‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 25 sur 38 · IX · texte numérisé non relu

IX

DC VRAI DAS3 LES OCVUAGES DE BOILEAC. — CE yUI LE MET AU-DESSrS DE IIEGMEU.

Il y a trois époques distinctes dans la vie de Boileau. La première, de 1660 à 1668, est, pour ainsi parler, toute militante. Neuf satires, dont quatre exclusivement littéraires, et les autres semées de traits contre les poètes contemporains, des préfaces agressives, des ouvrages satiriques eu prose ', des apologies de la satire , remplissent ces huit années, qui conduisent Boileau de la jeunesse à l'entrée de l'âge mûr-. Le combat est engagé entre les poètes en possession et le nouvel arrivant. Du côté de Boileau , la raison est soutenue par la confiance de la jeunesse, et les attaques sont sans ménagements. Les mauvais poètes. c( nation farouche

' Dialogue sur les héros de roman.

- De vingt-quatre à trente-deux ans.

qui prend feu si aisément, ces esprits si gourmands de louanges ' » , y ripostent j^ar tous les moyens. A défaut d'apologies écrites dans le stjde des Satires. ils publient contre Boileau des libelles diffamatoires , calomnient sa vie , sèment de faux bruits sur sa personne. Un traiteur du temps, Mignot, qui s'était cru insulté dans la satire du Repas ridicule, enveloppe sa marchandise dans la Critique désintéressée de Cotin. La neuvième satire, le chef-d'œuvre du genre, fait définitivement passer tous les rieurs du côté de Boileau, et met hors de combat, outre Cotin, les plus déterminés de ses adversaires.

Dans le même temps, Boileau allait récitant dans les compagnies le Dialogue des héros de roman, petit ouvrage à la manière des dialogues de Lucien, où il tournait eu ridicule le Cyriis et la Clélie de M"® de Scudéry. La moquerie était d'autant plus vive, que lui-même (qui le croirait? ) y avait été pris comme tout le monde. Le repentir avait été prompt. La raison, nous dit-il, lui ayant ouvert les yeux, il n'avait pas eu de cesse qu'il ne fît un petit écrit pour se venger d'avoir donné dans ce travers-. Ce dialogue paraît faible aujourd'hui ; il a perdu le sel de la critique personnelle et de l'à-propos. Mais si l'on imagine Boileau le récitant devant des personnes dont la tête était pleine de toutes ces belles passions, et donnant à chaque personnage le ton et le geste qui lui convenaient, on

' Préface des Satires.

^ Préface des Hivos de roman.

cuniprc'iid (|u"il y fût très applaudi. Uu scrupule de cette bouté, dout le loue Salut-Simou ', l'empêcha de livrer à l'impression ce dialogue ; il ne le mit même pas sur le ])apier, et le garda dans sa mémoire jusqu'à la mort de M"*' de Scudéry. 11 n'avait pas voulu « donner de chagrin à une fille qui, après tout, disait-il, avait beaucoup de mérite, et qui, s'il faut en croire ceux qui l'ont counue, avait encore plus de probité et d'honneur que d'esprit '-. »

Dans la seconde époque, de 1G69 à 1074, la bataille est gagnée. Le roi s'est déclaré pour les nouveaux poètes contre les anciens. Molière dîne à la table de Louis XIV. Continuer la guerre contre des vaincus eût été peu généreux. Boileau a désarmé. Durant ces cinq années, aucune satire n'est sortie de sa plume. C'est le moment d'affermir les conquêtes que l'esprit français vient de faire sur le tour d'esprit contemporain, et de donner des lois à la poésie rentrée dans le devoir. Boileau écrit VArt poctiquç. Il en entremêlait le travail de l'ingénieuse plaisanterie du Lutrin, dont les quatre premiers chants furent composés dans le même temps que les deux derniers de VArt poétique. Si l'humeur satirique s'y fait voir encore, ce n'est plus

' « En même temps (1711) mourut Boileau Despréaux, si connu par son esprit, ses ouvrages, et surtout par ses satires. Il se peut dire que c"est en ce dernier crenre qu"il a excellé, quoique ce fiit un (ha meilleurs hommes du monde. « {Mémoires de Saint-Simon, tome IX, eh. 4. édit. Chéruel.)

2 Préface du Dialogue des /u'ros de lomnn-

contre les poètes vaincus, mais contre les gens d'église, touchés d'une main légère qui effleure les personnes et n'atteint pas les choses. Ses préfaces sont pacifiques. Il ne parle plus des heurrières qui lui feront justice des injures de ses calomniateurs ; il ne trouve pas mauvais qu'on l'attaque à sou tour, et il fait une sorte de réparation à certains auteurs qu'il avait maltraités.

Ce changement d'humeur le mène insensiblement de la satire à l'épître. Dans l'épître à Guilleragues , il annonce le désarmement :

Anjoind'hui, vieux lion, je suis doux et traitable.

Et plus loin :

Je ne sens plus l'aigreur de ma bile première, Et laisse aux froids rimeurs une libre carrière.

