, où Bossuet se faisait entendre dans la chaire, où Molière, Racine, la Fontaine, Boileau avaient produit quelques-uns de leurs chefsd'œuvre, le choix de Colbert ait désigné Chapelain pour régler la distribution des libéralités du roi, et tenir la feuille des bénéfices littéraires ? Que dire du chancelier Séguier, qui donne un privilège à la Ménardière pour imprimer une critique de Chapelain, qu'il n'aimait pas, et, sur la réclamation de Chapelain, retire ce privilège et déclare qu'on le lui a surpris? Attaquer Chapelain, c'était presque un délit contre l'ordre public. Des comédiens de Clermont l'avaient joué sur le théâtre; ils furent réprimandés '.

Voilà en quel crédit étaient ces poètes « obscurs » pour qui se sont attendris les contempteurs de Boileau. Ils avaient tout ce qui donne la force dans ce monde : ils étaient puissants par leurs patrons , par ces sots de qualité dont parle Boileau^, lesquels

1 Jfémoîresdc Fléchier sur les Grands Jours tenus à Clermont. - Sat. IX.

pouvent impunément juger de travers; ils l'étaient par leur ligue même , par la vogue qui faisait prospérer leurs vers et suscitait, eu dix-huit mois, six éditions du premier tome de la Pucelle ; par le roi, qui prenait Chapelain pour distributeur de ses munificences, et qui pensait aie donner pour précepteur au dauphin ; par la cour, où ils avaient la protection de tout ce qui y tenait un rang ; parla ville, où Ton ne s'avisait guère d'avoir d'autres admirations qu'à la cour. Celui qui leur déclara la guerre était le fils d'un greffier, sans autre appui que ses vingt-quatre ans, et cette haine que lui avait inspirée, 'dès quinze ans, tout sot livre. Ce jeune homme osa blâmer les bienfaits du roi, et indirectement Colbert, qui en avait confié la distribution à Chapelain ; il prit la défense du public sensé , qui se taisait, contre le public de la mode , qui parlait jjar toutes les voix ; il plaida, selon ses paroles, la cause de la raison contre la rime , c'est-à-dire de l'esprit français contre une mauvaise école de poésie, et il la gagna.

Aujourd'hui que le danger est passé, il est commode de le croire moins sérieux qu'il n'a été. Mais rappelons-nous ce qu'il y avait à craindre. La prose aurait pu ne pas sauver la poésie, l'une n'étant point sous l'empire de la mode qui faisait toute la valeur de l'autre, et la prose n'étant pas jugée assez noble pour donner des exemples à la poésie ••

1 Cotait l'opinion du public de la mode ; Saint-Kvremont la met

Les sublimes beautés du grand Corneille n'avaient pu le garder lui-même de ses fautes, parce que ses fautes lui venaient de la mode ; comment en auraient-elles gardé le goût du public? Le respect même pour sa gloire trompait les plus habiles : témoin la Bruyère, qui, dans le jugement qu'il en a porté, met Œdipe sur le même rang que les Horaces. Molière n'avait pas encore fait de beaux vers ; il en avait fait beaucoup d'agréables, et sa prose, plus saine que ses premiers vers , ne promettait pas l'incomparable poésie du Misanthrope.

Rien n'était assuré. Les souvenirs et les habitudes prévalaient sur les écrits nouveaux. Le Cid n'avait nullement dégoûté des vers de Scudéry et de Chapelain. On mettait le père Lemoine au même rang que Virgile. Racine débutait par des madrigaux; il prenait Chapelain, « qui enfin avait de l'esprit, » dit le cardinal de Retz, pour juge de ses premiers vers ; il disait : « Voici le jugement de M. Chapelain, que je rapporterai comme le texte de l'Evangile, sans y rien changer. » Qui peut dire qu'il n'eût pas continué à s'affadir ou à raffiner, dans ce style dont il apostrophait ainsi l'Aurore :

Et toi, fille du jour, qixi nais avant ton père...

Molière résistait presque à composer le Tartufe et

dans la bouche de Chapelain, dans la comédie des Académistes:

La prose est trop facile, et son bas naturel K'a rien qui puisse rendre un auteur immortel.

le Misanthrope, faute de temps, disait-il, pour faire des vers travaillés. Ne pouvait-il pas être tenté par la floire , plus commode, des deux mille pièces de Lope de Vega? La Fontaine, si supérieur dans les fables qu'il avait faites difficilement, d'après la nouvelle discipline , pouvait s'en tenir au genre facile et aimable , dans lequel il donnait quittance à Fouquet des quartiers de sa pension, et continuer de haïr le travail. Tout autour de Boileau, l'admiration publique se portait sur d'autres que ses amis. M'"^ de Sévigné s'obstinait à ne pas admirer Racine et à admirer M"" de Scudéry, dont les livres lui ])laisaient, disait-elle, par-dessus tout.

Même après les Satires, même après les Précieuses ridicules et les Femmes savantes, en 1672, un personnage de marque écrivait à M"® de Scudéry : « L'occupation de mon automne est la lecture de Ct/rus, de Clclie et i^ Ibrahim. » Ce personnage était un évêque et un prédicateur de talent, Mascaron. « Je vous avoue, écrivait-il à la même, que dans les sermons que je prépare pour la cour, vous serez très souvent à côté de saint Augustin et de saint Bernard. » Chargé de l'oraison funèbre de Turenne, il priait M"*^ de Scudéry de lui dire de quelle façon elle s'y prendrait si elle avait à traiter ce sujet. C'est peu encore. Des hommes d'affaires, en correspondance directe avec Louis XIV, qui avaient pu jouir de la conversation <ie cet esprit si droit, si naturel , donnaient, comme IMascaron, dans le galant de Cyrus et de Clclie.

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