Il avait alors trente-huit ans. Il rappelle, sans le désavouer ni le regretter, le temps où on l'avait vu éclater, non sans tumulte, dans le champ de la satire. Aujourd'hui, il est devenu amoureux de plus sévères plaisirs :

-T"aime mieux mon repos qu'un embarras illustre... Mes défauts désormais sont mes seuls ennemis. C'est l'erreur que je fuis, c'est la vertu que j'aime : Je songe à me connaître, et me chei-che en moi-même.

Il citait volontiers ce dernier vers comme sa devise, indiquant ainsi à la postérité le secret de sa gloire, qui est de s'être cherché le premier parmi tous les poètes de son temps, et de s'être connu.

Cette dispositioii philosophicjue ' persiste de 1(574 à 1703, époque de ses lionueurs à la cour, qui ne l'étourdissent point et ne le rendent point servile. Choisi par le roi pour historiographe, il en remplit d'autant plus mal les fonctions, qu'il se connaissait peu propre à ce genre de travail. C'est le temps de ses plus belles épîtres. Les grandes vérités de Fart, dont la principale, Rien fi est beau que le vrai, fait le sujet de l'épître à Seignelay ~; Futilité qu'on doit tirer des critiques injustes , pour s'exciter à n'eu pas mériter de justes ' ; l'amour de la campagne, pour s'y étudier soi-même commodément, et en devenir meilleur*; le noble témoignage qu'il se rend à lui-même des motifs qui ont conduit sa plume et dirigé sa vie ^ ; l'éloge du travail et la critique de l'oisiveté ^ ; l'amour de Dieu, selon la doctrine catholique, c'est-à-dire avec l'espoir des récompenses éternelles ' ; des remercîments délicats à Louis XIV pour les bieutaits qu'il en a reçus ^ : tels sont les sujets de ces épîtres, où s'épanche une humeur pacifique et indulgente. Une seule satire eu interrompt le cours : c'est la satire contre les femmes, omTage qui pa-

' Ainsi donc, philosophe à la raison soumis...

(Épit. V.) 2 Épître IX.

s Épître vu, à Racine.

' Epître VI, à Lamoignon.

^ Epître X, à ses vers.

" Epître XI, à son jardinier.

' Epître xn, à Renaudot.

* Épître VIII.

324 HISTOIEE

rut froid, malgré de grandes beautés, soit qu'on y sentît un poète déshabitué, depuis plus de vingtcinq ans, de la satire ', et qui en forçait le ton, soit que l'idée ne lui en fût venue ni des mœurs du teniDS, ni de sou expérience personnelle.

L'humeur satirique reprit le dessus dans les dernières années de sa vie. La mort de Racine, qui le laissait seul, et le dernier survivant des grands poètes du dix-septième siècle, des infirmités douloureuses, une sorte de disgrâce de cour, certaines critiaues qu'on faisait de ses ouvrages, la vieillesse chagrine, en un mot, lui inspirèrent ses deux derniers ouvrages eu vers, la satire sur l'Honneur ' et celle sur l'Equivoque ^. Celle-ci naquit du souvenir d'une équivoque de mots, qui l'avait arrêté au début d'un poème projeté contre les critiques de sou temps. Un procès de famille lui suggéra l'idée de l'autre. Deux sujets peu digues de lui, et qui prouvent que les vraies sources de l'inspiration étaient taries et que son rôle était fini. L'aigreur remplaçait l'indignation, et le jeu de mots la plaisanterie. Quelques beaux vers de la veine d'autrefois témoignent que la poésie vit encore où la raison est restée entière. Boileau avait gardé cinq ans en portefeuille la satire sur l'Équivoque ; réserve de l'homme qui sait douter de lui-même. Un vain prétexte, où

I Cette satire est de 1693; celle qui l'avait précédée, la ixc, est de 1CG7.

- Satire xi.

^ Satire Xii

son amour-propre vit un motif d'honneur, le décida à la publier. Il manqua à ce sage la sagesse la plus rare, celle de savoir finir à propos. Heureusement on ne va point chercher Boileau dans la satire sur l'Equivoque, pas plus que dans V Ode sur la prise de Namur, écrite un jour qu'il ne se connaissait pas.

Ceux des ouvrages de Boileau auxquels nous avons à demander le secret de leur empire sur tous les bons esprits de notre pays, ont été écrits de vingt-quatre à cinquante ans. Ils portent la marque des trois dispositions d'esprit qui forment comme autant d'époques dans sa vie. Ce sont les satires littéraires et quelques satires morales, fruits de cet âge où l'on a un sentiment si vif des défauts et des vices des hommes, et la prétention de les ç.oxx\ger ; V Art poétique , et les épîtres, qui marquent, Tun, l'âge de la pleine maturité et le désir d'établir ses principes et de confesser sa foi; les autres, l'expérience, qui croît à mesure que les jours s'écoulent, et qui nous rend plus faciles sur les défauts d'autrui et plus attentifs aux nôtres. Pour le Lutrin, qui n'est qu'un cadre de fantaisie, où le poète des trois époques fait entrer des beautés propres à la satire, au poème didactique et à Fépître, peutêtre devrons-nous lui demander pourquoi la fiction y refroidit quelquefois la vérité.

Dans la satire, dans l'épître, Boileau avait eu un devancier illustre, Mathurin Régnier '. Il

1 Xé à Chartres, en 1573 : mort en 1613.

mST. DE LU LITTÉr.. — T. II. 19

o2G HISTOIRE

en fait l'éloge en plusieurs endroits de ses ouvrages. Ici il le nomme parmi les modèles du genre satirique ; là il le loue d'avoir connu le mieux, avant Molière , les mœurs des hommes ; ailleurs il ne réclame pour lui-même que Thonueur de s'être assis sur le Parnasse assez jyrcs de Régnier '. En avait-il reçu en effet des impressions aussi fortes qu'on le pourrait conclure de ces éloges? ou oien n'était-ce qu'excès de justice, par peur d'être accusé de jalousie envers un devancier qu'on lui opposait comme un rival? Boileau n'a-t-il pas ménagé quelques admirateurs considérables de Régnier, plutôt que donné son vrai sentiment? Quoi qu'il eu soit, il n'y a guère que les poètes , ou les critiques intéressés à relever le drapeau de Pradon, qui pourraient songer à mettre Boileau au-dessous de Régnier.

Régnier n'a fait qu'une seule satire littéraire, et par malheur elle est dirigée contre Malherbe, qui, parmi les poètes de son temps, n'estimait guère que Régnier. Il y confond la cause des Grecs et des Latins avec celle de Ronsard et de Baïf, et, estimant la poésie d'après ce qu'elle rapporte, il défie les nouveaux poètes de tirer de leurs vers les dix mille livres de rentes qu'ont values à son oncle Des-

1 Epître 5, à ses vers :

Assez près de Régnier m'asseoir sur le Parnasse. n est vrai qu'un peu plus haut il était moins modeste : £t leur auteur jadis à Régnier préféré.

portes les stances et les psaumes biffés par Mallierbe. Le morceau le plus piquant est le portrait de ces regratteurs de syllabes , qui prennent garde

. . ... qu'un qui ne heurte une diphtongue i;

portrait excellent, parce qu'il y aura toujours des superstitieux de grammaire pour y ressembler. Régnier s'était d'ailleurs ùié toute autorité littéraire, par l'idée qu'il se faisait de la poésie. Au lieu d'y voir l'expression la plus haute de la raison et du vrai, il n'y reconnaissait que l'art et la science , c'est-à-dire le métier et l'érudition, comme l'avait entendu l'école de Eonsard. Sa doctrine favorite,

X'eàtimer rien de vrai qu'an goût il ne soit tel,

est, en fait de poésie , d'un poète qui prend son caprice pour règle, e, en fait de morale, d'un satirique inconséquent.

C'est peut-être le reproche d'inconséquence que je ferais aux satires de mœurs du bon Régnier. Beaucoup de vers heureux, et qu'on peut dire faits de génie, ne rachètent pas son tort d'être moraliste sans morale. Pourquoi Régnier s'indigne-t-il et à qui en veut-il? Ce satirique, qui fustige les vices d'autrui, ne s'aperçoit pas qu'il oublie son fouet dans les mauvais lieux. Je l'aime mieux quand il peint, parce que l'imagination y suffit, et quand il

1 Satire ix , à Bapin.

raconte, parce qu'il n'y faut que de l'enjouement et de l'esprit, avec une raison ordinaire. Mais pour sentir les vices et avoir le droit de s'en indigner, il faut une raison passionnée, et une hauteur de cœur qu'il n'avait pas.

Bon nombre des pensées. de ce poète n'ont pas toute la clarté dont les écrivains de son temps étaient capables. Non qu'il n'eût assez de talent pour les rendre plus claires ; mais il y fallait quelque-effort, et sa paresse s'y refusait. Au lieu de chercher des rimes qui enrichissent le sens, il en laisse échapper qui ne l'indiquent même pas ou qui l'obscurcissent. E manque de proportion et d'ordre ; ses digressions, au lieu d'être calculées pour la variété, sont des divagations ingénieuses auxquelles le caprice l'a entraîné. Il imite les anciens, comme faisaient ceux qu'il appelle les plus vieux, en paraphrasant, dans une langue incertaine des pensées exprimées dans des langues parfaites '. Voilà pourquoi Régnier ne fait pas époque dans l'histoire de la littérature française. Formé, malgré lui, par la discipline de Malherbe, il se range à des règles

1 Exemple : Horace avait dit :

Justum et tenacem, propositi virum..,.

Si fractus illabatur orbis, Impavidum ferlent ruinœ.

Imitation de Régnier :

J'aime les gens hardys. . .

Même si, pêle-mêle avec les élémens,

Le ciel d'airain tomboit jusques anx fondemens,

Et que tout se froissât d'une estrange tempeste.

Les éclats sans frayeur leur froisseroient la teste. (Sat. xvi )

qu'il n'approuve pas, et il traite un genre sans le porter à sa perfection.

Si, au contraire, Boileau occupe dans cotte histoire une place à part , où l'ont affermi successivement tous les retours de goût qui la lui ont disputée, c'est qu'il a, du même coup, porté à sa perfection l'art d'écrire en vers et donné des modèles dans tous les genres qu'il a traités.

Cet empire dont j'ai parlé tout à l'heure, à quoi le doit-il? Au vrai, qu'il a su trouver et exprimer dans la satire, dans le poème didactique et dans l'épître, trois genres si unis quoique si différents.

Le vrai qui fait vivre ses satires littéraires , le plus original peut-être de ses ouvrages, c'est le vrai d'un excellent plaidoyer en faveur de l'esprit français contre le tour d'imagination qui, au dix-septième siècle, en avait pris la place et usurpé le nom. Mais le plaidoyer va plus loin que le temps et l'ennemi présents. Boileau défend l'esprit français contre ses deux ennemis éternels , la mode et l'imitation de l'étranger; il le défend contre les passions imaginaires , qui changent de forme selon les époques, et tantôt sont tournées à la galanterie, tantôt affectent la violence ; contre toutes les poésies de tête, élégies amoureuses sans amour, idylles composées dans le cabinet par des savants ' ; contre

1 Fandra-t-il de sang-froid, et sans être amoureux.

Pour quelque Iris en l'air faire le langoureux, Lui prodiguer les noms de Soleil et d'Aurore. Et, toujours bien mangeant, mourir par métaphore?

(Sat. IX.)

330 HISTOIKE

tous les défauts de langage attachés au mauvais omploi de l'esprit, et en particulier contre \^ froide épithète, qui les résume tous ^. Changez les noms des poètes immolés par Boileau à l'esprit français, sous d'autres noms je vois les mêmes défauts. Les Chapelain, les Scudéry, les Cotin, ne sont si populaires que parce que les défauts qui se personnifient en eux sont éternels. Tel novateur n'est qu'un vieil ennemi de l'esprit français : il y a deux siècles, on le nommait Pradon.

Mais le Boileau des satires littéraires n'est-il pas l'esprit français lui-même, tour à tour lecteur, critique et poète? Comme lecteur, il revendique son droit de blâmer les méchants vers, et de se choquer de ce qui choque le bon sens ~ ; comme critique, il attaque les méchants jDoètes, à la seule condition de distinguer l'homme de l'auteur, et la vie de l'écrit "; comme poète, justiciable à son tour du lecteur et du critique, il s'^impose, pour chaque droit qu'il a exercé , un devoir correspondant ; il se demande compte de ce qui le j^ousse à rimer,

Et plus loin

Et dans mon cabinet, assis au pied des tiétres, Faire dire aux échos des sottises champêtres.

(Sat. IX.)

Encor, si pour rimer, dans sa verve indiscrète. ]\£a muse au moins souffrait une froide épithète !

(Sat. IT.)

- Satire is.

ila muse en l'attaquant (Chapelain), charitable et discrète. Sait de Thomme d'honneur distinguer le poète. (I(ni.l.)

si c'est démangeaison ou inspiration véritable •; il se roidic contre toutes les difficultés de Fart - ; scrupuleux jusqu'à la jieur sur le choix des mots '■" , même alors qu'il plaît à tout le monde, il ne peut se plaire à lui-même ^. Il ne manque à cette image de Tesprit français ni la franchise qui nomme toute chose par son nom ^, ni l'éveil sur tout ce qui est ridicule, ni la haine des sots et de tout succès qui n'est point mérité ^

Le vrai de VArt poétique n'est pas d'une autre sorte que celui des satires littéraires. Seulement, au lieu d'une défense de l'esprit français, plaidant sa cause par la bouche de Boileau, c'est un retour de cet esprit sur lui-même , après sa victoire. Alors

1 ?cntiez-vou3. dites-moi, ces violents transports Qui d'nn esprit divin font mouvoir les ressorts ?

(Pat. II.)

2 Tous les jours, m.iltrré moi. cloué sur un ouvrage. Retouchant un endroit, effaçant une page.

{Ibid.)

3 Mais mon esprit, tremblant sur le choix de ses mots.

■i Et. toujours mécontent de ce qu'il vient de faire, II plalt à tout le monde, et ne saurait se plaire.

(Ibid.:

Je ne puis rien nommer, si ce n'est par son nom : J'appelle un chat; un chat, etRoIet un fripon.

{Sat. I.

C Mai? tout fat me f'éplaît. et me blesse les yeux ;

Je le poursuis partOit, comme un chien fait sa proie, Et ne le sens jamais qu'.aussitôt je n'aboie.

(Sat. Vit.)

Qu'il soit le mieux rente de tous les beaux esprits.

(Sat. i.\.)

oo2 HISTOIRE

il considère sa nature, il se compare à Fesprit humain tel qae l'ont peint les grands poètes , il distingue dans ces peintures ce qui lui ressemble ; dans les règles appliquées ou inventées jiar ces poètes ce qui lui est conforme. Mais ce serait méconnaître la portée de V Art poétique , que d'en réduire l'application aux ouvrages de poésie. Les prescriptions de Boileau ne se bornent ni aux pensées qui peuvent s'exprimer en vers , ni au seul langage de la poésie ; elles s'étendent à toutes les pensées et à toutes les manières de les exprimer, et, par analogie, à tous les arts dont l'idéal est le vrai. C'est ce qui m'explique pourquoi tous les esprits excellents eu tous genres dans notre pays sont d'accord sur Boileau, et comment chaque art y reconnaît en quelque sorte sa règle et sa morale. Xon que le poète y trouve le secret des vers faits de génie , ni le statuaire et le peintre l'art de créer des figures qui vivent, ni le musicien ce don de la mélodie par lequel il remue au fond de nos cœurs nos sentiments et nos souvenirs ; mais tous se rappellent l'idéal commun , le vrai par la raison , et ils se tournent vers celui qui a proclamé le premier ce principe suprême, qui les règle sans les gêner ni les borner.

Les i^réceptes de Boileau ne donnent pas le génie; qui a janaais dit le contraire? Mais en perfectionnant le goût du public, qui juge et qui inspire les productions des arts, ils élèvent les conditions auxquelles s'obtient la gloire des succès durables.

DE LA LITTERATURE FRANÇAISE. odo

Us excitent le talent de l'artiste par la difficulté de plaire à ses juges; et si, par des causes plus fortes que toutes les règles et tous les exemples, le niveau du talent a baissé en même temps que le goût du public s'est corrompu, ils retardent le mal et sauvent l'espérance. Pourvu que VArf poétique forme de bous juges des ouvrages de l'esprit, qu'importe qu'il n'ait pas la vertu de faire des poètes de génie? Il ne les empêche pas du moins de naître , et il nous apprend à les attendre avec patience en lisant leurs devanciers.

\jArt poétique exprime l'instinct de l'esprit français en ce qui touche les choses de l'art ; il réduit tout à des principes généraux dont chaque lecteur, selon l'étendue ou la délicatesse de son esprit, tire des conséquences qui forment ce qu'on a, de nos jours, appelé l'esthétique. Boileau n'a pas fait un traité d'esthétique ; le nom même n'en était pas connu de son temps. Cette sorte de spéculation, moitié littéraire, moitié philosophique, qui le plus souvent dégénère en une sorte de rêverie laborieuse et confuse, ne s'accommode pas de cet enthousiasme intérieur, de ce feu sans lequel il nV a pas de poète. Ce n'est pas au poète à spéculer et à raffiner ; il sent et il peint. Voilà ce qu'a fait Boileau dans V Art poétique , et je ne puis trop m'étonner que d'Alembert ni Marmontel ne l'aient compris, eux qui donnent à Boileau de si singulières leçons , d'Alembert de sensibilité , Marmontel de finesse d'esprit. Vous semble-t-il que Boileau

n'ait pas eu l'âme aussi tendre que d'Alembert, duquel on disait : « Il n'est pas donné à tout le monde d'être si sec, » et qu'il n'ait pas vu aussi loin dans son art que Marmontel? Certes, il a bien fait de laisser à ses censeurs ces vues de détail, qui ne sont pas compatibles avec la poésie, et d'avoir mieux aimé écrire de verve un poème vif et frappant, que languir sur un livre de théorie ingénieux et froid. C'est marque de génie d'avoir compris que , dans une forme de langage qu'on a appelée la langue des dieux, il faut n'exprimer que ce qu'il y a de plus universel et de moins sujet à dispute parmi les pensées des hommes.

Chaque fois d'ailleurs que les idées de d'Alembert et de Marmontel sont justes, remontez à leur source : vous les trouverez dans VArt poétique , et vous pourriez les en tirer comme du fruit on tire la semence. S'ils ne les y ont pas vues, c'est que l'amour-propre leur a caché l'origine et la tradition de leurs pensées, et qu'ils ont cru inventer des principes , quand ils ne faisaient que tirer des conséquences. Et nous aussi , pour peu que nous fassions attention aux motifs de nos jugements sur les productions de l'art, nous découvrons toujours à l'origine, et comme premier germe, quelque aphorisme proverbial de V Art poétique , exprimant une loi éternelle de l'esprit humain.

Le vrai des satires morales et des épîtres est d'une autre sorte que celui des satires littéraires et de V Art poétique. C'est le vrai dans la conduite de

la vie. Boileau ne s'adresse plus au poète ni au juge des écrits, mais à l'homme ; non plus au goût, mais à la conscience. Il nous fait de vives peintures du vrai, plus souvent du vrai de Pascal que du vrai de Montaigne, du vrai selon l'esprit chrétien, qui est moins l'expression de ce qui se fait que la règle de ce qu'il faut faire. Il nous enseigne l'honneur, la probité, le connaissance de soi-même, le bonheur par la vertu. La sagesse de Boileau n'est pas cette sagesse indifférente d'Horace, pour lequel les vices ne sont que des folies, dont le plus sage n'est pas exempt, et qui soupire après le sommeil sur l'herbe, au bord d'un ruisseau * : c'est une sagesse active qu'il emploie à corriger son fonds, à se rendre plus homme de bien pour se rendre plus heureux. A soixante ans il y travaillait encore, et il disait à son jardinier :

Oh ! que de mon esprit triste et mal ordonné,

Ainsi que de ce champ par toi si bien orné.

Ne puis-je faire ôter les ronces, les épines,

Et des défauts sans nombre arracher les racines - !

L'idée d'un dialogue avec son jardinier a pu lui venir d'Horace disant, lui aussi, à son fermier : (( Disputons qui de nous deux saura le plus bravement arracher les épines , moi de mon esprit , toi de ton champ, et lequel vaut le mieux d'Horace

1 .... et prope rirum somnus in herba. (Ep., I. 14.) - Eoitre 5.

OU de sa chose *, » Mais le sentiment est différent : ce qni n'est dans Horace qu'un agréable trait de douce et oisive philosophie, dans Boileau est un vœu ardent de s'amender, avec Finquiétude chrétienne de n'y pas réussir.

PERFECTION DE l'art d'écrire EN VERS. — Le Lutrin.

Le ^Tai commun à tous les ouvrages de Boileau, c"est la perfection de l'art d'écrire en vers. Ne regardons pas les fautes : où le bien l'emporte, le mal vient de la faiblesse humaine ; de même, où le mal l'emporte, le bien est de hasard. Ne tenons compte que de l'impression dernière ; c'est la bonne. Or, que nous reste-t-il, soit d'une lecture récente de Boileau , soit du souvenir que nous en ont laissé nos études , sinon une impression de perfection? Tout est vif, tout fait image; tout est neuf, parce que tout est exprimé. C'est ainsi qu'il faut entendre l'éloge que se donnait Boileau, de ne rien dire qui eût été dit avant lui. Il voulait parler, non de pensées qui ne pouvaient venir qu'à lui , — c'est un ridicule qu'il a raillé chez les autres ~, — mais de celles qu'il s'était avisé le pre-

' Certemus, spinas animo ne ego fortius, an tu Scellas agro, et meliof sit Horatius, an res.

(Ep. I, U.)

- Ils croiraient s'abaisser dans leurs vers monstrneux. S'ils pensaient ce qu'un autre a pu fienser comme eux.

(Art poit.,\.)

raier d'exprimer. « L'esprit de l'homme , dit-il, est naturellement plein d'un nombre infini d'idées confuses du vrai . que souvent il n'entrevoit qu'à demi, et rien ne lui est plus agréable que lorsqu'on lui olîre quelqu'une de ces idées bien éclaircie et mise dans un beau jour'. » Régnier, soit paresse, soit infirmité de sa langue, nous donne trop rarement ce plaisir. Boileau. plus travailleur que Régnier, et venu au meilleur temps de la langue, s'attache à la poursuite de ses idées jusqu'à ce qu'il les ait saisies et amenées sous son regard. S'il reste parfois au-dessous de l'idéal qu'il a tracé des bons ouvrages. « dont l'agrément, dit-il. et le sel consistentprincipalementà ne jamais présenter au lecteur que des pensées vraies, et des expressions justes, » c'est que ses forces trahissent son goût. Ceux qui sourient de la naïveté de ce vers :

Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui,

prennent au propre ce qui doit être entendu au figuré. Ils voient un versificateur à la chasse d'une rime, au lieu d'un poète s'opiniâtrant à éclaircir toutes ses pensées , et qui sait en poursuivre l'expression jusqu'à ce qu'il l'atteigne, fut-ce au coin d'un bois, si le travail du cabinet la lui a refusée. Tel est l'efiet de la vérité des pensées , et la justesse de l'expression, dans les ouvrages de Boileau, qu'à moins de notes qui vous en avertissent, on n'y

1 Préface de l'édition de 1701.

ooS HISTOIRE

peut pas distinguer ce qu'il imite des anciens de ce qui lui est propre. S'il n'existait pas des érudits dont cette recherche est la profession, personne ne s'en aviserait. Pour ceux qui, à l'exemple de Pradon accusant Boileau de dépouiller Horace, pensent ôter à la gloire d'un auteur célèbre tout ce qu'ils notent d'endroits imités, ils se méprennent sur l'imitation. Oui, si les pensées empruntées ne font pas corps avec l'ouvrage ; si je les rencontre parmi des pensées faibles et languissantes, et comme en mauvaise compagnie ; si elles ne sont point amenées invinciblement par la suite du discours : si je puis les en ôter sans qu'il y ait lacune ; si exprimées en perfection dans l'original, elles ne sont qu'ébauchées dans l'imitateur, oui, il y a imitation, ou plutôt il y a plagiat. ]\Iais qui pourrait dire que Boileau n'eût jjas irouvé dans son fonds pour la mettre à l'endroit où la voulait le discours , telle vérité de détail exprimée par quelque illustre ancien, ou qu'ayant pu trouver ce qui précède et ce qui suit, l'idée intermédiaire lui eût seule échappé? Eût-il mieux valu, pour éviter l'emprunt, soit rompre la chaîne du discours, soit ne pas l'entreprendre, de peur de rencontrer des pensées exprimées , il y a deux mille ans , dans une langue qui ne se parle plus ? Eûtil été plus beau , pour ne rien devoir à personne, d'omettre des vérités propres au sujet, du même ordre, et, pour ainsi dire, de la même famille? Si, pour contenter Pradon, Boileau eût pris un soin si puéril de sa gloire d'inventeur, il n'eût guère fait

l'affaire de tant de lecteurs qni ne s'inquiètent pas d'où viennent les pensées vraies et les expressions justes, et qui, ne pouvant juger de ces sortes d'emprunts , ne se choquent que du défaut de suite et des lacunes.

Boileau fait une poétique aj^rès Aristote, après Horace. Valait-il mieux ne pas la faire? Pradon lui-même ne va pas si loin. 11 s'est borné à reprocher à Boileau de n'avoir fait que traduire Horace, quoique dans un ouvrage de onze cents vers, tout au plus cinquante ou soixante soient imités d'Horace K S'il a été ton que Boileau fît VAî'f poctique, devait-il en exclure, par la seule raison qu'Horace les avait exprimées avant lui, certaines prescriptions communes à tous les ouvrages d'esprit, et laisser volontairement son code incomplet, pour n'y pas donner place à des règles déjà tracées par un autre? Parce qu'Horace a dit de la tragédie :

si vis meflere, dohndum est

J'rimum ipsi tibi -,

interdirez-vous à Boileau, donnant des règles du même art, dans la langue de son pays, de dire à son

1 Préface de l'édition de 1674 ou 1675 : ((. Puisque dans mon ouvrage , qui est de onze cents vers , dit Boileau . il n'y en a pas plus de cinquante à soixante tout au plus imités d'Horace, ils (ses critiques) ne peuvent pas faire un plus bel éloge du reste qu'en le supposant traduit de C2 grand poète. »

- a Si tu veux que je pleure, commence par pleurer toi-même. »

tour, où l'endroit le voulait, où l'omission eût été une lacune :

Pour me tirer des plevtrs il faut que vous pleuriez ?

Mon père était un homme de bien, de la plus rare probité ; toutes ses actions ont été des fruits de vertu. Si par les mêmes motifs , par le même instinct du bien, par les mêmes principes d'honneur, par ma raison, qui m'appartient quoiqu'elle ne diffère pas de la sienne, je fais le bien comme lui, et le même bien, et de la même faoon, et dans les mêmes circonstances, est-ce que je suis un plagiaire de vertu? n en est de même pour les ouvrages d'esprit. L'écrivain moderne crée dans sa langue ce que, dix-sept siècles avant lui, un autre écrivain de génie a créé dans la sienne. Si j'évitais de faire le bien, pour ne pas le faire à la façon de mon père, je ferais le mal, en manquant l'occasion de faire le bien. De même, si , par un vain scrupule , l'écrivain moderne , qui traite des mêmes choses que l'ancien, évite de reprodnire une vérité déjà dite, là où l'exigent impérieusement la matière et la suite du discours, il risque de tomber dans le faux pour n'avoir pas voulu répéter le vrai. L'imitation, au sens défavorable qu'on y attache, n'existe pas entre écrivains de génie ; je ne la reconnais que chez un esprit médiocre qui fait des emprunts à un esprit excellent. Regardez bien l'endroit imité. Je suis sûr que les pensées empruntées n'y viennent ni dans leur ordre, ni par un enchaînement nécessaire; et s'il

arrive qu'elles soient exprimées heureusement, le bonheur de ce passaf^o fait d'autant plus de tort au reste. Il y a encore imitation quand une langue imparfaite se guindé à traduire une- langue consommée. Pourquoi Régnier paraît-il plus imitateur que Boileau? C'est parce que sa langue est au-desson?; de celle d'Horace, qu'égale au contraire la langue de Boileau.

Mais pour que l'art d'écrire en vers , dont Boileau a donné les règles et les exemples , vaille les efforts qu'il exige , il faut qu'il ne sur}»asse pas la matière. Or , n'est-ce point pour p'avoir pas gardé , dans le Lutrin, cettejuste proportion entre la matière et l'art, que ce poème, si riche en détails charmants, est pourtant un ouvrage froid ? J'en admire avec tout le monde les belles parties. Cette fine satire des mœurs des gens d'église, cette gaieté maligne, c'est le vieil esprit français, c'est la vemc. àe?, fabliaux, du Roman de la Rose, dont je suis pourtant fâché de retrouver les personnages allégoriques ', de Villon , de Marot. Les descriptions en sont vives, celles surtout qui sont du même temps que V Art poétique '-. Mais ces beaux côtés du Lutrin ne m'en dérobent pas le principal défaut, qui est la disproportion entre la richesse de l'art et la pauvreté de la matière.

1 La Nuit, la Mollesse, dans les quatre premiers chants ; la Piété, Thémis. l'Espérance, dans les deux derniers.

- Les quatre premiers chants du Lutrin ont été écrits de 1672 à 1674, et les deux derniers de 1681 à 1683, quand l'auteur touchait à cinquante ans.

Bûileau ne nous le donne, à la vérité, que comme un ouvrage de pure plaisanterie, une bagatelle, une rép'onse à Lamoignon, qui l'avait défié de tirer un poème d'une querelle entre le chantre et le trésorier d'une église. Pour venir d'un si grand maître, l'exemple n'en est pas plus à suivre. Le Lutrin ])ourrait être responsable du vain emploi qu'on a fait du talent poétique au dix-huitième siècle : ce sont des défis du même genre qui nous ont valu des poèmes sur le trictrac et sur le café. Quoique Boileau s'en soit tiré à sa gloire, on aimerait mieux qu'il n'eût jamais abaissé l'art d'écrire en vers ; et s'il est une prescription essentielle qui manque dans sa poétic^ue, c'est celle de n'emi^loyer ce grand art qu'à de grands sujets.

Tous les poètes d'ailleurs sont enclins à s'y tromper. L'habitude de donner un tour poétique à toutes leurs pensées leur en cache souvent la valeur, et la préoccupation d'orner peut abuser les plus habiles sur le prix de ce qu'ils ornent. Ainsi ce vers de Boileau :

Dans mes vers recousus mettre en pièces Malherbe i

faisait dire à la Fontaine : « Je donnerais le nlus beau de mes vers pour avoir fait celui-là. » Il eût donné sa meilleure fable pour ces deux-ci, qu'il citait avec admiration :

' Satire II.

IJH ].A LITTÉRATUKE FRANÇAISE. ^4;;

Et nos voisina, frustrés de ces tributs sei-viles Que payait à leur art le luxe de nos villes i ;

beaux vers assurément, mais de cette beauté qui sent ])lus Tadrosse que Tinspiration ; un versificateur de talent y peut arriver. 11 y a peut-être un trop grand nombre de ces beaux vers dans le Lutrin. En revanche, il y en a un i)lus grand nombre qui sentent leur poète. Ce])endant le tout est un peu froid. On pense à la peine que Boileau s'y est donnée. On regrette qu'un esprit si viril , qui a enseigné l'art de travailler lentement, s'épuise à poindre un lutrin . à allumer poétiquement une chandelle , à parodier les plaintes de Didon dans le discours d'une perruquière délaissée, et les paroles d'or de Nestor dans la harangue de la Discorde aux amis du trésorier; à décrire un combat à coup d'in-folio arrachés de la boutique de Barbin ; et l'on re%'ient aux Satires, hV Art poétique et anx Epitres, ce ces chefs-d'œuvre, dit A^oltaire, de poésie autant que de raison ~. »

Dans une nation civilisée, où la poésie n'est point la forme naturelle et directe du discours, mais un art de convention difficile et savant, l'écrivain qui fait choix , pour s'exprimer , de la langue des vers, ne doit l'appliquer qu'à des pensées qui mettent l'esprit dans un haut état, et qui le disposent à entendre quelque chose d'exquis dans une langue inusitée. Il faut qu'on sente, à un certain air de sérieux et de grandeur , que l'homme qui les a con-

1 Etablissement en France des manufactures. (Ep. i.) "* Dictionnaire philosophique, art. Poétique.

eues a en besoin de qnelque langage plus grand que rhumain. S'il s'imnose le travail du poète pour dire précieusement des choses au-dessous de ce liant état, il fait ressembler la poésie à cet art qui donne à de viles matières le lustre de l'or , ou qui , par la richesse de l'enchâssement, simule des diamants avec des grains de verre.

On trouve plus d'un diamant de ce genre dans Boileau, et quelquefois , la matière n'y vaut pas le travail. Mais, dans ses chefs-d'œuvre , il est grand écrivain en vers, parce qu'il s'est servi des vers pour exprimer ce que concevait de meilleur un esprit excellent, conduit par un cœur droit K Les vérités de goût et de devoir qu'il a exprimées sont d'ailleurs si élevées et si hors de débat, qu'on ne veut les lire que dans la langue privilégiée, sous la forme de sentences descendues du trénied sacré. Je ne me figure pas aisément Boileau méditant d'autres vérités, ni se servant d'une autre langue, tant il y est dans son naturel. Ce qu'il a écrit en prose, sauf quelques pages fines et piquantes sur les détails de l'art ~, et quelques lettres d'une simplicité éloquente, est bien loin de ses poésies. Il n'arrive pas toujours à sentir vivement en prose, et il semble qu'il s'y détende l'esprit , après les nobles fatigues de la poésie.

Voltaire, à un moment de pleine justice envers Boileau, en a fait le plus bel éloge, quand il a dit de

1 Et qne mon cœur, toujours conduisnnt mon esprit,

Ne dit rien au lecteur qu'à soi-même il n'ait dit. (Ep. ix.)

- Préfaces et Réflexions sur Longin.

lui : c( Despréaux a très bien fait ce qu'il voulait faire '. y> Et ailleurs : « Boileau a dit ce qu'il voulait dire '-. » Voltaire sous-entendait ceci : Il u'a fait ni voulu dire que ce qui était vrai selon sa nature et sa raison. Aussi est-il d'une injustice puérile de juger Boileau sur ce qu'il n"a pas voulu dire , et de lui opposer une sorte d'idéal formé de traits empruntés à tous les grands poètes de toutes les nations. Il est très évident que Boileau n'est ni Homère, ni Virgile, ni Racine , ni Molière ; mais il faut le prendre tel qu'il est; il faut ne le juger que pour ce qu'il a voulu dire et pour la manière dont il l'a dit. Or, à moins de croire qu'il n'y a rien de poétique à défendre l'esprit français contre certains défauts, non moins éternels que .ses qualités * ; à moins de prétendre que ni les lois qui président aux œuvres de l'esprit et immortalisent des choses qui sont de l'homme *, ni les vérités qui règlent la vie et la rendent meilleure par le devoir ^, ne sont des sujets de poésie, il faut bien avouer que Boileau est un poète. Pour moi. je l'estime si excellent, qu'il n'en est pas un. dans notre pays, dont je trouve plus vrai ce que lui-même a dit d'Homère :

C'est avoir profité que de saToir s'y plaire ^.

1 Lettre à Helvétius.

- Lettre à Brossette. Dans ce passage 1 "éloge est commun à Racine et à Boileau.

''Les satires littéraires,

* 11' Art poétique.

^ Les Epi'.res.

® Art poétique, III.

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